
Première annonce ?
La formule peut surprendre. Le dictionnaire parle de petite annonce, de bande annonce, d'effet d'annonce. Nulle part de première annonce. Alors, jargon d'Eglise ? On parle volontiers ailleurs de nouvelle évangélisation. La formule privilégiée par notre diocèse semble différente. Quels enjeux sont à discerner ? Pour y voir clair, travaillons la question seuls ou en groupe : à quoi, à qui ces mots première annonce font-ils songer ?
D'abord, sans aucun doute, à ces foules de gens, adultes, jeunes et enfants, connus de Dieu un par un, qui ignorent l'évangile tout simplement parce qu'ils grandissent, vivent, travaillent hors des circuits chrétiens. Il y a bien parfois une église ou un temple dans le secteur, mais le noble bâtiment fait partie du décor familier, au même titre que la mairie ou le musée local. Dieu, un illustre inconnu mythique, sympathique mais dépassé. Restent quelques rites liés aux rythmes essentiels de la vie : baptêmes, mariages, obsèques. Certains passent à l'église, comme on dit. Là, ou parfois ailleurs, par d’étranges détours, peut survenir l’imprévisible rencontre. Mystère de la foi. Les catéchumènes racontent l'étonnant chemin qui les a conduits vers Dieu. Un événement, une lecture, une amitié, une célébration, quelque chose s'est passé, Dieu leur a donné rendez-vous personnellement à travers la médiation d'une rencontre humaine. Première annonce… À cette heure-là, quelqu'un ne s'est pas dérobé.
Première annonce... Pour moi qui fus plongée dans l'eau baptismale dès ma naissance, je songe encore à quelque chose de neuf. Pas d'inédit, non ! De neuf, comme on peut être tout neuf devant une vieille histoire mille fois écoutée mais finalement jamais entendue. Une nouvelle qui soudain fend la routine, stoppe l’élan. Un geste, une initiative qui réveillent. Une parole essentielle. Un son, un ton, pas des mots seulement, une voix qui fait naître au fond de nous en écho une musique intérieure jamais perçue auparavant. "Bon sang, mais c'est bien sûr !" Cette parole nous fissure et nous engendre. D'un coup, le monde, la vie, les personnes apparaissent autres, on voit tout d'un oeil neuf. Comme un lever de soleil. Un dévoilement. "Il fait Dieu comme il fait jour" dit le poète. Ça ne s'explique pas, ça se communique, cœur à cœur, comme une joie contagieuse qui a goût de vie.
Première annonce… Je vois des femmes se lever tôt et courir avant l’aurore vers un tombeau. Tragique, l'événement est pourtant chargé de douceur. L'air y est léger, le pas est vif. "Vous cherchez le Crucifié ? Il n'est pas ici, il est ressuscité comme il vous l'a dit". Il l'a dit ? Comment ça, il l'a dit ? Elles n'ont rien entendu. O stupeur, elles reçoivent l'annonce comme une première annonce, une nouvelle inouïe qu'elles n'auraient jamais pu imaginer par elles-mêmes et qui trouve en elles un écho tout aussi inouï. Une nouveauté absolue dans leur cœur, en même temps qu'une espérance réveillée, ressuscitée. Résurrection de l'espérance. Résurrection de la vie en ces femmes. Jésus qu'elles croyaient mort, qui était bien mort, vient à leur rencontre. Il vient au-devant de leurs larmes non pour leur "annoncer" la joie, mais pour être leur joie, pour les ressusciter à sa joie. Non avec des mots, mais dans une allégresse communicative.
Première annonce… Au long des évangiles, les rencontres avec Jésus sont toujours une première fois. Toutes les fois, quelque chose commence. Ça ne se voit pas, ne s'entend pas forcément, ça s'impose du dedans. Un déclic, un choc. Comme des écailles qui tombent des yeux. La nouveauté de Dieu surgit. Pour Jésus, toute la vie devient occasion d'annoncer Dieu, aux juifs comme aux païens, à ceux qui croient comme à ceux qui ne savent plus qui croire, ou qui prient autrement. Le bonheur de l'évangile ressemble à une femme qui fait de la pâtisserie, à un berger qui ramène sa brebis sur ses épaules, à un trésor caché dans le pré. Des choses toutes simples. Mais Jésus ne se contente pas de les admirer, il trouve les mots qui révèlent Dieu dans ces choses simples. Sa joie à lui, sa passion, c’est de révéler le Père au cœur de toute vie, c'est de révéler le ciel sur la terre. Avec une joie d'enfant, berceau de toute annonce.
Les enjeux pastoraux sont devant nous… Reconnaître la Présence de Dieu au cœur de la vie des hommes. C'est l'amour de la vie qui guide les disciples du Ressuscité remplis de son Esprit. Cette vie qui vient de Dieu porte en elle l'attente de la Révélation. Mais qui la dira ? Si nous nous taisons, les pierres crieront. Dans nos recherches pastorales, il nous faut sans doute davantage encore fixer les yeux sur Jésus, sur sa pratique, sur sa pédagogie. L'Esprit "répandu sur toute chair" nous inspirera alors les gestes et les paroles qui, ensemble, éveilleront ou réveilleront la foi. Par contagion de fraternité.
Isabelle Parmentier
Article publié dans Église en Poitou n° 53, 29 novembre 2006