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Par Stéphane Marcireau (Texte 1)
Par Thomas Duranteau (Texte 2)
Par Juste Joris Tindy-Poaty (Texte3)
Par Loïc Buthaud (texte 4)
Par Anne Vinh-Brahimi (texte5)
Par Albert Rouet (texte 6)
A quelle mémoire doit-on être fidèle ? (Stéphane Marcireau)
I- La conscience et sa relation avec la mémoire
Un parcours cartésien pour montrer que je ne me confonds pas avec ma mémoire
" Je suppose que toutes les choses que je vois sont fausses ; je me persuade que rien n'a jamais été de tout ce que ma mémoire remplie de songes me représente ". Descartes, méditations métaphysiques
Si le " je " n'est que mémoire, souvenir, alors je ne peux que me confondre avec ma mémoire et il n'y a pas de trahison ou d'infidélité possibles. La question de l'infidélité ne se poserait même pas. " Je " n'est pas la mémoire. Comprenons cela de façon cartésienne. Descartes aboutit au " cogito " (je pense) après avoir mis en doute tout ce qu'il avait appris, entendu, vu. Il remet en question ses raisonnements, ce que ses sens lui présentent et même la réalité du monde perçu : nous rêvons peut-être cette réalité qui ne serait donc qu'illusion. Descartes cherche un fondement fiable et il part du principe que si nous avons été trahis une fois par nos sens (exemple de l'illusion d'optique), par des enseignements approximatifs (qu'il s'agisse des médias, du monde scolaire, il arrive qu'il y ait des erreurs au coeur de la diffusion du savoir ou de l'information) ou encore par nos propres raisonnements (malgré des arguments imparables, notre conclusion était erronée…) il faut tout remettre en question. En ce sens le doute cartésien est radical (il va à la racine), méthodique (il est systématique) et hyperbolique (" exagéré "). La mémoire, les souvenirs, l'éducation auront été parmi les premières victimes de Descartes ! Or même s'il cherche à douter de tout, Descartes reconnaît qu'il y a une évidence qui résiste au doute… La première évidence, c'est le " cogito ", la certitude d'être une conscience qui pense. Pour asseoir plus de certitudes, Descartes poursuit en prouvant l'existence de Dieu. A partir de ce moment le monde est fiable car Dieu est " vérace " ( Dieu est vérité) et je peux postuler que le monde existe et que ce que je viens de concevoir comme vrai il y a quelques instants le demeurera dans une heure, un an, un siècle… Pour Descartes, le cogito ne se confond pas avec la mémoire. La mémoire a été mise à distance pour aboutir au cogito. La mémoire est une réserve, une ressource qu'il faut bien examiner car elle n'est pas toujours fiable.
Mais séparons-nous un peu de Descartes et essayons de préciser notre définition de la mémoire. Le souvenir est figé mais il peut s'embellir ou se dégrader. La conscience ne doit pas seulement accumuler des souvenirs dans la mémoire mais encore les conserver, c'est-à-dire les garder intacts, en bon état.
Bergson et l'indissociable relation entre la conscience et la mémoire
La mémoire est fondamentale : elle peut être qualifiée de " dynamique " car elle s'inscrit dans le cheminement de la conscience. En effet, Bergson déclarait : " Toute conscience qui ne conserverait rien de son passé périrait et renaîtrait à chaque instant. Comment définir autrement l'inconscience ? ". Ainsi " la conscience est un pont entre le passé et l'avenir ". La mémoire assure une continuité de la conscience. Elle doit donc rester fiable et ne pas se dégrader… afin que la personne reste fidèle à elle-même. Avons-nous alors le choix de ne pas être fidèle à la mémoire ? Avec Bergson, il semble bien que conscience et mémoire se chevauchent et que la dissociation faite par Descartes ne soit pas opérationnelle… Dans ce cas, je ne peux qu'être fidèle à ma mémoire car je me confonds avec elle au sens où c'est elle qui engendre ma conscience.
Il ne s'agit pas ici de départager Descartes et Bergson mais de mettre en évidence deux approches où l'un valorise une conscience autonome, affranchie du temps et du corps et l'autre une conscience inscrite dans la durée, qui fait corps avec la mémoire et l'anticipation. Néanmoins dans les deux cas, la mémoire est psychologique (c'est-à-dire en relation directe avec la conscience), indispensable, personnelle et nous inscrit dans le temps. Nous verrons dans le cheminement qui va suivre combien nous serons amenés à osciller entre ces deux positions.
La mémoire évoquée jusqu'ici est d'ordre psychologique et nous pourrions suggérer l'existence d'une autre forme de mémoire : la mémoire génétique. Celle-ci nous dépasse, nous détermine et nous pourrions dire que, naturellement et inconsciemment, nous lui avons fait allégeance.
II- La mémoire nous obligerait-elle ?
Tout d'abord le constat de la présence de multiples formes de mémoire
La mémoire psychologique est indispensable à la conscience (Descartes et Bergson s'accordent sur ce point). Par ailleurs la mémoire génétique nous détermine en partie (la couleur de nos yeux, de nos cheveux…). Alors sommes-nous encore vraiment libres et ne serions-nous pas tentés de rejeter ces chaînes ? Mais avant d'envisager cette question, voyons si d'autres chaînes n'apparaissent pas. Rappelons notre définition : la mémoire est nécessaire à notre conscience et elle nous inscrit dans le temps. C'est une réserve de souvenirs, d'éléments acquis dans le passé. C'est alors que l'histoire, la mémoire de nos ancêtres, l'histoire que nous n'avons pas vécue doit être prise en compte : je n'ai pas vécu personnellement ces événements mais ils s'imposent à moi et s'intègrent dans une mémoire que l'on pourrait qualifier de " collective ". L'afro-américain, arrière petit-fils d'esclave, portera certainement cette mémoire, transmise, qui constitue aussi une part de son patrimoine, de son identité. Cela l'inscrit dans un passé, marque son présent et prépare (peut-être) ses actions à venir. Une autre forme de mémoire pourrait être évoquée, celle qui repose dans l'inconscient au sens freudien. Le " ça " et ses pulsions " eros " et " thanatos ", le complexe d'Oedipe… nous traversent, nous constituent, bref nous façonnent. L'inconscient possèderait donc une réserve où il garderait des souvenirs, des pulsions immémoriales. Finissons en évoquant la thèse de l'approche transgénérationnelle qui estime que des pathologies, des blocages psychologiques… se transmettent de génération en génération.
Le retour de la question de la liberté
La question fondamentale pourrait être de savoir si le " je " demeure libre ou s'il est déterminé et programmé par " sa " ou " ses " mémoires. Ou plutôt, nous voudrions savoir dans quelle mesure nous conservons un peu de liberté car s'il n'y avait aucune liberté (et donc aucun choix) la notion de trahison aurait disparu complètement et nous ne nous poserions même pas cette question. Gageons donc qu'il existe un peu de liberté au sein de la conscience. Comment rester libre face à notre mémoire… et pouvoir éventuellement lui être infidèle ?
Comment être infidèle à la mémoire ?
Peut-être suffit-il d'écrire son mémoire ! Un mémoire est en effet un " écrit pour que mémoire soit gardée " (Dictionnaire étymologique quadrige). Mais la mémoire une fois gardée par le papier (ou verbalisée) est comme mise à distance : je peux l'examiner. Par exemple je peux relire l'histoire de mes ancêtres de façon dépassionnée. Ou encore, à travers une psychanalyse, je peux comprendre les traumatismes liés à la période oedipienne. L'écriture ou la verbalisation représentent ici l'objectivation qui peut libérer des passions et des émotions. Nous pourrions ajouter que, s'il y a des religions ou des identités meurtrières, c'est peut-être parce qu'il y a des " mémoires meurtrières ".
Il nous faudrait donc redevenir cartésiens - avec un mouvement de dissociation entre conscience et mémoire - pour examiner rationnellement ce que contient notre mémoire, comment elle nous a façonnés. Ici, il faut figer la mémoire, la transformer en souvenir pour la mettre à distance. Il faut la figer (l'écrire) pour que l'avenir puisse s'écrire et pour que ce ne soit pas le passé qui écrive automatiquement l'avenir. Il s'agit que ce soit la conscience, libre et affranchie, qui avance.
Le Christ et Socrate : deux figures de la mémoire et de la liberté
Celui ou celle qui possède une histoire et qui la prolonge tout en prenant une distance avec cette mémoire est pleinement libre. C'est d'ailleurs la condition pour écrire l'Histoire. D'ailleurs, le christianisme incarne avec génie ce principe. Il y a certes une mémoire du peuple juif (avec une histoire, une loi, la Torah…) mais Dieu ne s'incarne pas dans un autre livre ou dans un nouveau livre, mais dans un homme qui accomplit, achève et dépasse l'ancienne loi. Le Christ apparaît alors comme une conscience libérée qui ne renie pas son héritage et sa mémoire, mais qui avance en homme libre. Le Christ trace alors une nouvelle voie. Socrate apparaît comme un maître car s'il est resté fidèle à son éducation grecque, aux préceptes reçus dans son enfance, il va au-delà de ce qu'attendent de lui ses contemporains. Il ne voue pas un culte systématique aux valeurs de la cité mais il les examine. Il garde en mémoire l'esprit grec mais il le renouvelle et le maintient dans sa vérité. C'est bien là l'enjeu : rester libre et demeurer en prise avec la vérité. Or si la mémoire apparaît comme un socle, une base, ou mieux encore comme une piste de lancement… il nous faut corriger la trajectoire car toute chose tend à décroître, à s'user, à dévier : c'est pourquoi il nous faut fournir un effort constant et vigilant. En effet, nous voulons être fidèles à la vérité afin de demeurer libres, à l'exemple du Christ et de Socrate. Au nom de la vérité, ils se libèrent des mémoires et des histoires meurtrières et statiques. Le Christ et Socrate incarnent des êtres éveillés, des êtres conscients. Certes ils s'appuient sur le passé mais c'est pour s'élever au-dessus de celui-ci et le dépasser. Remarquons toutefois que la liberté au nom de la vérité dont firent preuve Socrate et le Christ leur coûta la vie. Autrement dit, il semble qu'autrui - en l'occurrence la société - ne soit pas indifférent à cette liberté prise avec la mémoire.
Bergson a évoqué des religions statiques et des religions dynamiques qui correspondent à des sociétés ouvertes ou fermées. Or à tout moment (comme toute chose tend à décroître et à s'affaisser…) il faut œuvrer pour que le dynamique ne devienne pas statique et pour que le statique devienne dynamique. L'individu risque alors de passer pour un traître dans un cas ou pour un précurseur ou un prophète dans l'autre. Mais à chaque fois est présente l'accusation de séparation et de distanciation. " On " a tendance à être fidèle à la mémoire de ses pairs et de ses pères. Or " je " doit advenir et choisir une fidélité à la vérité et à l'avenir puisque le monde dans lequel nous nous inscrivons est en devenir. Si au contraire, le monde était stable et immuable, une fidélité sans faille au passé suffirait pour se conduire dans le monde, le comprendre et être libre. Or ce n'est pas le cas. C'est pourquoi seul un homme libre peut décomposer et recomposer son patrimoine à travers une mise à distance de celui-ci par l'intermédiaire d'un examen et d'une réappropriation de ce qui réside dans toutes ses mémoires.
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A quelle mémoire doit-on être fidèle ? (Thomas Duranteau)
Il y a 10 ans, la France devenait championne du monde de foot ; il y a 40 ans, des manifestations et grèves massives marquaient l'ensemble du pays ; il y a 160 ans, l'esclavage était aboli en France… Il n'y a pas à chercher loin pour se rendre compte à quel point notre société actuelle est marquée par les commémorations et donc par la question de la mémoire. Elle prend une telle place, qu'il n'y a pas un jour sans que l'on soit sollicité sur notre mémoire si bien que l'on peut parler à la suite de l'historien Pierre Nora d'un " fétichisme de la trace ". Face à cette pression sociale et médiatique, il convient de s'interroger sur cette fidélité réclamée pour l'ensemble de ces mémoires. Le terme de " fidélité " est particulièrement pertinent parce qu'il pose l'ambiguïté du rapport à la mémoire. Sommes-nous fidèles d'une mémoire comme d'une Eglise (voire d'une secte) ou chercheur d'une mémoire fidèle, exacte ? A quelle mémoire alors, devrions-nous être fidèles ?
I- Doit-on être fidèle à une mémoire individuelle ?
La question de la fidélité à la mémoire est problématique : dès que l'on parle de mémoire, on parle d'émotions et d'identité. Mme de Sévigné disait au XVIIe siècle " la mémoire est dans le cœur ". En effet, rapidement, lorsqu'il est question de mémoire, les choses ne sont plus rationnelles. Mémoire des Anciens combattants d'Algérie, mémoire des pieds noirs, mémoire des anciens membres du FLN… chaque moment de l'histoire est à l'origine de mémoires individuelles qui ne se recoupent qu'en partie et qui bien souvent s'opposent. Qui pourrait, par son simple témoignage, concentrer l'exactitude des enjeux d'un instant ? La mémoire n'est pas neutre, c'est sa force et son problème. Les discussions, autour de l'article 4 de la loi du 24 février 2005 prônant l'enseignement du " rôle positif de la présence française outre-mer ", montrent les enjeux d'une question mémorielle particulièrement " chaude ". L'historien Claude Liauzu a dénoncé cette loi et " s'inquiétait de la " guerre des mémoires " qui se développe, en France et en Europe, autour de la colonisation. Se souvenir n'est pas forcément comprendre. " Trop de mémoires, trop d'oublis ", estimait-il. Car cette guerre, cette mise en concurrence des passés, s'effectue souvent au détriment d'un vrai travail scientifique ; l'analyse rigoureuse des faits et des textes laisse alors la place aux simplifications et aux anathèmes. " (article sur le site du Monde Diplomatique : www.monde-diplomatique.fr/carnet/2007-05-29-Claude-Liauzu>). L'oubli est indissociable de la mémoire individuelle et de sa vision forcément partielle. Être fidèle à cette mémoire, n'est-ce pas alors s'enfermer dans un schéma particulier d'approche du monde qui ne laisserait pas la place aux autres mémoires ? Doit-on être fidèle à la pluralité des mémoires, seul salut possible pour garantir une ouverture ?
II- Doit-on être fidèle à une mémoire collective ?
Doit-on porter l'ensemble des mémoires sur nos épaules ? Est-ce là la solution au problème ? Le président Sarkozy proposait, il y a peu, que chaque enfant de l'école primaire soit porteur de la mémoire d'un enfant juif mort lors de la Shoah. Voilà un projet de loi dans le sens d'une recherche d'une mémoire collective (!). Mais au-delà des traumatismes pouvant être occasionnés par cette démarche - sur lesquels on ne s'étendra pas, comment pourrait-on faire un choix dans la multitude des mémoires collectives ? C'est ce qu'interrogeait Rony Brauman (médecin, ancien président de Médecins sans frontière et professeur à l'Institut d'études politiques de Paris) en réponse à ce projet de loi : " l'entretien d'une mémoire mortifère imposée à des écoliers est psychologiquement désastreux. Pourquoi ce malheur plutôt qu'un autre ? Pourquoi adopter, même symboliquement, la mémoire d'un enfant de la Shoah plutôt qu'un enfant de la guerre d'Algérie ou d'une autre catastrophe ? ". Longtemps cantonnée au périmètre national, la mémoire est de plus en plus submergée par les différents groupes auprès desquels chacun recherche un élément de son identité. Chacun exige sa part de mémoire liée à un groupe et d'une reconnaissance de celle-ci par l'ensemble de la nation. " Nous sommes tous des juifs ", " Nous sommes tous des Ch'tis ", et pourquoi pas " Nous sommes tous Chinois ou Tibétains "… Nous serions tous détenteurs de cette Mémoire dont nous serions les garants et dont nous aurions le devoir de conserver la trace. Cette expression de " devoir de mémoire ", tant utilisée - presque ab-usée - aujourd'hui, n'est pas sans poser problème. Personne ne remettra en question le fait qu'il faille se souvenir collectivement de certains faits marquants comme le commerce triangulaire ou la Shoah. Ce n'est pas la question du " devoir " mais bien celle de " la mémoire " qui n'est pas claire. Aux termes de " devoir de mémoire ", les historiens proposent ceux de " devoir d'histoire ". Quelles seraient alors les implications sur notre problématique ?
III- Pour un " devoir d'histoire ", vraie réponse à la question de la fidélité
Au-delà des mémoires particulières et des mémoires collectives, l'historien se doit de rechercher l'objectivité et la vérité. Pierre Nora, dans une conférence en octobre 2005, mettait en garde sur cette question : " Il faut se méfier de la sacralisation de la Mémoire. Elle peut se retourner et devenir un motif d'exclusion. Elle est un appel à la justice, mais aussi un appel au privilège, à la réparation et même dans les cas extrêmes, elle peut devenir un appel au meurtre. En reprenant Nietzsche, il y a un degré de rumination de sens mémoriel au delà duquel un homme, un peuple, une civilisation est détruit. La Mémoire divise, l'Histoire réunit. " On pourrait, cependant, opposer à cela le fait que l'histoire se crée essentiellement à partir de la mémoire et que les témoignages, sous toutes leurs formes, sont un élément essentiel. Marc Bloch (grand historien innovateur pourtant, mort en 1944) disait lui-même : " Il y a deux catégories de Français qui ne comprendront jamais rien à l'Histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au sacre de Reims, ceux qui lisent sans émotion le récit de la Fête de la Fédération ". Cela pour dire que mémoire et histoire ne sont pas si éloignées que les propos de Pierre Nora le laissaient entendre.
Il n'en reste pas moins que le souci de vérité doit prédominer pour ne pas faire de notre société actuelle un ramassis de mémoires dans lequel chacun cherche un peu de son identité. Trop de commémorations peut nuire à la volonté de nous rendre citoyens conscients de notre histoire dans ses réussites comme dans ses drames.
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A quelle mémoire doit-on être fidèle ? (Juste Joris Tindy-Poaty)
Comme en témoignent les revendications identitaires contemporaines (en général justifiées), la notion de mémoire est inséparable de la notion d'identité. Il n'y a pas de revendication identitaire sans mémoire et la quête mémorielle participe toujours d'un processus de construction ou de reconstruction identitaire.
Selon que nous nous définissons par rapport à la sphère individuelle et privée ou par référence à la sphère collective et publique, nous sommes, pour ainsi dire, sommés de faire allégeance à une multiplicité d'identités et, par conséquent, de mémoires. Mais les identités qui définissent l'individu dans son existence privée sont aussi celles qui définissent une communauté ou une nation : le médecin est médecin parmi ses confrères, le chrétien ou le musulman ne saurait vivre sa foi individuelle sans ses coreligionnaires, l'affirmation de l'identité corse ou bretonne d'un individu est en même temps affirmation d'appartenance à un groupe, le français ou le gabonais ne peut se définir ainsi sans référence à ses compatriotes et à sa Nation d'origine. La mémoire a donc une dimension à la fois individuelle et collective.
Du fait de son lien avec la notion d'identité, la fidélité à la mémoire est une exigence vitale pour un individu comme pour une communauté. On reste fidèle à la mémoire parce qu'on veut à tout prix s'interdire l'oubli qui serait synonyme de perte de son identité et donc d'atteinte à son intégrité existentielle. La mémoire, parce qu'elle permet le souvenir, fonde notre existence, c'est-à-dire notre âme à la fois individuelle et collective. L'âme d'un individu, comme celle d'une communauté, se cristallise autour des souvenirs sédimentés et, dans le cadre collectif, partagés. La notion de fidélité suggère alors ici le désir et la volonté naturels et légitimes de perdurer dans son être en assouvissant par tous les moyens possibles ce désir d'immortalité qui étreint depuis toujours l'humanité. Perdre la mémoire, c'est se perdre soi-même. La fidélité à la mémoire, c'est la fidélité à son identité et affirmation incessante de son sentiment d'exister.
Toutefois, étant donné que personne ne peut continuellement se laver dans les mêmes eaux d'un fleuve, la fidélité à la mémoire et à l'identité ne peut jamais être répétition du même, retrouvailles infinies d'une essence intemporelle. Comme l'identité, sa sœur siamoise, la mémoire est toujours réactualisation, reconstruction du passé et de soi. La nature intrinsèquement dynamique de la mémoire nous interdit en conséquence de l'envisager comme restitution intégrale du passé ; et notre fidélité à son égard, si elle est vue comme fidélité à des reliques incorruptibles et toujours identiques, est une illusion. Entendu que la mémoire n'est pas fidélité intransigeante au passé mais plutôt reconstruction par réappropriation de ce dernier, le problème auquel l'individu, comme le groupe, est soumis est le suivant : Comment rester le même tout en se transformant ? Comment maintenir la conscience de son être à travers les différents bouleversements nécessaires et inévitables de l'existence ? Comment maintenir et perpétuer la filiation identitaire à travers les sédiments qui n'ont de cesse de se former tout au long de notre propre histoire ? Les réponses à ces questions sont aussi diverses que les individus et les communautés. Mais si on veut dépasser les mémoires multiples, les pacifier en les réconciliant les unes avec les autres afin de sauver le " vouloir-vivre-ensemble ", la question qui mérite d'être posé est la suivante : quelle mémoire doit-on plébisciter ?
En essayant de me mettre dans la peau d'un citoyen français, que je ne suis pas, je dirais que la mémoire que nous devons plébisciter est la mémoire républicaine, legs de la révolution de 1789. Cet héritage mémoriel est le fleuve dans lequel le peuple français doit continuer à s'ébattre mais dont les eaux doivent naturellement être renouvelées constamment. La mémoire républicaine reste un cadre dont le contenu doit être nécessairement réactualisé. Le cadre est constitué d'un certain nombre de principes tels que l'égalitarisme politique et juridique, la laïcité, etc. Mais, ce cadre qui peut et, sans doute, doit être maintenu doit s'ouvrir en passant, entre autres, d'une politique d'assimilation forcenée à une politique d'intégration des nouveaux venus dans la République avec leurs identités. Les identités bretonne, alsacienne, corrézienne ou charentaise ne menacent pas la République. Pourquoi est-ce que les identités africaine et arabe par exemple seraient-elles considérées comme des charges explosives ? Hier, la France présentait une homogénéité blanche et chrétienne ; aujourd'hui, elle est davantage métisse et le christianisme est obligé de cohabiter avec d'autres religions telles que l'islam. Il est évident qu'il existe un multiculturalisme de fait que la mémoire républicaine ne peut continuer à ignorer. Tenir compte de ce multiculturalisme de fait oblige la mémoire républicaine à intégrer en son sein de nouvelles histoires particulières qui font partie de l'histoire nationale. L'histoire de l'esclavage et l'histoire de la colonisation sont de celles-là. Ceux qui se battent pour les mémoires liées à ces histoires ne sont pas des gabonais, des sud-africains, des guinéens ou des libyens. Ils sont français, pas français des DOM-TOM ou issus de l'immigration mais français à part entière. Ce ne sont pas les revendications mémorielles de ces français, revendications relatives à la reconnaissance par la République du tort considérable né du système esclavagiste et colonialiste qui menace la paix sociale puisqu'ils n'ont jamais envisagé de se couper de la Nation française. Par leurs revendications, ces citoyennes et citoyens français veulent simplement que la République des Droits de l'Homme et des Peuples leur reconnaisse leur qualité de membres de cette dernière en reconnaissant la souffrance qui a été la leur en tant que communauté. Ceux qui manifestent aujourd'hui n'ont pas certes vécu cette souffrance de l'esclavage et de la colonisation mais ils en ont hérité la mémoire et sont victimes de discriminations qui sont des avatars de ces histoires. Ce qui menace en réalité la cohésion nationale, c'est la fidélité mémorielle nostalgique de certains à une histoire française blanche et chrétienne ; histoire que remet en cause la présence sur le sol français des descendants des anciens esclaves et des anciens colonisés.
La mémoire républicaine cesse de jouer son rôle d'organisatrice du lien social si elle se laisse contaminée par cette nostalgie de la pureté. Nous n'avons heureusement aucune raison de désespérer. L'existence de la loi Taubira (depuis 2001), par laquelle la République " reconnaît que la traite dans l'Océan Indien d'une part, et l'esclavage d'autre part, perpétrés à partir du XVème siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l'Océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l'humanité ", l'instauration depuis 2006 du 10 mai comme journée de la commémoration de la fin de l'esclavage, les projets de mémorial à Nantes mais aussi à Bordeaux et la récente annonce du Président Sarkozy d'amener le système éducatif à prendre en compte cette histoire montre que la mémoire nationale fait acte de repentance et de réparation symbolique. Il faut espérer ou plutôt pousser à ce qu'il y ait un mouvement identique en ce qui concerne l'histoire de la colonisation. Dans le cadre de l' " Accord de Nouméa de 1998 " avec la Nouvelle-Calédonie, la République reconnaissait déjà que le choc de la colonisation a constitué " un traumatisme durable pour la population d'origine " et a " porté atteinte à la dignité du peuple Kanak qu'elle a privé de son identité ". Pourquoi ne pas prolonger et généraliser cette reconnaissance ? En amenant l'ensemble de la communauté nationale à cesser de regarder l'histoire de l'esclavage et de la colonisation comme des questions étrangères, la mémoire républicaine réconciliera petit à petit la France avec elle-même en intégrant ces français qui sont longtemps restés à sa marge. Dans la peau d'un citoyen français, ma fidélité à la mémoire républicaine est préjugé favorable en sa capacité à non seulement reconnaître la légitimité de toutes les revendications mémorielles particulières mais également à relever continuellement le défi de les pacifier en les réconciliant avec l'histoire nationale.
En reprenant ma veste de Gabonais et d'Africain, ma fidélité va à la mémoire de tous ceux qui, à l'instar de René Paul Souzatte, de Patrice Lumumba, de Thomas Sankara, de Kwame Nkrumah, de Steve Biko, de Cheik Anta Diop, etc ont tracé, en Afrique, le sillon de l'engagement nationaliste et du mouvement de réappropriation de soi.
J'ai privilégié la mémoire politique. J'aurais pu aussi évoquer la mémoire de l'Eternité, c'est-à-dire l'identité ontologique et divine de l'homme et en conséquence la fidélité au lien qui nous fait, de tout temps, participer à l'essence de l'Absolu.
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A quelle mémoire doit-on être fidèle ? (Loïc Buthaud)
La mémoire, hélas, ne se commande pas. Elle a ses trous ; on ne convoque pas un souvenir comme on consulte un dictionnaire. Le remords toujours échappe à la volonté d'oubli. L'erreur, la faute, l'échec ne sont pas taches que l'on effacerait à loisir, selon notre bon vouloir, mais trouvent leur heure pour se rappeler à notre bon souvenir, s'immiscent comme des contradicteurs dans l'histoire que l'on se raconte, empêchent de regarder notre passé comme on contemplerait un tableau d'honneur intime. En matière de mémoire, on ne choisit pas ses fidélités. Heureux homme qui en serait capable ! On ne peut oublier, juste faire comme si, par la force de l'habitude, de la mauvaise foi, d'une réécriture suspecte de sa vie qui se prend pour une relecture. En l'occurrence, ce n'est pas la foi qui nous sauve, mais la mauvaise foi. Il ne s'agirait pas tant d'être fidèle à tel ou tel souvenir, mais plutôt à tel ou tel oubli. Il n'est de mémoires avouables que des récits tronqués.
Il n'y a donc pas de fidélité réelle qui s'en tiendrait à une mémoire particulière comme une affinité élective, mais une exigence de fidélité à toute sa mémoire, assumant un passé plus disgracieux qu'on ne voudrait l'admettre, moins cohérent qu'on ne prétend le dire.
Les fidélités mémoriales qu'on célèbre sur les monuments aux morts ou dans les fêtes de famille ne sont donc pas fidélité à une mémoire qui dit la vérité d'un passé, mais à un récit qui dit le sens du présent. Un peu comme les peintures de Lebrun, représentant à Versailles les batailles de l'antiquité ou de l'Ancien testament, célèbrent la puissance militaire de Louis XIV, glorifient sa puissance, révèlent sa divinité. Seul le récit construit a posteriori signifie la cohérence d'une trajectoire, individuelle ou collective, cohérence en fait absente des événements sensés la jalonner. Pourtant en chacun d'eux les causes et les intentions sont multiples, les coïncidences nombreuses.
En cela les manuels d'histoire comme les petits romans de familles ont la mémoire infidèle. En ce sens, il faut en fait choisir entre deux nécessités. Le devoir de sens qui oriente notre existence en la signifiant ; écrire le petit roman de sa vie en est la condition ; ce qu'on gagne en sens, en gloire, en élévation morale (combien de mémoires, à titre d'exemple, construites sur le chemin faute/rédemption !), on le perd en authenticité. On crée son identité en la perdant. Ou on choisit contre le romanesque le devoir de vérité (mais est-ce possible ?) ; la signification de sa propre existence perd sa consistance de personnage, rend peut-être plus lourde la peine de vivre, mais peut-être plus digne aussi la considération de soi. S'il s'agit d'écrire sa propre histoire, mieux vaut inventer celle de son avenir, qui dépend de nous, que de réécrire un passé contre lequel on ne peut plus rien.
La mémoire collective repose sur ce même antagonisme entre sens et vérité. Dans les célébrations politiques ou religieuses qui font mémoire, la mise en scène du discours mémorial n'est souvent pas fidélité à l'événement qu'on prétend célébrer, mais presque l'inverse ; l'événement devient fidèle au récit qu'on en fait ; c'est le récit, en construisant le souvenir, qui crée l'événement.
Comme échapper à la fable hypocrite du passé ? Le devoir de mémoire appelle le devoir d'histoire. Une mémoire fidèle n'est pas celle du mémorialiste, même pas celle du souvenir. Le point de départ de l'historien n'est pas le souvenir " à l'état brut " mais le récit romanesque par lequel il a été raconté. Ce récit doit être critiqué, comparé, confronté, pour reconstruire une représentation du passé qui s'approche de la réalité du passé, de ses enchaînements et de sa complexité. La mémoire qui mérite fidélité est celle, reconstruite a posteriori, selon une méthode scientifique. C'est contre le récit d'une France victorieuse et d'un peuple résistant que le devoir de mémoire peut enfin s'imposer pour honorer les victimes du nazisme et réparer l'oubli. C'est comme cela que je comprends les propos de Simone Veil à la célébration du soixantième anniversaire de la libération des camps. " Le temps de la mémoire est achevé ; voici venu le temps de l'histoire ".
Deux événements historiques semblent pourtant échapper à ce processus : souvenir / récit / histoire que j'ai essayé de formaliser.
On retrouve à l'excès le paradoxe d'une fidélité avec le rapport à la mémoire de la Shoah. C'est une mémoire particulière parce que le massacre semble considéré comme un non-événement, quelque chose qui échappe à l'histoire des hommes ou, pour la mémoire juive, à l'histoire des juifs. Il n'est pas considéré comme un des plus grands crimes de la longue histoire des crimes collectifs humains, ni comme la plus grande persécution dans la longue histoire des persécutions juives, mais comme un fait anhistorique, impossible à intégrer au grand récit collectif du peuple juif, strictement à nulle autre pareil. La conséquence est la difficulté de traiter historiquement la Shoah, comme un événement historique. Je ne vois qu'un équivalent : la passion et la mort du Christ. En faire rituellement mémoire, ce n'est pas l'intégrer à l'histoire des hommes, comme un événement qui prend place dans le déroulement historique, un maillon de la chaîne historique. En faire mémoire, c'est au contraire extraire l'événement de l'histoire des hommes pour qu'il l'embrasse jusqu'au devant de nous-même. En l'espèce, l'acte de mémoire du sacrifice du Christ a ceci d'original qu'il ne trouve pas son sens par le récit mais qu'à l'inverse il donne au récit son sens ; il en est le commencement et la fin. D'où la difficulté de conjuguer le récit rituel et l'explication historique, et bien sûr de substituer l'un à l'autre.
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A quelle mémoire doit-on être fidèle ? (Anne Vinh-Brahimi)
Pris individuellement, force est de constater que nous sommes parfois paralysés par la peur d'oublier ou, au contraire, désireux de faire table rase d'un passé qui nous encombre, nous empêche d'aller de l'avant. Notre société moderne, qui va très vite, est écartelée (tiraillée) entre le désir de faire mémoire et celui d'aller de l'avant et fait parfois preuve de manque de discernement dans sa façon de faire mémoire à tout va (la lettre de Guy Môquet, qui a suscité une grande controverse, tout comme, la commémoration de mai 68, en sont quelques exemples). Nous sommes assaillis de commémorations en tous genre, on érige sans cesse des mémoriaux pour nous obliger à faire mémoire de telle guerre, de tel génocide, de tel grand homme. Pourtant, toute mémoire n'est pas constructive et il nous appartient de faire le tri de ce qui est à éradiquer et de ce qu'il faut conserver à tout prix. Nous allons tâcher de considérer différents aspects de la mémoire, afin d'apporter des éléments de réponse à cette question : à quelle mémoire doit-on être fidèle ?
Mémoire des individus
Un être dépourvu de mémoire est absolument vulnérable : il suffit pour cela d'imaginer ce que peuvent ressentir les amnésiques, dépossédés tout à coup de leur passé, de leur famille, de leur relations, et qui doivent reconstruire toute une vie à partir de rien. Une des premières questions que l'on pourrait se poser est donc : à quoi sert la mémoire ? Elle sert généralement de bons objectifs : se cultiver, se souvenir de ce qui est important pour soi ou pour les autres. La mémoire à laquelle on fait appel dans le monde scolaire en France est souvent une mémoire de perroquet : c'est davantage celle du " par cœur ". C'est bien dommage, car cette mémoire empêche de penser, de se forger une opinion personnelle et donne parfois de bien curieux résultats, que l'on trouve même jusque dans les copies du concours de l'ENA. Répéter par cœur un théorème ou une règle de grammaire ne vaut rien si l'on ne les intègre pas personnellement en les comprenant vraiment, ce qui permet ensuite de les appliquer. On ne peut s'empêcher de penser à Ruben Rabinovitch, dans Brave New World, qui avait appris dans son sommeil quantités de choses sur le Nil et qui, à son réveil, les débitait à ses parents sans en comprendre un traître mot Mon expérience d'enseignante m'a permis de constater que souvent, on ne sollicitait pas suffisamment la mémoire " intelligente ". D'autres pays européens poussent les enfants à devenir des penseurs indépendants et autonomes, en réfléchissant davantage à ce qu'ils apprennent et obtiennent de bien meilleurs résultats scolaires. Certes, la mémoire est sélective. Non pas limitée, mais sélective. Nous ne retenons vraiment que ce qui nous intéresse, ce que ce que nous aimons.
La mémoire de chaque individu est précieuse et prend de la valeur avec les années. L'expérience des anciens est très valorisée dans de nombreuses sociétés notamment en Asie et en Afrique, mais elle ne l'est plus du tout dans les pays Occidentaux, qui ont tendance à mettre au rebut toute personne de plus de cinquante ans. Quel dommage ! Ces anciens sont porteurs d'une expérience qui force le respect. Qu'en avons-nous fait, nous qui mettons nos anciens dans les asiles de vieillards ? Pourtant, tout n'est pas perdu ! J'ai personnellement été touchée de voir l'accueil très favorable réservé à l'ancien ministre d'origine togolaise, Kofi Yamgnane, qui avait décidé de fonder un Conseil des Anciens dans son petit village de St Coulitz. Les Asiatiques aussi sont sensibles à cette forme de mémoire vivante que représentent les aînés et leur vouent un grand respect. Curieusement, la mémoire des défunts tient une place encore plus grande encore, et le culte des Ancêtres est une tradition incontournable. S'il est bon de se souvenir des êtres chers de notre famille, s'appesantir sur le passé n'aide pas à se construire en tant qu'homme et il s'avère, malheureusement, que les morts tiennent parfois dans les pays bouddhistes d'Asie, une place bien plus grande que les vivants, y compris sur le plan financier, car on dépense sans compter pour leur bâtir des demeures. Dans ma famille, on a construit une immense et splendide maison pour abriter les autels des ancêtres, alors que les vivants auraient bien besoin d'un tel espace…
Mémoire des peuples
Personnellement, j'aime assez la manière de faire mémoire des Japonais, qui ne s'appesantissent pas sur le passé délétère et s'attachent à faire mémoire de ce qui est grand et précieux dans leur histoire et dans leur culture. Cela ne les empêche nullement d'entrer pleinement dans leur siècle et d'être à la pointe de l'innovation technique ! En définitive, ils conservent le meilleur de leur tradition et s'en nourrissent pour aller de l'avant. Souvent positive et utile, la mémoire peut aussi servir la rancœur, la haine, la vengeance. Il est étonnant de penser combien cette mémoire peut être délétère. Des membres de communautés ou de religions très différentes, qui vivaient ensemble en apparente harmonie, peuvent tout à coup se révéler pleins de haine, une fois que la mèche a été allumée. En Yougoslavie, au Liban, au Rwanda, maintenant en Afrique du Sud, il a suffit d'une guerre, du renversement d'un dictateur, de l'effondrement d'un régime, pour que tout à coup les identités deviennent " meurtrières ", très bien décrites par Amin Maalouf. Des voisins qui s'appréciaient s'entre-tuent, des couples se séparent. Et une fois la paix revenue, quand elle revient, la mémoire des préjudices ou des atrocités subies peut déclencher un autre massacre, une autre guerre. Le souvenir de l'horreur ou de l'injustice subies s'inscrit durablement dans les mémoires et il n'est plus possible de revenir à l'état de grâce antérieur à cette haine. Israël en est un vivant et douloureux exemple. Les mémoriaux de pierre accompagnent les mémoriaux de chair. Yad Vashem, à Jérusalem, a une fonction très importante, car elle permet de se souvenir du nom de personnes tout à fait inconnues, qui ont été rayées du monde des vivants, sans laisser de trace. Plus modestement, le moindre petit village français possède son monument aux morts. D'autres génocides méritent d'être gravés non seulement dans la pierre, mais aussi dans le cœur des hommes, afin de ne plus jamais se reproduire, car la nature humaine a tendance à avoir la mémoire courte : l'histoire bégaie trop souvent, hélas.
Il existe une autre forme de mémoire, très précieuse, elle aussi. Brûler ou détruire des livres est aussi un acte grave et condamnable, pourtant très courant : les Arabes musulmans qui ont brûlé les bibliothèques zoroastriennes pour mieux convertir les Persans avaient certainement l'intention de supprimer jusqu'à la mémoire de cette religion. L'Empereur vietnamien Duy Thanh, qui s'était rebellé contre les Français en 1916, a vu brûler par ces derniers sa splendide bibliothèque impériale. Les Nazis ne furent pas en reste dans ce domaine ; ils ont également tenté d'effacer sa mémoire, en brûlant les ouvrages d'auteurs juifs dans des autodafés. Une amie russe m'a raconté le désarroi qui s'est emparé de sa famille lors du siège de Léningrad. Mourant de froid et ne pouvant trouver du bois pour se chauffer, elle a dû pratiquer un autodafé progressif des ouvrages de sa bibliothèque, en commençant sans remords par les œuvres de Marx et Lénine. Mais lorsqu'il ne restait plus que Pouchkine, Gogol, Tolstoï et tous leurs ouvrages préférés, il devint bien difficile de choisir ceux qu'il faudrait sacrifier… Quel dilemme ! En lui-même, chaque livre majeur est un mémorial qu'il convient de garder précieusement. Si cela n'est pas possible, pour une raison ou pour une autre, la mémoire humaine peut parfois pallier leur absence. Ainsi, je me souviens de religieuses vietnamiennes qui, privées de Bible par les communistes, avaient appris l'Evangile par cœur, ainsi que de nombreux passages de l'Ancien Testament. Ainsi, elles pouvaient continuer de s'en nourrir même en l'absence de leur Bible. Elles avaient réalisé ce qui est décrit par Jean au Livre X de l'Apocalypse, où il a dû manger le Livre ! La manducation de la Parole est le meilleur moyen d'en vivre pleinement. Voilà une Parole qui donne vie, une mémoire vivifiante !
Faire mémoire permet une relecture a postériori et évite les réactions " à chaud ", souvent trop violentes et que l'on regrette ensuite. La mémoire à laquelle on doit être fidèle est celle qui nous construit, nous évite de faire des erreurs et nous pousse à aller de l'avant. Il n'est pas facile de s'enraciner dans le passé et de regarder en avant, mais c'est ce qui peut faire de nous des hommes plus complets. On ne bâtit pas une maison sans lui donner de solides fondations… C'est ainsi qu'il est possible de concilier tradition et modernité, respect de l'héritage culturel et intellectuel et religieux et innovation dans ces mêmes domaines. Il est stérile de s'attarder sur le malheur et la désolation, mieux vaut s'en souvenir pour en éviter la répétition… C'est d'ailleurs pourquoi la relecture doit jouer un rôle vital. Saint Ignace l'avait compris, qui privilégiait la relecture spirituelle, la relecture de vie, afin de rendre grâce et de demander pardon, puis d'envisager l'avenir avec confiance, se sachant dans la main de Dieu.
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A quelle mémoire doit-on être fidèle ? (Albert Rouet)
Eh bien ! La question me paraît de plus en plus complexe, en sorte que plus j'y réfléchis, moins je pense pouvoir répondre clairement ! Je peux toutefois faire état de ma perplexité croissante. En effet, une fois posée la distinction entre les souvenirs psychologiques qui vont et viennent, montent, remontent, disparaissent (heureusement qu'on ne se souvient pas de tout !), entre les souvenirs, donc, et la mémoire qui structure la personne, le fait même de la mémoire échappe en grande part à une maîtrise volontaire, de type moral puisqu'on " devrait y être fidèle ". Peut-on être fidèle à ce qui échappe aux décisions libres ?. Au lieu de se demander si l'on doit être fidèle, ne conviendrait-il pas de se demander avec plus de pertinence si l'on pourrait ne pas l'être ?
Je me souviens de la réponse d'un éminent chirurgien, spécialiste de je ne sais plus quelle greffe d'organe. Il jugeait la greffe du cerveau impossible, parce que, disait-il, ce cerveau constitue " un réservoir de la mémoire qui fait la singularité de chaque personne ". Chacun de nous est mémoire. Il est une mémoire et cette mémoire le fait être ce qu'il est. En ce cas, un humain obéit à sa mémoire. Il reste fort éloigné du tri entre ses mémoires, tel que le suppose la question.
A cela s'ajoute une donnée majeure. L'inconscient est constitué de mémoire enfouie mais active, secrète, indécelable mais impérieuse. Une comparaison de Jacques Lacan mettait en pièce nos rêves de maîtrise : l'homme se croit assis sur un cheval dont il pense commander la course. En réalité, il chevauche une baleine qui l'entraîne, à moins que ce soit la marée qui emporte monture et cavalier… Trop de mémoires négligées et contrecarrées ont conduit aux névroses. Et que dire de cet homme trois fois divorcé, donc infidèle aux promesses faites à deux femmes successives, mais qui reconnaissait avoir imperturbablement poursuivi la quête d'un même rêve féminin ? L'infidélité apparente mais fidélité forcenée à une image dont il méconnaissait le pouvoir, mais dont son histoire révélait le pressant objet.
Pour autant, il ne conviendrait pas de sombrer dans un déterminisme total, sinon la psychanalyse elle-même y perdrait sa valeur curative. Cette mémoire inconsciente apporte davantage le contenant du psychisme, sa structure propre, que le contenu d'une histoire avec les jeux des évènements, des choix et des réactions qui s'ensuivent. Apparaît alors ce qu'on pourrait appeler une " mémoire existentielle " constituée des faits et des décisions qui marquent une vie. C'est elle qui pose la question de la fidélité comme un espace de liberté constellé d'épreuves, de joies, de résolutions et d'engagements dont la présence colore ou altère la liberté. Une maladie, un handicap, un entraînement façonnent… une " mémoire du corps ", tout comme une rencontre, un appel… construisent une " mémoire du cœur et de l'esprit ".
De ces constats découlent deux conséquences. D'abord, au sujet de la mémoire du corps : il suffit de voir la diversité des réactions devant un handicap (rejet, déni, frustration, accommodement…) pour comprendre ici combien la véritable question ne tient pas tant dans l'existence même du handicap que dans le type de relation entretenu avec lui. La maladie s'impose comme un fait, reste à lui donner une signification humaine.
Ensuite, la mémoire du cœur et de l'esprit, autrement dit de l'engagement, oblige à poser la question du temps. Ou bien le temps n'est qu'une durée, une chronologie qui fuit de jour en jour et ne possède pas d'autre contenu que les évènements quotidiens, au cours desquels la personne cherche à rester la même en résistant à l'usure des ans ; ou bien le temps contient un acte d'existence par lequel la personne travaille à attester de son identité propre (" ipséité ", selon Ricoeur).Il est alors manifeste que le temps, comme l'espace, apporte un lieu à maîtriser et à habiter. La fidélité commence ainsi par un acte de refus, par une protestation. Elle récuse l'envahissement de la personne par les conditionnements impersonnels. Quand la sagesse grecque demandait : " Connais-toi toi-même " ce combat exige : " construis-toi toi-même ". L'inachèvement de la personne devient le lieu où elle accomplit son histoire. La pire infidélité constituerait à abdiquer de cet effort pour se soumettre tout entier aux contingences. La fidélité devient impossible quand on ne peut plus être soi-même. Elle réclame alors une révolte contre cette interdiction d'exister. C'est-à-dire, pour commencer, contre la prétention des conditionnements à imposer leur voie.
A ce titre, la fidélité se noue avec l'engagement premier à être soi. Elle oblige aux désillusions sur soi-même, sur les rêves et les représentations aliénantes. La fidélité libère : du plus profond du sujet, elle fait passer à une clarté sur soi, elle abat les fausses raisons pour que se lèvent, purifiées, d'autres raisons plus justes qui traduisent mieux l'exigence d'exister pour de bon. Seul le temps ressaisi par l'intérieur permet cet exode et cette construction. Ce n'est donc que progressivement que se révèlent les motifs de plus en plus vrais d'être fidèles. Si l'axe est donné à l'origine, la nature de cette origine ne se dévoile que progressivement. Là, agit une foi " en celui qui ne déçoit pas ", car il fait être. Sa vérité et sa fidélité coïncident, chez lui ! Mais nous avançons à tâtons, en sorte que c'est toujours l'autre qui me reconnaît comme fidèle. La fidélité est donc la réponse de l'autre à ce dépouillement où, pour être, il s'agit bien de co-exister.
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