Existe-t-il un art sacré ? |
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Le lien entre art et sacré est légitimé par une classification établie de l’histoire de l’art, distingant ainsi l’art sacré de l’art profane.
Pourtant, cette alliance ne va pas de soi et pose un certain nombre de questions. L’art produit par l’humain et le sacré lié au divin, on peut se demander si considérer l’art comme sacré ne relève pas du sacrilège. Pour cela, faisons appel à l’étymologie même du mot ART et soumettons-la à l’étrange alliance de l’art au sacré. I. L’art et le « rite » (RITUS) : moyen de dire et de représenter le sacré Les mots « art » et « rite » viennent de la même famille lexicale, tous deux sont issus de la racine indoeuropéenne °ER- / °AR-. Cette racine a donné en latin « ritus ». Il est intéressant de faire apparaître le lien entre ces deux notions : l’art trouverait le moyen de dire l’indicible, de représenter ce qui ne peut être vu au creux du rite. Ce lien est apparent dans toutes civilisations. Il n’est pas audacieux de préciser que l’art avant l’écriture aurait été un moyen de communication entre l’homme et un au-delà. On suppose que les peintures rupestres préhistoriques traduisaient ce désir d’accéder à quelquechose qui dépassait la finitude humaine et permettaient un pouvoir sur la Création. Détournons la citation « ut pictura poeisis » (comme la peinture, la poésie) pour rappeler que l’art poétique est pour de nombreuses religions énonciation d’un sacré et se veut par là-même prophétique. Pour le poète Guillevic, « à la base de toutes les religions, il y a toujours un poème ». Le Coran comme le Cantique des Cantiques se font chants de Dieu par la voix du poète. On comprend, alors, le développement ultérieur dans nos liturgies de la poésie, du chant et de la musique pour laisser place à « l’expression » dans nos rituels. Il nous faut, également, rappeler la « vocation rhétorique » de l’art : il doit savoir conjuguer la notion de « movere » (émouvoir) et de « docere » (enseigner). Il s’agissait d’illustrer et de défendre les grands dogmes d’une foi souvent difficiles d’accès. Donner à voir pour mieux persuader. Cependant, toute représentation sous-entend interprétations et choix. L’artiste proposerait une traduction personnelle de l’indicible. Et l’on sait bien que le traducteur est le premier traître : « tradottore tradittore ». II. L’artiste, créateur de sacré ? Entre « artisanat » (ARTIFEX) et inspiration pure, l’écueil de l’«artifice» (ARTIFICIUM) La place de l’artiste dans son rapport au sacré pose plus de problème encore que celle de l’art. La notion d’artiste s’est véritablement développée en Europe à partir de la Renaissance. Jusque là, l’artiste était un artisan et la plupart du temps les œuvres n’étaient pas signées et leur art relevait purement et simplement d’une « technè ». Combien d’œuvres antiques et médiévales sont restées anonymes. Cela nous montre que parallélement au fait que l’art était en lien avec le sacré, l’artiste n’existait pas comme intermédiaire avec le divin, mais comme simple technicien. C’est d’ailleurs à cette même époque qu’apparaissent des portraits d’artistes et que cette catégorie de la population s’identifie vraiment. La publication de l’ouvrage de Vasari, les Vies des plus excellents peintres, sculpteurs et architectes en 1550 est révélatrice de cette évolution. C’est le fondement de l’histoire de l’art. Avant cette date, l’art n’ayant pas « d’histoire », elle n’avait pas officiellement reconnu sa subjectivité. Depuis qu’il y a un art religieux, il y a toujours eu une tension entre l’insertion dans des normes précisées par les religions et la volonté d’expression individuelle et originale. Reconnaître que l’artiste est une personne qui a une action sur son art, c’est reconnaître que l’art est production humaine et évolutive. Considérer dans ce cadre-là un art sacré, ce serait alors un grand orgueil de la part de l’artiste : orgueil de se prendre pour Dieu lui-même. Guillevic dit de façon provocatrice que « le poète veut être Dieu ». En effet, dans l’acte de création, il y a un acte divin. De la même manière que Dieu a modelé Adam dans la terre, l’a sculpté, les artistes veulent être créateur. L’écueil d’une telle démarche serait dans l’acte de vouloir faire du sacré, peut-être la plus exacte définition de l’ « artifice ». Pouvons-nous, par conséquent, limiter l’artiste a un « créateur de sacré » ? III. L’art comme « articulation » (ARTHRON) sacrée, médiation vers le divin Nous aurions pu conclure à un détournement du sacré dans cet acte de création. Ce serait oublier que l’artiste est aussi celui qui, par son art, accepte de se mettre au service du sacré. Il nous invite à entrer dans sa relation intime à Dieu et à voir au-delà du visible, domaine qui n’appartient ni au spectacle ni à l’idole dans la mesure où il s’agit d’une trace de Dieu même, comme soufflée au cœur de l’artiste. Il y a, pourtant, une difficulté intrinsèque à pouvoir représenter Dieu. L’incarnation a pu résoudre un certain nombre de réticences à le figurer. Mais le danger n’en est que plus grand : nous risquons à tout instant d’y enfermer le divin. Au-delà des considérations d’histoire de l’art, qui tend à fragmenter les œuvres par leur contexte historique, il faut admettre que l’art peut parler en-dehors du cadre culturel. Il porte en lui comme une valeur universelle et peut parler du sacré à tous et dans des modalités différentes. L’art entraîne les hommes dans un autre rapport à leur temps : il y a de l’éternité dans un instant donné où il nous semble saisir qui est Dieu pour nous et tout prend une autre dimension. De cette part de subjectivité dans la création d’un artiste, il y a aussi l’ouverture d’une communion possible, partage d’une vision où Dieu se dit. Ne pas nous laisser « inerte » (IN-ARS) dans notre foi, telle serait l’une des hautes fonctions de l’art. Il nous obligerait à être toujours en mouvement, à la fois dans le connu et dans la perpétuelle redécouverte de ce que Dieu est pour nous et pour notre humanité. Il ouvrirait cette brèche en tout artiste et en tout homme où Dieu souffle en créateur, laissant la liberté de nouvelles créations pour mieux le célébrer. Existe-t-il un art sacré ? (Loïc Buthaud) La distinction entre « art sacré » et « art profane » semble aller de soi ; non seulement parce qu’elle est habituelle dans le domaine de l’histoire de l’art, mais aussi parce qu’elle rend compte à partir de critères objectifs d’une possibilité de classer les œuvres d’art en deux catégories. A première vue du moins, puisqu’il n’est pas si facile de déterminer les critères justifiant qu’une œuvre relève de " l’art sacré ". En effet, est-ce parce que le sujet lui-même est sacré que l’œuvre peut être ainsi désignée ? Sans doute pas. L’art est d’abord considéré comme sacré si sa destination est un lieu sacré, si elle prend place dans un espace public reconnu comme sacré, c’est-à-dire ayant une valeur symbolique qui le distingue de l’espace profane, séculier, destiné au temps quotidien du travail ou de la vie privée, dans lequel l’art profane sert l’agrément ou le divertissement. Ainsi les bestiaires improbables des façades médiévales sont sacrés non dans la mesure où ils favoriseraient une quelconque élévation spirituelle ou serviraient à la sanctification des âmes. Ils prennent place parmi les formes artistiques sacrées, qui tiennent lieu de décor d’un univers surnaturel présent au cœur des cités religieuses. Leur citoyen grimpe au Parthénon, se recueille dans les panthéons de la République, traverse les parvis des cathédrales, se prosterne au cœur du temple, craint le masque monstrueux, s’abaisse au pied d’une Vénus en Bronze, d’un Bouddha d’albâtre, d’un poilu revanchard. Que cet espace soit consacré par le religieux ou le politique, l’art est sacré dans le double sens où il est présent dans l’espace sacré, et où il constitue cet espace. Mais c’est en ce sens aussi où l’art n’est pas lui-même sacré mais sert le sacré -et donc s’en distingue. Dans l’espace sacré, la forme esthétique n’est que le moyen profane, trop humain (et c’est ainsi qu’elle fascine par-delà ceux auxquels elle est destinée) d’une finalité qui la transcende. C’est en revanche à partir du moment où l’art s’est libéré des tutelles instituées qu’il a pu revendiquer une dignité supérieure ; non pour ouvrir à un mystère qui le dépasse, mais pour être lui-même mystère. Comme producteur de formes esthétiques au service d’un prestige ou d’une gloire supérieurs au commun des mortels, l’art gagnait certes quelque éclat de ce prestige ou de cette gloire ; il n’en était pas moins qu’un mode supérieur de l’artisanat, c’est-à-dire un producteur de formes dans la matière utiles à d’autres. L’artisanat s’éteignant au profit de l’industrie, dont la production anonyme, impersonnelle, collective, standardisée ne pouvait plus constituer une œuvre, (c’est-à-dire un objet signe du talent, du savoir-faire d’un producteur), la société laïque se substituant à la société religieuse, l’art a paradoxalement conquis son autonomie, il a pu être lui-même sa propre finalité. Ainsi Van Gogh, dans une lettre à son frère Théo, écrivait : « Je peux bien, dans ma vie comme dans ma peinture, me passer du Bon Dieu ; mais je ne peux pas, moi souffrant, me passer de quelque chose qui est plus grand que moi, et qui est ma vie : ma puissance de créer. » L’artiste peut être ainsi reconnu créateur, auteur, génie, attributs ô combien divins - et sacrés. Qu’il représente une paire de souliers crottés, l’humanité du Christ, l’origine du monde dans la vulve d’une femme, la Trinité glorieuse, une abstraction insondable, l’art de l’artiste est sacré, parce qu’il est le signe de sa faculté spirituelle créatrice de formes à nulle autre pareille. Plus encore, si la forme esthétique nous touche par-delà nos intérêts biologiques ou sociaux, - faut-il encore que nous ne nous en contentions pas ! -, nous élevant au-dessus de la bête et du mondain, l’art est sacré parce qu’il consacre la part glorieuse et secrète de notre humanité. Existe-t-il un art sacré ? (Jean-Yves Meunier) La difficulté principale ne se situe-t-elle pas dans ce à quoi renvoie l’adjectif « sacré » ? Première hypothèse : s’il se relie directement à « art », ou bien nous parlons d’une forme artistique qui a connu un plein épanouissement durant la période médiévale ou bien nous affectons à l’activité artistique une dimension toute spéciale qu’il nous faudra définir. Seconde hypothèse : « sacré » détermine non pas une technique ou un savoir-faire propre à l’être humain mais l’accès au divin, à l’absolu, à la transcendance. En quelque sorte un art vers le sacré. Ce décalage de sens ne permet-il pas de mieux envisager l’art en tant que tel et d’offrir une passerelle enrichissante entre le profane et le sacré ? Un sacré art L’art sacré est si historiquement liée au Moyen-âge qu’une identité s’est opérée entre art sacré et art médiéval. Il est vrai que l’aspect religieux était fort prégnant dans toute la société médiévale. Tout comme la philosophie se transformait en théologie, les arts se consacraient pleinement au domaine chrétien (dans une perspective occidentale bien entendu). Les « grands travaux » de l’époque qu’étaient les cathédrales entraînaient de multiples artistes vers un but commun et transversal : représenter la sphère divine sur terre d’une part et d’autre part être au service du religieux à travers notamment la liturgie. Cela explique la multiplicité des représentations artistiques : si l’autel par exemple est une évocation spirituelle de la présence divine, véritable symbole en puissance au sein d’une église, il n’en reste pas moins un instrument pratique au service du célébrant. L’aspect fonctionnel ne peut donc pas être déconnecté de l’aspect purement artistique. Des contraintes existent imposant une certaine forme voire des dimensions particulières à l’objet artistique. Un autre aspect à ne pas négliger est à retrouver autour de la représentation sociale et publique : c’est toute une communauté, toute une ville, toute une société qui, à travers ces œuvres artistiques, sont mises en avant. Parfois, c’est surtout le mécène ou le commanditaire qui est mis en avant. « Sacré » se dit aussi des choses qu’on ne doit pas violer, enfreindre voire même toucher : la profanation étant l’acte de faire entrer du profane dans le sacré, cela constitue le blasphème par excellence. Nous pouvons alors nous interroger sur l’impact d’une telle vision (« sacraliser ») concernant l’art sacré. Ce dernier devient par là-même l’art suprême, l’archétype de tous les autres arts. Et nous avons tôt fait de le rendre intouchable. La sclérose n’est pas loin : la méthode artistique, pourtant reliée à une époque, est figée, les modèles et représentations ne se renouvèlent pas. La Tradition est identifiée à l’art sacré au détriment de toute vision alternative et contemporaine. Les artistes se contentent de reproduire au lieu de réinventer. Ainsi, parler d’ « art sacré » c’est prendre le risque de trop respecter les œuvres artistiques qui en découlent. C’est confondre le flacon avec le parfum. Un art du sacré Il suffit de se pencher sur les peintures rupestres des grottes de Lascaux pour se rendre compte que l’art est intrinsèquement lié à l’Homme. Au-delà des représentations d’animaux ou de chasseurs, se jouait une dimension symbolique et spirituelle dans l’acte artistique. En représentant des tranches du quotidien sur les parois, l’Homme rend possible un recul indispensable à la formation d’une pensée. L’art transcende alors la réalité par la mise en valeur picturale de celle-ci et permet à l’homme de non seulement survivre mais surtout d’accéder à une forme de pouvoir qui le dépasse. Ainsi, Il sacralise les événements, les rend à part du fait d’une résonnance avec l’éternité, l’absolu, le magique… Aussi, dès l’aube de l’humanité, l’art renvoie à la transcendance mais ne se confond pas avec elle. L’art n’est pas sacré ; il ouvre à un au-delà. Dans cette perspective, l’art ne peut être enfermé dans des normes, dans des règles et dans des techniques. Son indépendance par rapport à l’objet lui autorise toute liberté voire toute incongruité. L’art s’élève vers les cieux immenses de l’imaginaire sans lesquels il s’épuiserait dans un moule stérile. Et comment l’art peut évoquer le sacré, par essence à part et extra-ordinaire, sans s’octroyer à lui-même le droit à l’inattendu. Voilà la pertinence de l’art. En préservant l’autonomie de l’art vis-à-vis du sacré, ce dernier anoblit la démarche artistique et rend possible l’intrusion du profane dans le sacré. Ne faut-il pas ce mélange, cette profanation, pour qu’un dialogue s’instaure entre l’absolu et le relatif. Une juste distinction entre profane et sacré s’impose afin que la rencontre soit possible. Il n’existe donc pas un art sacré, ou alors dans son acception historique et picturale, mais plutôt l’art qui de manière général tend vers le dépassement de soi, vers la transcendance de la pensée, vers le divin et qui à leur tour enrichissent l’art et l’amènent vers une expression nouvelle et étonnante. Existe-t-il un art sacré ? (Anita Parisot) Tous les deux ans, cette question taraude les organisateurs des Biennales dites (jusqu’à cette année) « d’art sacré en Poitou », mises en place par l’association Art et Rencontre. Elle est sous-jacente lorsque nous préparons les invitations envoyées aux artistes pour stimuler leurs créations ; sans être forcément exprimée, elle est présente dans nos esprits lorsque nous nous réunissons pour accepter ou non telle ou telle œuvre. Le critère, rédigé sur le bulletin d’inscription, étant : « Loin de toute dérision ou provocation, toutes les œuvres présentées doivent pouvoir être exposées dans des lieux de prières pour le plus large public. » Cette précision souligne la volonté d’Art et Rencontre de rester ouvert à toutes les religions ou écoles de pensée, tout en souhaitant que ces œuvres puissent appartenir au domaine de l’art sacré, dans le sens des définitions des dictionnaires - Le Petit Robert : sacré = « relatif au culte, à la liturgie » ; Larousse : « Art sacré, se dit surtout au XXe s. de l’art religieux au service du culte. » Mais ces définitions ne sont-elles pas réductrices ? S’il existe un art sacré, nous devons alors classer les œuvres, les trier et instaurer une hiérarchie dans l’art. S’il n’existe pas d’art sacré proprement dit, mais plutôt une dimension sacrée dans toute démarche artistique, alors nous devons tout accepter lors de nos Biennales, quel que soit le sujet représenté… Mais qu’est-ce qui est à prendre en compte : le sujet, la référence religieuse explicite, ou l’intention du créateur, ou bien encore sa propre foi ? Qui dit art sacré dit oeuvres « à part » ? Partons de la définition que donne le Petit Robert du mot sacré : « 1. Qui appartient à un domaine séparé, interdit et inviolable (par opposition à profane) et fait l’objet d’un sentiment de révérence religieuse. Par extension […], qui appartient au culte, à la liturgie. » L’art sacré serait ainsi un domaine d’expression à la fois vague (le « divin » et non Dieu) et précis puisque « séparé » et appartenant au culte. Avec cette définition, il est un art à part auquel on concèderait une certaine supériorité. La Constitution Sacrosanctum Concilium (1) en 1966 va jusqu’à affirmer une hiérarchie : « 122. Parmi les plus nobles activités de l’esprit humain, on compte à très bon droit les beaux-arts, mais surtout l’art religieux et ce qui en est le sommet, l’art sacré. » Il y aurait des degrés de noblesse… qui justifieraient l’existence d’un art sacré. Mais quelle en serait sa caractéristique, sa spécificité ? Jean-Paul II donne en partie une réponse en commentant ce § 122 dans sa Lettre aux artistes (2) : « Ce document n’avait pas hésité à considérer comme un « noble ministère » le travail des artistes quand leurs œuvres sont capables de refléter, en quelque sorte, l’infinie beauté de Dieu et d’orienter l’esprit de tous vers Lui. » L’art serait sacré quand il dit quelque chose de Dieu et lorsqu’il remplit une fonction (mission ?) : « orienter l’esprit de tous vers Lui. » Mais doit-il nécessairement représenter un sujet religieux ? N’est-ce pas plutôt cela que l’on appelle l’art religieux ? Il existerait un art religieux plutôt qu'un art sacré Sans doute, dans l’esprit de beaucoup, y a-t-il confusion entre art sacré et art religieux. Nombreux sont ceux qui supposent, derrière ces deux adjectifs, la présence systématique de sujets explicitement religieux et la présence d’un acte de foi. Or de nombreux exemples dans l’histoire montrent qu’un artiste peut atteindre des chefs d’œuvre dans l’art religieux sans partager le moins du monde la foi de son commanditaire (les arabes décorant la chapelle Palatine, à Palerme ; Matisse créant dans la chapelle de Vence…). Comme l’affirme Guy Gauthier dans la revue Panoramiques (3), « le recours à la symbolique chrétienne ne signifie nullement une adhésion à ce qui l’anime en profondeur. Le paradoxe de l’art contemporain est peut-être qu’il faut chercher la foi authentique en dehors des sujets religieux. Quand un tableau ou un film en appelle au Christ, aux saints ou aux prêtres, il n’est pas dit que sa visée ultime ne réside pas dans une spiritualité étrangère aux religions. » De la même manière, l’expression de la Foi ne passe pas nécessairement par des images religieuses. Pour l’artiste chrétien, le Christ n’est pas un sujet artistique. Il est présent intérieurement. Il existe un « atelier intérieur » (selon l’expression du frère François Cassingena de Ligugé) où l’on fréquente la Parole. Et cela va diffuser, rayonner, dans ce que l’on crée, quel que soit le sujet. Par conséquent, il n’y aurait pas besoin d’un genre artistique spécifique pour exprimer quelque chose du divin, voire orienter les esprits vers Dieu… Il existe une dimension sacrée dans toute dimension artistique Tout art n’est-il pas sacré à partir du moment où l’on considère que dans l’acte même de créer - quel que soit ce que l’on crée - se reflète le Dieu créateur ? C’est ce que souligne Jean-Paul II dans sa Lettre aux artistes : « Dans la « création artistique », l’homme se révèle plus que jamais « image de Dieu. » » Par nature, la démarche artistique est une démarche sacrée. Il me semble très important que, d’emblée, Jean-Paul II considère que tous les artistes - quels qu’ils soient et quoi qu’ils réalisent - sont images du Dieu créateur. A la différence que ce dernier crée ex nihilo tandis que l’homme utilise et transforme la matière existante. Un mot revient très souvent dans cette longue lettre, le mot mystère. Pour le pape, l’artiste qui réalise de l’art sacré est celui qui a un profond sens du mystère. Or toute expression artistique authentique, sincère répond à cette définition. « Parce qu’il est recherche de la beauté, fruit d’une imagination qui va au-delà du quotidien, l’art est par nature une sorte d’appel au Mystère. » L’Église considère traditionnellement l’art sacré comme étant celui qui dit quelque chose du mystère de Dieu, de la Création, de l’Incarnation, … Or quand on parcourt l’histoire de l’art, on peut aisément avancer que toutes les œuvres réalisées peuvent illustrer cette affirmation, même si les auteurs n’en ont pas eu la volonté, l’intention délibérée, la conscience… Même les œuvres contemporaines les plus provocantes, les plus noires, disent quelque chose du mystère de notre monde. Tout artiste transcende la réalité, transfigure le vécu, donne un souffle nouveau à la matière qu’il essaie de dompter. Je distinguerais donc un art religieux qui regrouperait les œuvres précisément inspirées de textes sacrés, de l’Écriture, de références religieuses, les œuvres délibérément au service du culte. Mais je considérerais que toute attitude créative authentique est empreinte de sacré. Tout art dit l’indicible, l’insondable du monde et de la vie. Toute réalisation artistique est une naissance : quelque chose se met à exister, quelque chose d’unique prend vie. Et cela, c’est sacré ! (1) Chap. VII § 122 « L’art sacré et le matériel du culte » (2) Lettre aux artistes, Actes du Pape Jean-Paul II - 16 mai 1999, La Documentation Catholique n°2204 (3) Panoramiques (1991), article « La Spiritualité dans l’art » Existe-t-il un art sacré ? (Stéphane Marcireau) Puisque le terme art peut tout à la fois désigner la technique ou l’œuvre, nous pourrons nous demander s’il existe des techniques sacrées avant d’envisager des œuvres elles-mêmes marquées du sceau de ce qui est sacré. Néanmoins il faut commencer par définir ce qui est sacré, terme dont l’étymologie apporte des éléments paradoxaux : de l’adjectif latin « sacer (cra, crum) » il désigne ce qui est consacré à un dieu, à une puissance supérieure. « Mais ce qui est sacré semble pouvoir désigner aussi bien ce qui est vénérable que ce qui est abominable (ce qui concerne les dieux infernaux). Le sacré révèle donc une dimension absolument à part et ambivalente, à la fois bénéfique et maléfique. C’est pourquoi cette réalité est l’objet d’un comportement rituel… » (philosophie de A à Z). L’existence d’une technique pour dompter les puissances supérieures Au cours de l’histoire de l’humanité, les sorciers, les druides, les chamans, les prêtres… ont eu pour fonction de connaître voire de maîtriser les puissances supérieures. Si des rites, des incantations, des prières, ou des sacrifices devaient avoir lieu, il fallait en confier le soin à des spécialistes. Ces situations font donc appel à des experts maîtrisant des techniques spécifiques : il s’agit en quelque sorte d’artisans maîtrisant les arts (les techniques) liés au sacré. Une puissance supérieure est une puissance qui échappe à l’emprise des hommes. Prenons l’exemple de la violence : la violence de l’individu et du groupe effraient la société. Dès lors, celle-ci sera reconnaissante au dramaturge de produire un spectacle ayant des vertus purgatrices, purificatrices et apaisantes. Nous pouvons dès lors saisir l’importance de l’artisan capable de produire la catharsis (purgation de l’âme) par l’intermédiaire des tragédies. Remarquons que pour mettre à distance la violence, le spectacle doit mettre en scène… la violence. Il est toujours question de distance, d’éloignement, soit parce ce que ce qui est sacré provoque la vénération ou la crainte, soit parce que ce qui est sacré l’est en raison d’un acte de sacralisation et non en vertu de caractéristiques propres. Par exemple l’eau bénite s’est différenciée et éloignée de la simple eau par l’intervention rituelle d’un prêtre. En tout cas si le sacré inspire le respect, c’est justement parce qu’il est indissociable de la notion de distance. La présence d’une œuvre sacrée L’allusion au théâtre tragique nous permet d’aborder la question de la production d’une œuvre. En effet, il y a eu un travail, et une œuvre apparaît. Nous pourrions dire qu’elle existe simplement, qu’elle est posée là, devant nous. Ce qui nous rappelle qu’il y a une distance entre l’œuvre et son producteur, qu’il y a eu dissociation. Mais justement cette œuvre existera vraiment à partir du moment où elle pourra acquérir une autonomie. Kandinsky déclare ainsi : « C’est d’une manière mystérieuse, énigmatique, mystique, que l’œuvre d’art véritable naît de l’artiste . Détachée de lui, elle prend une vie autonome, devient une personnalité, un sujet indépendant, animé d’un souffle spirituel, qui mène également une vie matérielle réelle-un être.[…] comme tout être elle possède des forces actives et créatrices. » (Du spirituel dans l’art et de la peinture en particulier). S’il y a une oeuvre sacrée, c’est alors certainement celle qui nous déplace, nous transforme et nous met à distance de ce que nous étions. N’est-ce pas cela qui peut inspirer vénération mais aussi effroi ? S’il existe un art sacré ce n’est donc pas celui qui reproduit, qui calque ou décalque mais celui qui engendre et génère quelque chose de nouveau. L’individu à même d’engendrer et de générer étant alors le génie que Kant définit comme « l’esprit particulier qui a été donné à homme à sa naissance, qui le protège, le dirige et lui inspire des idées originales » (Critique du jugement). Pour qu’il existe un art sacré, il semble bien nécessaire de reconnaître l’existence d’une transcendance, d’une ouverture de ce monde sur un autre monde. Les notions de souffle, de spirituel, de mystique ou de mystère sont sans appel : le sacré apparaît lorsque se différencient le sacré et le profane, le transcendant et l’immanent. L’homme n’est pas un être qui se nourrit seulement d’horizontalité (l’immanence), il aspire aussi à la verticalité (la transcendance). Une production qui resterait « terre à terre » (c’est-à-dire qui sa cantonnerait à une horizontalité), même dotée de qualités esthétiques époustouflantes n’aurait donc rien de sacré. Art, création et éducation Puisque l’œuvre sacrée est celle qui est engendrée et non pas reproduite, et que le créateur est celui qui donne une autonomie à son œuvre, nous pourrions alors considérer l’homme comme une créature révélant l’art sacré d’un Créateur. L’humain à son tour, à travers la tâche d’éducateur est lui aussi appelé à un travail de cocréation qui revient à donner vie tout en abandonnant son œuvre afin qu’elle acquière un existence autonome. Ce travail sacré peut aller de pair avec la crainte que le disciple ne se fourvoie et ne se retourne contre son maître ou avec l’admiration envers l’émergence d’une personnalité singulière mais égale au maître. Quoi qu’il en soit cet art sacré de l’éducation doit être mené avec confiance, notamment avec l’acceptation de l’avenir et de ce qui sera différent. Cet art sacré peut donner la vie parce qu’il accepte le dépassement et la mort, seules conditions pour ne pas demeurer dans une reproduction stérile et mortifère. Si l’éducation est pleinement un art sacré, c’est parce qu’elle porte la promesse, pour l’autre, de lui permettre d’exister comme autre. Existe-t-il un art sacré ? (Mgr Albert Rouet) « Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage Que nous puissions donner de votre dignité Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge Et vient mourir au bord de votre éternité ». (Charles Baudelaire) Pauvre Charles ! Ce n’est quand même pas le meilleur de sa poésie… Le romantisme, quand il se veut métaphysicien, devient souvent très lourd. Soit : ce n’est pas de l’art… Est-ce du sacré ? Les deux termes sont aussi difficiles à appréhender l’un que l’autre. Ils connaissent tant de définitions et d’approches que leurs traces se perdent dans le maquis des concepts. Peut-être convient-il de commencer par quelques jalons qui fixent des constats assez simples à accepter. 1. L’art sacré n’est pas un art à sujet religieux : d’abord parce que certaines réalisations pieuses n’ont pour elles que leurs intentions de production beaucoup plus que leur qualité artistique. Pas plus que l’habit ne fait le moine, le thème ne fait l’œuvre d’art. Ensuite parce qu’une œuvre qui introduit à la contemplation et au silence, qui ouvre des voies plus grandes que l’immédiat, évoque ce dépassement de la vie ordinaire qu’on qualifie de sacré. En ce sens, la beauté conduit l’homme au-delà de lui-même. On pourrait donc avancer que toute œuvre belle est sacrée. 2. L’art est une production : il n’existe pas dans la nature à l’état brut. Quand un arbre offre une belle apparence, c’est l’œil de l’homme qui le voit ainsi. Un bûcheron, lui, appréciera un « bel arbre » au cubage de bois fourni. D’ailleurs, le langage courant établit une équivalence entre la beauté et la fécondité (un « beau champ de blé »). Artisanat, artifice : ce sont des productions. L’artiste se définit par ses œuvres, qu’elles soient connues, présentées au public, ou tenues cachées. Il crée. Par contre le sacré est donné, il est là, présent, plus que produit. On le rencontre, primitif, on ne le fait pas. « Faire du sacré » signifie non pas créer du sacré, mais le rejoindre, le retrouver. Le terme même de « sacrifice » - faire du sacré - signifie moins une nouveauté sacrée que l’entrée dans la sphère du sacré, le passage du profane au sacré, donc la sacralisation d’un objet qui change de statut. Non pas une création, mais un transfert. 3. Il existe un art religieux, essentiellement par l’usage cultuelle, liturgique ou de dévotion, qui en est fait. Cet usage peut se révéler plus ou moins adapté aux offices, il n’empêche que sa destination le voue à servir une manifestation religieuse. * * * Ici pourtant, il pourrait apparaître un point de contact. L’art part du sujet qui produit une œuvre : l’artiste dompte le réel. Il sculpte sa pierre, organise des sons et des formes. Le sacré est objectif : il se veut une donnée du monde, mais un monde organisé, mis en forme. Il distingue le profane de la profondeur du réel, le sacré. Le monde passe du Chaos au cosmos où chaque réalité tient sa place. L’art et le sacré façonnent le monde et, ce faisant, cherchent à lui donner un ordre, donc ils cherchent à le dominer. Ce rapprochement est cependant illusoire, car les deux éléments ne sont pas au même niveau. L’idée de sacré se présente comme une qualité fondamentale. Elle divise entre sacré et profane. Ce faisant, elle libère l’industrie humaine, qu’il s’agisse du travail, des arts ou des loisirs. Le sacré a permis l’éclosion d’œuvres d’art, mais à partir du moment où il a été organisé en système religieux. Sinon, livré à lui-même, il s’exprime davantage en manifestations primitives, hirsutes, archaïques, qu’en œuvres policées et composées. Le religieux a produit le théâtre, le sacré a gardé les transes. * * * Le sacré ne produit pas, il surgit. La beauté aussi : si élaborée qu’elle soit, une œuvre belle ne dépend pas seulement du travail de l’artiste. Elle surgit, elle aussi, de la manière de faire plus que du seul acharnement de son créateur. Elle se donne à voir, en plus, gratuitement. Le sacré reste plus récalcitrant : il s’impose plus qu’il ne se révèle au terme d’actions dirigées. La magie le rejoint, mieux que l’organisation volontaire d’un auteur. D’où le caractère anonyme du sacré, alors que la beauté appelle toujours pour se manifester la collaboration d’une liberté. * * * Il n’existe pas d’art sacré. Le sacré est même à l’opposé de l’art. Il en est la négation, car il ne tente pas de produire du nouveau. Il veut répéter les gestes stéréotypés, rejoindre des lieux définis, refaire les gestes efficaces. Sa présence imposée oblige à la répétition du même. L’art commence avec le risque de la création, c’est-à-dire avec la rupture qu’opère une liberté. Même quand il s’inscrit dans une école, l’artiste innove. Deux danses sacrées se ressemblent. Deux tableaux semblables différents. Existe-t-il un art sacré ? (Fabien Maheu) La jeune fille et le contour de son amant Qu’y a-t-il de plus ou de différent dans l’art sacré qui ne se trouve pas dans l’art non sacré ? Il y a probablement d’abord cette part de sensible, de lisible qui induit du sens et qui situe l’œuvre dans les champs thématiques du religieux. Même le profane possède suffisamment les clefs de lecture nécessaires à l’identification du décorum des grandes religions révélées. Mais il y a autre chose. Le sacré possède une manière de « signe émis » (selon la terminologie de Stark), que les linguistes situeraient sur le plan de la signifiance, plus que de la signification. Le sacré a un statut complexe dont il faut tenter de dégager les caractères pertinents. Le terme latin sacer qualifie un objet consacré à une divinité, voué aux dieux, et par extension seulement, un objet vénéré pour soi-même. Initialement donc, le sacré est un objet dédié. Cette dimension existe sans doute toujours, mais elle est aujourd’hui enrichie d’une nuance qui, probablement, est la source de bien des méprises. C’est que le sacré, puisqu’il peut être vénéré pour soi, n’appartient pas à la même sphère que le sujet regardeur. Dans les cas extrêmes, la frontière qui sépare le hiératique du prosaïque tient à distance l’individu et lui intime le respect, parfois jusqu’au silence. Ainsi le nom de Dieu peut-il être forclos. Dans cette acception, le sacré appartient à un domaine distancié, il est séparé. L’origine de la peinture Poser la question de l’art sacré revient à poser, en premier lieu, celle des artefacts. En effet, ni la liturgie, ni les habits sacerdotaux, ni - la plupart du temps - le mobilier, s’ils relèvent du sacré, ne sont considérés comme de l’art. Il n’y a guère qu’à certains moments charnières, comme l’époque Baroque, que l’on constate une collusion entre l’art, le rite et le politique. Ces moments doivent être regardés avec le statut d’exception qui est le leur, car c’est bien la politisation, dont peuvent avantageusement se passer l’art et la liturgie, qui induit ce rapport discutable. Le cas de l’architecture (qu’on la qualifie d’art ou pas) doit être évoqué à part, tant cette dernière est une matière à la fois polysémique et polyvalente. Dans la plupart des religions, primitives ou révélées, la conjonction de l’art et du sacré semble vouloir se faire au travers des artefacts, dont on reconnaîtra sans mal qu’ils ont le plus souvent une forme figurative. Si Pline l’Ancien, dans son Histoire Naturelle, fait remonter les débuts de l’art figuratif à un tracé pariétal naïf, exécuté par la fille d’un potier de Corinthe, il octroie à ce geste fondateur une portée immédiatement métaphysique : la jeune femme, inquiète de devoir être séparé de son amant qui doit partir au loin, utilise ce stratagème de manière instinctive, pour garder quelque chose de lui. Et c’est dans se quelque chose que se situent tous les possibles de l’art. Car ce tracé qui signe la naissance de l’imago n’est pas une trace. Une trace, par définition, est laissée par un corps dans un milieu qui en conserve la forme. Le corps de l’amant, ici, ne laisse justement aucune trace. Le tracé, quant à lui, est un signe, le signe d’une intention voulue par la jeune femme. Il signifie que devant ce mur, s’est tenu un jeune homme et qu’une jeune femme a tenté de retenir sa présence. Que dire de ce signe, sinon que sa destination est des plus trouble. Son auteur a-t-elle répondu en le produisant à un véritable désir de communiquer ? Y a-t-il dans ce trait une véritable volonté d’expression ? Il est possible que oui, mais il convient d’envisager d’autres explications. Le récit mythologique choisit à dessein un personnage sensible, mu par une pulsion affective forte. Son geste, nous l’avons dit, est bien plus conditionné par l’instinct que par un travail de représentation autoconscient. Sans doute son but n’est-il pas de produire une représentation de l’être aimé, mais bien de produire un support lui permettant de continuer à croire que celui-ci est toujours là. Il s’agit donc à la fois d’un support de mémoire et d’un substitut dont la valeur est toute entière dans la capacité que doit avoir cette jeune fille à faire revivre le moment fixé par l’épure. Dans ces deux fonctions, on trouve l’amorce des caractéristiques déjà évoquées du sacré : d’une part, le tracé est dédié, tout à la fois à l’amant et au lien de coprésence que la jeune fille veut maintenir avec lui. D’autre part, il est séparé, car il renvoie à une réalité autre, celle de l’évocation, du possible et de l’impossible tout à la fois, de la présence de l’être absent. Faut-il conclure que toute image comporte une part de sacré ? La fonction de reconnaissance et le travail de ressemblance mis en jeu dans toute œuvre figurative en appelle tout autant au « précablage » neuroscientifique qu’à la capacité spirituelle de chacun. Que l’on considère le point de vue de l’un ou de l’autre, on aboutit à la constatation d’un investissement affectif du regardeur dans l’image intérieure qu’il se recrée à partir de l’œuvre contemplée. Sacré et modernité Si l’art sacré puise son sens dans la tradition de l’épure tracée par la jeune fille sur un mur, a-t-il encore sa place dans l’époque moderne ? Le fameux « Draw what you see, do not draw what you know » de Turner prônait un abandon des conventions naturalistes en vigueur dans la première moitié du XIXème siècle. Ne peut-on le lire aujourd’hui, rétrospectivement, comme un avertissement à l’encontre de toute croyance non vérifiée ? De fait, là où il y avait auparavant, chez le mécène, une motivation religieuse ou idéologique, il semble ne plus y avoir aujourd’hui pour l’acheteur que de la spéculation et des lieux de placements financiers. Le monde de l’art tout entier semble soumis aux mécanismes de marché et l’Eglise ne s’y soustrait pas, qui achète à son juste prix des édifices religieux à des architectes ou des peintres de renom. De ce point de vue, la Modernité n’en est d’ailleurs pas à un paradoxe près. Si le Romantisme préfigure le siècle et demi à venir en mettant peu à peu en exergue l’exigence du nouveau (« Make it new »), et invalidant par là la nécessité de la tradition (l’un des piliers de la plupart des religions), il est impossible de nier que les avant-gardes historiques cultivaient à leur manière une véritable « religion du futur », comme la nomme Antoine Compagnon dans Les cinq paradoxes de la modernité. Mais si l’artefact est avant tout un objet prosaïque que l’on investit (ou non) d’une valeur sacrée, la modernité met dangereusement à mal cette possibilité d’investissement spirituel et ce, au travers de divers principes qu’elle radicalise ou qu’elle invente. Tout d’abord, elle invente « l’art pour l’art ». L’opposition avec un art dédié est frontale, radicale. L’art ne peut servir de rien, et toute tentative d’instrumentalisation le dégrade. L’art militant, l’art décoratif ou l’art-thérapie sont des sous-produits culturels qui doivent, pour survivre, se plier aux règles non pas du marché des « connaisseurs », mais aux formats grand public ou aux nécessités d’un commanditaire pour qui la qualité est avant tout affaire de message. De manière corollaire, l’art appartient maintenant à tous. Il n’est plus séparé, réservé à une élite qui seule, en saurait décrypter les mystères, mais au contraire, exposé, expliqué, mis à nu et en publicité dans des milliers de musées aux tarifs modiques. Ensuite, l’apparition de l’abstraction tend à détruire la relation privilégiée, à la fois intime et instinctive, comme nous l’avons vu, que le regardeur installe par réflexe entre lui-même et l’œuvre qu’il sacralise. La figuration n’est peut-être pas absolument nécessaire à l’apparition de cette relation, mais l’abstraction en est à l’évidence un facteur défavorable. Et cela ne tient pas tant à l’absence de figure qu’à celle de signe. Une oeuvre qui ne donne pas à voir peine à signifier. En se libérant de la représentation, elle s’enferme dans ses propres caractéristiques médiatiques, à l’instar de la peinture qui abandonne peu à peu toute convention pour ne plus évoquer que des questions quasiment physiques (prosaïques) de surface, de formes souvent élémentaires, de texture et de matière. Bien entendu, l’artiste est libre de donner à une œuvre abstraite une destination religieuse. Le nominalisme le lui permet, et Bach usait déjà de cette pratique qui écrivait Jésus, que ma joie demeure sans l’ombre d’une parole chantée, sans autre indication de religiosité que son titre. Mais c’est là peut-être que la modernité porte le coup de grâce : dans le complément critique qui est la marque, notamment, de l’art contemporain. Le linguistique se substitue alors au plastique. L’art devient de plus en plus conceptuel, ce qui paradoxalement, l’éloigne du spirituel. Car le conceptuel explique et tue le mystère ; aux règles de la transcendance, il substitue des règles autonomiques, parfois nombrilistes. On ne postule plus l’origine, on prétend à l’absolu. De nos jours, les études d’histoire de l’art se sont emparé du corpus (y compris de l’art sacré) avec les outils conceptuels de la modernité. Dans ce contexte, est-il encore possible, même pour un croyant, de ne pas voir dans l’artefact dit « sacré » au moins deux objets distincts : d’une part l’objet rituel, dédié à un culte et vénérable en soi, d’autre part une œuvre d’art au sens moderne, s’inscrivant dans une histoire traversée de multiples croyances et répondant à des questionnements conceptuels ?
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