Faut-il dénoncer le relativisme ? |
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Par Jean-Yves Meunier (texte 1)
Faut-il dénoncer le relativisme ? (Jean-Yves Meunier) C'est un éternel clivage qui existe entre les tenants de l'absolutisme et les supporters du relativisme. Depuis Platon remettant en cause la vision de Protagoras pour qui " l'homme est la mesure de toutes choses ", le dialogue fut houleux entre les deux camps. Encore aujourd'hui, des procès d'intention sont intentés où la mauvaise foi est de rigueur. A la manière d'un Schopenhauer et de sa dialectique éristique, l'important n'est pas d'avoir objectivement raison mais de se débrouiller pour que l'auditoire croit en vos arguments, quels qu'ils soient. Il est souvent intéressant à travers les propos tenus de considérer ce que représentent les enjeux sous-tendus.
Faut-il dénoncer le relativisme ? (Loïc Buthaud)
La question du relativisme semble un cas typique de problème philosophique vain, dont la discussion n'apporte rien. En effet, au premier abord, cette question relève rigoureusement d'une question de point de vue. Si nous sommes convaincus de la valeur absolue de nos principes, nous dénoncerons le relativisme comme le pire des maux puisqu'il affirme l'invalidité de tout principe prétendant avoir une valeur absolue. Si au contraire nous ne jugeons une opinion jamais vraiment pour elle-même mais toujours à la mesure de celui qui la prononce, notre relativisme refusera a priori de donner un quelconque crédit à une opinion de principe. Plus encore, chacun, dans le débat du relativisme, peut aisément renvoyer l'autre à sa propre contradiction. La valeur absolue d'un principe renvoie directement à la conviction subjective de celui qui l'énonce ; son caractère absolu est relatif à la confiance qu'il accorde à sa foi en une parole révélée, un maître à penser, une instance rationnelle transcendante. Sa valeur est donc relativement absolue. Le relativisme est à l'opposé une position de principe, considérant toute opinion ou valeur comme absolument relative à son auteur. Le relativisme est une position particulièrement subtile puisqu'il pose qu'absolument rien n'est valable absolument. Dénoncer ou revendiquer le relativisme est donc théoriquement intenable. Troisièmement, que nous nous situions dans la dénonciation ou la revendication du relativisme, nous nous trouvons dans l'incapacité pratique de mettre en œuvre notre position théorique. Celui qui dénonce le relativisme des valeurs et des opinions ne peut que s'exclure d'un monde où règne la diversité des valeurs et des opinions ; toute action positive dans la Babel des valeurs est une compromission salissante ; il ne peut agir que négativement, dans la passivité frustrante ou la violence nihiliste. Mais à l'inverse, celui qui revendique son propre relativisme doit s'en tenir à ne jamais juger ; le relativisme scientifique met sur le même plan l'astrologue et l'astrophysicien, l'alchimiste et le chimiste, l'animiste et le biologiste ; le relativisme esthétique enferme dans la même catégorie " artiste " Rembrandt et le tagueur, Rimbaud et le rappeur, Mozart et le rockeur ; le relativisme politique ne distingue pas le démocrate du démagogue, le réformiste du révolutionnaire ; le relativisme moral ne voit pas la différence entre deux comportements opposés dès l'instant où chacun y trouve son compte. En ce sens pour le relativiste aussi il n'y a pas de monde au sens strict, parce qu'il n'y a pas l'intention de recevoir un monde d'altérité et de différence au-delà du petit univers circonscrit de la subjectivité. A la question : " Faut-il dénoncer le relativisme ? ", il faut donc répondre par l'affirmative, si on entend par relativisme le relativisme dogmatique que nous venons d'évoquer. Pour autant, cela ne présuppose en aucun cas qu'il faille poser une valeur qui se déploierait hors d'un système de pensée, hors de conditions historiques déterminantes, hors d'une subjectivité affective, hors d'une situation ou d'une circonstance particulière. En d'autre terme, le relativisme ne doit pas être l'objet d'une dénonciation au nom d'un principe absolu, mais d'un aveu, aveu qui permet justement d'échapper au relativisme dogmatique. En effet, comme disait Platon (Eutyphron, 7d) " Le juste et l'injuste est le domaine où, un différend ayant surgit entre nous, sans que puissions recourir à un arbitre et faute d'un critère suffisant, c'est la haine et la colère qui s'installerait entre nous. " En matière morale, politique esthétique, etc., nul arbitre absolu ne vient du ciel valider nos jugement, nul critère absolu ne nous permet d'être certain. En ce sens la certitude absolue n'est pas possible. Trois positions me semblent alors possible : - Le relativisme dogmatique, c'est-à-dire a priori, déjà évoqué et révoqué. - Le dogmatisme relatif, qui consiste à dire : certes il n'y a ni critère ni arbitre absolu ; mais c'est pourtant socialement, politiquement, institutionnellement bien utile ; donc il faut faire comme si nos principes et valeurs étaient absolus. D'où la solennité des déclarations universelles des droits, les panthéons pour héros très humains, les catéchismes scolaires de la bonne conscience, la sacralité républicaine ou monarchique dont la pompe est d'autant plus baroque qu'elle s'efforce de cacher le néant qui la constitue, etc. Il s'agit alors de croire à sa propre crédulité, posture intellectuelle peu confortable. - Une tierce position, celle que nous défendons, consiste à avouer d'abord la relativité de nos opinions pour essayer justement de les dépasser par un effort de réception du monde et des autres au-delà de sa propre subjectivité. Certes aucune certitude absolue n'est alors garantie, mais du moins peut-on alors accéder à une certaine vraisemblance dans notre au rapport au réel, et media res, à une certaine justice. En matière esthétique, il s'agira non pas de juger d'une œuvre relativement à notre sensibilité, mais de laisser une œuvre modifier notre sensibilité. En matière morale, il s'agit de partir, non de principes a priori, mais de la responsabilité de fait dans laquelle nous nous trouvons toujours déjà par rapport à nous-même et à autrui, dans une situation particulière ; et à partir de ce constat de responsabilité de déterminer en la circonstance le mieux possible, etc. De fait, au relativisme dogmatique qui met le sujet comme mesure et centre de toute chose, un sujet empli de certitudes et vide de toute vérité, nous préférons un sujet incertain dont l'incertitude ouvre à sa propre relativité au monde et aux autres. C'est un éternel clivage qui existe entre les tenants de l'absolutisme et les supporters du relativisme. Depuis Platon remettant en cause la vision de Protagoras pour qui " l'homme est la mesure de toutes choses ", le dialogue fut houleux entre les deux camps. Encore aujourd'hui, des procès d'intention sont intentés où la mauvaise foi est de rigueur. A la manière d'un Schopenhauer et de sa dialectique éristique, l'important n'est pas d'avoir objectivement raison mais de se débrouiller pour que l'auditoire croit en vos arguments, quels qu'ils soient. Il est souvent intéressant à travers les propos tenus de considérer ce que représentent les enjeux sous-tendus. Mais encore faudrait-il définir ce que nous entendons par relativisme. C'est souvent là qu'est le nœud du problème et la source de malentendus. Peut-être découvrirons-nous que la dénonciation du relativisme est… toute relative. Ce n'est pas aisé de partir d'une définition simple du relativisme. Premier réflexe, dans le dictionnaire, il est dit du relativisme qu'il est une " Doctrine qui admet la relativité de toute connaissance humaine. " Et déjà là, nous nous heurtons à une première difficulté puisque " doctrine " fait plutôt référence à une théorie, un dogme ou un principe, termes a priori reliés à l'absolutisme. Je préfère alors m'orienter vers la définition équilibrée, il me semble, de Bricmont et Sokal dans leurs Impostures Intellectuelles : " Grosso modo, nous entendons par relativisme toute philosophie qui prétend que la validité d'une affirmation est relative à un individu et/ou à un groupe social " (l'essentiel se situe peut-être dans le " grosso modo "…). Cela signifie clairement que ce qui est compris comme juste, vrai ou beau par un occidental peut très bien être perçu à l'inverse comme injuste, faux ou laid par un asiatique. Les valeurs culturelles sont différentes pour ne pas dire divergentes selon les pays ou les groupes d'individus comparés. C'est une constatation évidente et fréquente. Il est alors tentant de croire que tout est vrai (du point de vue de l'interlocuteur) ou bien que rien n'est absolu. Ceci fait, il apparaît que les cultures ou les individus sont posés comme absolus. Voilà un autre paradoxe : à tomber dans le subjectivisme forcené, on prend le risque de l'indifférence et du laisser-aller. Pourquoi alors reprocher quoi que ce soit aux nazis dans leur volonté d'extermination si c'est leur culture ? Comment pouvons-nous les juger négativement alors que tout cela est perçu comme bon et souhaitable par eux ? Une telle perception est régulièrement dénoncée par le Vatican. Dans Veratis Splendor, le pape Jean-Paul II évoquait en termes négatifs le relativisme qui " ne reconnaît rien comme définitif, ne laisse comme dernière et ultime mesure son " moi " et ses envies, et sous l'apparence de la liberté, il devient pour chacun une prison et sépare les uns des autres parce que chacun est enfermé dans son propre " moi " ". Mgr Lorizio a enfoncé le clou en affirmant que Veratis Splendor " propose une vision objective de la vérité et de la morale : c'est le coeur de la tradition ecclésiale. Une subjectivité incapable d'accueillir la vérité objective s'expose à des dérives qui finissent par détruire l'homme lui-même et ce qu'il a de plus spécifique et particulier. " Il est compréhensible que l'Eglise soutienne l'absolutisme et par conséquence réfute le relativisme. Il en va de sa crédibilité dans l'annonce d'un Dieu absolu incarné en Jésus son Fils. Cependant, cet absolutisme peut receler lui aussi des excès, une sorte d'objectivisme absolu qui confond l'existence autonome des objets et des êtres avec l'unicité. Cela revient à prétendre qu'une seule conception des choses est possible ou qu'elle est pour le moins la meilleure. Ainsi, toute autre conception à celle vraie (souvent occidentale) est dénigrée puisque forcément dans l'erreur. Lorsque c'est mélangé à du paternalisme, cela engendre et justifie le colonialisme : il faut apporter le savoir suprême aux " sauvages ". Lorsque cela entraîne vers la politique, la pensée unique est son fer de lance. Pour enfoncer le clou, les partisans de l'absolutisme parlent de réalité unique et dénoncent chez les relativistes le fait qu'ils nieraient l'existence même de la réalité. Unicité plutôt que pluralité. Aron dans Opium choisit son camp : " La pluralité qu'il faudra surmonter est triple [...] La pluralité des civilisations serait surmontée le jour où les hommes appartiendraient à une seule et immense société ; la pluralité des régimes le jour où l'on aurait organisé l'ordre collectif selon le "projet" de l'Humanité ; la pluralité des activités, enfin, le jour où une philosophie universellement valable aurait fixé la destination de l'homme ". Cela peut apparaître comme le rêve ou l'objectif de l'humanité mais en ayant du mal à cacher une sorte de retour vers Babel avant la chute de sa tour. Cela peut pousser vers du syncrétisme et du totalitarisme… Alors que penser maintenant du relativisme ? Si on évite les pièges d'un exagération voire d'une conception extrême du concept (Feyerabend, longtemps accusé d'être un relativiste acharné rappelle pourtant que " L'opportunisme est étroitement lié au relativisme ; il admet qu'une culture étrangère peut avoir des choses dignes d'être assimilées, prend ce qui peut être utile et laisse tomber le reste […] L'argumentation joue un rôle important dans toutes les formes d'échange culturel "), il faut lui reconnaître de fortes qualités. En effet, relativiser c'est reconnaître que la vérité (et sa connaissance) passe par des hommes et des femmes et que par là même elle connaît une évolution et transite par les savoirs propres à la culture, à la société dans lesquelles elle se développe. Relativiser c'est s'ouvrir à la complexité du monde et à sa surabondance. Cela ne signifie pas que la vérité ne peut être atteinte par le savoir mais cela nous oblige à ne pas absolutiser cette vérité souvent incomplète. Cette dernière est comme cachée par des voiles : cela ne veut pas dire qu'elle n'est pas là mais cela veut surtout rappeler qu'il nous faut travailler sans cesse pour nous rapprocher d'elle. |





