Peut-on discerner la frontière entre le discutable et l'inacceptable sans réagir ?





par Stéphane Marcireau (Texte 1)
par Loïc Buthaud (Texte 2)
par Jean-Yves Meunier (Texte 3)
par Albert Rouet (Texte 4)
par Carole Benoist  (Texte 5)
par Juste Joris Tindy Poaty (Texte 6)


Peut-on discerner la frontière entre le discutable et l’inacceptable sans réagir ? (Stéphane Marcireau)

Quelques réflexions éparses

La frontière…Il s’agit de distinguer le franchissement d’une frontière par un protagoniste, ce qui suppose déjà de distinguer des frontières. Alors l’acceptable et l’inacceptable sont-ils parfaitement cartographiés ? Disposons-nous d’une carte exhaustive et détaillée ou bien demeure-t-il des « terra incognita » ? A ce propos, nous sommes tentés de suggérer que des questions nouvelles se posent concernant, par exemple, le clonage, les OGM et que les frontières entre l’acceptable et l’inacceptable ne sont peut-être qu’à l’état d’ébauche. Dans Le Principe Responsabilité, Hans Jonas écrit ainsi : « Nulle éthique traditionnelle ne nous instruit donc sur les normes du « bien » et du « mal » auxquelles doivent être soumises les modalités entièrement nouvelles du pouvoir et de ses créations possibles. La terre nouvelle de la pratique collective, dans laquelle nous sommes entrés avec la technologie de pointe, est encore une terre vierge de la théorie éthique »

La carte éthique…Nous disposons néanmoins de certains repères éthiques, dont nous héritons et auxquels nous avons réfléchi (à moins d’appliquer de manière mécanique et aveugle les principes moraux !). Et ce qui fait qu’il y a société, c’est justement l’acceptation de ces repères communs. Autrement dit ce qui nous intéresse, ce n’est pas la carte individuelle, mais plutôt la carte collective. Or cette carte évolue (cf. Jonas) et il faut l’adapter. La discussion avec autrui est donc nécessaire puisque l’on tient à élaborer une carte collective. C’est d’ailleurs ici que surgiront les réactions, pour ne pas dire les conflits.
Le discernement…La question, telle qu’elle est posée suggère qu’un individu a discerné un franchissement illicite alors que l’autre ne s’en rend pas compte ou pire, le fait délibérément. En tout cas, celui qui discerne commence par être seul puisque le discernement est le fruit d’une démarche personnelle. Après avoir discerné le franchissement, il pourra essayer de convaincre son interlocuteur et c’est alors que commence la discussion ou la réaction.
Un premier problème se pose
Tant qu’une question est discutable, cela signifie que l’on accepte la discussion et qu’il peut y avoir une sorte de négociation ou de compromis. Du moins l’on accepte d’entendre des arguments qui diffèrent des nôtres. Mais si autrui franchit une frontière et évolue dans l’inacceptable, faut-il rompre la discussion pour signifier que c’est inacceptable ou au contraire continuer de parler au risque de donner l’impression que tout, finalement, demeure discutable. Celui qui estime que certaines positions sont intangibles campe sur le terrain de l’absolu, estimant qu’il est des repères qui ne changent pas en fonction de l’époque et du lieu. Vouloir maintenir cette position et discuter de l’inacceptable revient à accepter de relativiser sa position (ou du moins d’en donner l’impression) et s’avère particulièrement incohérent, ce qui discrédite la position de celui qui décrète l’existence de l’inacceptable.

La discussion n’est pas le dialogue
Il nous faut immédiatement proposer une distinction entre la discussion et le dialogue. Dans la discussion (ou le débat, voire la polémique) il peut ne pas y avoir d’échange réel et d’écoute de l’interlocuteur puisqu’il s’agit de remporter la victoire et de convaincre. Au contraire les conditions du dialogue sont la confiance réciproque et l’idée que les participants recherchent la vérité avant de rechercher le pouvoir et la victoire. La question à se poser est donc la suivante : la personne avec laquelle je parle peut-elle entendre raison ? Est-elle digne de confiance et cherche-t-elle sincèrement la vérité ou au contraire veut-elle à tout prix avoir raison ? Il va sans dire que si ce questionnement s’applique à autrui, il faut commencer par l’appliquer à nous-mêmes. Il y a là un premier discernement à effectuer.
La réaction, entre dialogue et violence…
Que signifie réagir ? Si autrui a une cartographie incomplète, cherche sincèrement la vérité mais s’égare et franchit l’inacceptable, n’est-il pas possible de continuer à dialoguer pour présenter des arguments propres à l’éclairer. Nous postulons ici que les deux protagonistes cheminent ensemble et que ni l’un ni l’autre ne campe définitivement sur des positions figées mais que l’on accepte d’écouter des arguments inacceptables pour ensuite les réfuter.
Au contraire, si autrui refuse d’entendre raison, refuse le dialogue, et par ses paroles et actions met en danger des personnes ou des principes qui me semblent fondamentaux, que dois-je faire ? Mettre un terme à la discussion, voire exercer une contrainte intellectuelle ou physique seraient des possibilités logiques.
Le problème du degré de la réaction
Immédiatement viennent à nos esprits les images de ces pays totalitaires qui pourchassent les dissidents et empêchent toute contestation. Actuellement, dans de nombreux pays, la vie des journalistes est mise en danger et menacée parce qu’on les accuse d’attenter aux intérêts vitaux de la nation. L’histoire semble suffisamment riche d’enseignements pour nous rappeler que quand on emploie des moyens coercitifs pour empêcher l’autre de dire ce qu’il veut dire - même si ce sont des bêtises avérées - c’est une fâcheuse direction que l’on emprunte.
La réaction et la lâcheté
La question posée suggère que l’on pourrait ne pas réagir. Ici, la réaction pouvant consister à cesser la discussion, à quitter la salle, à exiger des excuses ou à prendre la parole sans y être invité… Celui qui réagit s’engagerait-il alors que celui qui ne réagirait pas ferait preuve de lâcheté ? Choisir de réagir entraîne certainement une prise de risque et nous pourrions d’ailleurs rappeler que penser par soi-même (ou à contre-courant de la société) fait courir des risques au penseur comme l’attestent Socrate, Galilée, Gandhi et bien d’autres. Réagir, c’est accepter de se « salir les mains », de « risquer sa peau », autrement dit c’est engager tout son être – âme et corps ! -. Nous voyons ici que penser véritablement engage véritablement notre existence. La lâcheté consisterait alors à déconnecter les actions et les discours, à estimer qu’au fond, les paroles n’ont d’utilité que pour briller dans les salons et que, comme les promesses, elles n’engageraient que ceux qui y croient…
La communication non-violente… pour résoudre les conflits…
Cette méthode initiée par Marshall B Rosenberg (qui s’inspira de Gandhi) vise à commencer par découvrir les besoins fondamentaux d’autrui, à les comprendre, puis à lui faire comprendre les nôtres. Avant d’envisager des questions éthiques, il s’agit de cerner les besoins de survie, de liberté, d’indépendance, de reconnaissance…qui émergent de la situation d’autrui. Si autrui saisit que nous avons des besoins similaires - donc une même humanité - la résolution du conflit est envisageable. Nous n’entrerons pas davantage dans le détail mais Rosenberg eut des situations éprouvantes à gérer notamment à la suite de génocides où il s’agissait de permettre aux bourreaux et aux victimes de se rencontrer
Un exemple de discussion surréaliste
En Inde, pratiquer un avortement coûte 4 euros et les Indiennes « sélectionnent » les garçons car dans la culture hindoue le fils est le seul apte à allumer le bûcher funéraire de ses parents, ce qui confère aux garçons une valeur supérieure aux filles. De plus, les filles, en se mariant doivent apporter une dot, ce qui joue en leur défaveur. Imaginons qu’un européen opposé à l’avortement veuille discuter avec un Indien afin de lui faire comprendre que l’avortement est inacceptable d’un point de vue éthique: il a peu de chance de se faire entendre en raison du décalage culturel. En revanche, d’autres arguments pourraient être avancés et toucher les Indiens : la raréfaction des femmes entraîne l’impossibilité de se marier pour de nombreux hommes et donc l’impossibilité d’avoir un héritier pour allumer le bûcher funéraire…Par conséquent il serait préférable que les Indiennes cessent d’avorter.
Le détour et l’accès
C’était le titre d’un ouvrage de François Jullien qui montrait la différence culturelle entre les Grecs, qui choisissent l’accès, l’affrontement direct, et les Chinois qui choisissent le détour, le contournement. Dans notre conception de la discussion, valorisons-nous le détour ou l’accès ? Le détour est-il considéré comme de la lâcheté, ou pire comme de la perfidie ?
Le storytelling et la pacification des raisons…
Le Storytelling est défini par Christian Salmon comme « une machine à raconter qui remplace le raisonnement rationnel ». « Ce nouvel ordre narratif va au-delà de la création d’une novlangue médiatique engluant la pensée : le sujet qu’il veut formater est un individu envoûté, immergé dans un univers fictif qui filtre les perceptions, stimule les affects, encadre les comportements et les idées » (Storytelling Christian Salmon, éditions la Découverte). Le storytelling est non seulement l’instrument du marketing mais aussi du politique. Il nous semble annoncer le retour d’un mythe pacifiant au détriment d’un Logos corrosif. Peut-être faudra-t-il considérer comme une chance d’avoir une interlocuteur qui préfère la raison, la démonstration, quand bien même ce serait un rhéteur de mauvaise foi, prêt à argumenter en faveur de l’inacceptable ?
En conclusion
Dans un échange, il faudra commencer par un premier discernement pour savoir dans quelle mesure nous sommes ouverts à d’autres arguments et prêts à négocier. Il faut de même jauger notre interlocuteur. Nous saurons alors si nous dialoguons ou si nous discutons. En tout cas, dans ce contexte, l’échange intellectuel a lieu et la violence semble écartée comme le déclare Eric Weil : « les hommes sont en désaccord sur la façon de vivre, parce qu’ils sont en accord sur la nécessité d’une façon. […] Ils acceptent le dialogue, parce qu’ils ont déjà exclu la violence » (Logique de la philosophie).La discussion a pour objet les frontières du juste et de l’injuste, frontières évolutives sachant que de nouvelles questions apparaissent notamment en raison des progrès des biotechnologies. Les anciennes frontières ne sont pas forcément abolies comme l’interdiction de tuer autrui (cf.le décalogue) mais il faut les repenser dans un nouveau contexte, mondialisé de surcroît. La question de l’avortement illustre bien cette situation.Les frontières de l’acceptable, du discutable et de l’inacceptable nous obligent à élaborer la cartographie de ce qui est relatif et contingent (donc discutable) et de ce qui est absolu et irrévocable. A ce moment se pose la question de l’engagement : pour quoi sommes-nous prêts à prendre des risques ? D’ailleurs la réaction face à l’inacceptable ne se programme pas, elle relève d’une attitude générale et d’une perception de la situation. Ce n’est pas une posture intellectuelle mais un engagement existentiel. Il ne s’agit pas d’un acte « pour les autres » ou d’une mise en scène médiatique mais plutôt d’un mouvement de tout l’être (corps, raison et cœur, pour évoquer Pascal). Notre rapport intime à la vérité est donc en jeu ainsi que notre rapport à l’altérité et à la société. La vérité est-elle relative ou absolue ? Comment réagir face à l’erreur ou la faute proférée par autrui ? Les paroles sont-elles vaines ? La discussion est-elle le lieu qui fait évoluer la société ou n’y a-t-il que l’action qui transforme le réel ? Ce n’est qu’après avoir apporté une réponse à ces questions que nous adopterons naturellement l’attitude adéquate.
Enfin, pour la plupart d’entre nous, la question de l’inacceptable est-elle une question qui se pose fréquemment ou relève-t-elle de l’exception voire de l’improbable ? Si une société comme la nôtre cherche à atténuer toutes les différences, à uniformiser les conduites et les pensées et à construire des mythes collectifs, les conflits ne disparaissent-ils pas ? Ne serions-nous pas alors en face d’une nouvelle tour de Babel ? Mais dans ce cas, ceux ou celles qui voudront pourfendre cette construction destinée officiellement au bien de tous devront être prêts à assumer de cruels ostracismes. De simples êtres humains sont-ils capables d’une telle générosité, qui peut déplacer des montagnes sans écraser les hommes ?




Peut-on discerner la frontière entre le discutable et l’inacceptable sans réagir ? (Loïc Buthaud)


La tradition humaniste occidentale pose traditionnellement deux formes au droit : le droit naturel, ou droits de l’homme, qui pose les limites universelles ad minima de ce qui est acceptable et de ce qui ne l’est absolument pas, et le droit positif, qui est, à l’intérieur des limites universelles, la définition particulière, souvent fruit de la discussion démocratique, des droits nationaux ou fédéraux. Ainsi, la limite entre inacceptable et discutable se discerne d’elle-même, à l’aune des principes fondamentaux (droits de l’homme, loi républicaine, principes d’égalité, etc.) On ne discute pas du principe d’égalité entre l’homme et la femme, on discute sur la pertinence de la parité pour tendre à cette égalité. La discussion ne porte donc jamais sur les principes, mais, comme dans l’exemple, sur le moyen de les réaliser concrètement.
Or cette limite entre ce qui est discutable (le droit positif, toujours perfectible et questionnable) et ce qui est inacceptable (extérieur aux principes humanistes, donc du champ de la discussion) est de moins en moins vue comme une limite conceptuelle et théorique, et de plus en plus vécue comme une frontière, au sens propre du terme : une façon symbolique pour le monde occidental de considérer son propre territoire dans le cadre de la mondialisation (être occidental consiste à vivre dans une démocratie respectueuse de ses propres valeurs, démocratie par nature alliée de toutes les autres). Ainsi, à moins de se refuser tout fondement et toute identité, il semble nécessaire de poser a priori une frontière entre d’un côté ce qui ne nous est pas essentiel et peut faire l’objet de discussion, de compromis, et d’un autre ce qu’on ne peut à aucun prix accepter, sans discussion possible, sans aucun doute. L’acceptation ou non par les occidentaux des cultures étrangères, que ce soit sur leur territoire, dans la discussion diplomatique, ou simplement dans l’opinion qu’ils s’en font, se formule en général par cette frontière géographique mentale. Cette frontière n’est donc pas seulement ce qui nous délimite, nous détermine ; comme toute frontière, elle est aussi la ligne de frottement, de friction, de choc entre une civilisation des libertés démocratiques à l’intérieur de laquelle la discussion est protégée et encouragée et une civilisation qui ne respecte pas, ou pas encore assez, les droits de l’homme. C’est toujours au nom de droits de l’homme que s’élèvent les « non possumus » laïcs : nous ne pouvons pas discuter avec Poutine, Kadhafi ou Hu Jintao ; c’est inacceptable.  La frontière entre discutable et inacceptable est donc, comme toute frontière, protectrice (des principes) et limitative (de la discussion, du dialogue). Et c’est justement ce qui doit faire réagir.
On ne sert jamais ses principes en refusant d’en discuter. Certes, dire d’un principe qu’il est discutable, c’est le mettre en doute, supposer sa validité suspecte. En bref, ne pas l’admettre comme principe. Mais le poser comme indiscutable, c’est définitivement réduire sa valeur au territoire borné par sa frontière, le rendre injustifiable à celui qui ne le partage pas. « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà ».
Un principe ne tire pas son universalité de son caractère indiscutable, telle une Idée a priori, bien au contraire : c’est parce que un principe peut être l’objet d’un dialogue, fut-il contradictoire, qu’il échappe à la relativité d’une culture, au particularisme d’un territoire, aux dogmatismes fondateurs d’une civilisation. Notons ainsi le paradoxe de la culture occidentale : elle pose traditionnellement l’universalité de ses principes au nom de l’universalité de la Raison humaine ; en même temps qu’elle refuse de raisonner sur ces principes avec les autres hommes.
On voit régulièrement dans le monde se réunir des hommes de bonne volonté issus de cultures différentes. Ils discutent de leurs différences, se cherchent des points communs. L’UNESCO, l’université, l’Eglise dans le cadre du dialogue interreligieux, les y encouragent. On croit par là même réduire le choc des civilisations induit par la mondialisation. L’intention est pieuse mais inefficace : ceux qui y participent sont ceux qui n’en ont pas besoin. Ceux qui devraient en être sont ceux qui n’y viendront pas : c’est-à-dire ceux qui considèrent comme indiscutables leurs principes.
On peut constater le choc des civilisations, le redouter aussi, jeter des ponts entre les cultures pour y échapper ; nous ne pourrons faire l’économie d’une réflexion sur ce qui constitue notre frontière occidentale. Tenter de la définir autrement que comme un fossé dessiné par des valeurs au-delà duquel la discussion n’a pas cours. Pour autant, il n’est pas non plus question de rêver à une mort des frontières. Il n’y a pas d’homme de nulle part. L’homme ne se reconnaît qu’habitant d’un lieu dans lequel il se lit, à travers paysages et symboles.


Peut-on discerner la frontière entre le discutable et l’inacceptable sans réagir ? (Jean-Yves Meunier)



Avant tout propos, il est à noter le pléonasme que révèle la présence côte à côte de « discerner » et « frontière ». Puisque, étymologiquement, discerner c’est séparer, cette action entraîne de facto la mise en place d’une frontière entre les deux éléments distingués. Cependant, la problématique de par sa formulation nous amène à plus de circonspection. Le verbe « discerner » est compris aujourd’hui comme entraînant un effort intellectuel voire spirituel plus ou moins laborieux. Ajouter un doute avec « Peut-on » montre a priori que ce travail essentiel n’est pas simple et que ce qui devrait être une face à face entre le discutable et l’inacceptable, du fait d’une frontière entre eux, nous entraîne dans du flou.
D’une certaine manière, la question comporte une réponse immédiate et évidente : si le confus règne entre les deux termes, nous interdisant de distinguer toute limite nette, comment réagir ? Le discernement, évoquant la raison, précède la réaction. Si la raison n’est pas établie, n’atteint pas son objectif d’éclaircissement, alors la réaction ne peut être fondée. Sauf à considérer que l’action ne réclame pas au préalable de la réflexion et se contente de l’intuition ou de l’idéologie.  
Pour en revenir au couple discutable-inacceptable, devons-nous nous satisfaire d’une échelle de degré pour en comparer les deux éléments constitutifs ? Un curseur permet-il de savoir précisément à quel moment un acte ou une parole de discutable devient inacceptable ? Très basiquement, si quelque chose est discutable… et bien c’est que nous pouvons en discuter. Etymologiquement, cela signifie secouer (un arbre) pour voir ce qui s’en détache (bons et mauvais fruits). Nous ne savons pas à l’avance ce qui va tomber, le tri s’opérant par la suite. A contrario, « inacceptable » effectue le tri en amont en désignant, plutôt en assignant un marqueur « pas bien » sur certains des fruits de l’arbre. Etymologiquement, « inacceptable » indique ce qui ne peut être reçu. Sans réception, tout acte ou toute parole reste lettre morte, reste en suspens. Ainsi, « discutable » renvoie à la raison lorsque « inacceptable » se rapproche de la morale. Néanmoins, la passerelle entre le discutable et l’inacceptable est-elle inexistante ? La raison doit-elle posséder des garde-fous moraux ? Quand nous nous contentons de secouer l’arbre de la raison sans nous soucier du caractère spécifique de chaque fruit chutant, nous risquons de tomber dans l’indifférence. Si tout est discutable alors tout se vaut. Un éclairage intéressant peut être apporté par la psychanalyste iconoclaste Marie Balmary qui, dans son ouvrage « Abel ou la traversée de l’Eden », soutient que l’interdit structure, définit, différencie, … Elle relie ainsi l’épisode du fruit défendu de manière originale. L’arbre de la connaissance du bien et du mal symbolise une loi, celle de l’altérité, de la différenciation. Manger (la racine grecque nous rappelle cette fonction de dissoudre, fondre en rapport avec la salive) de son fruit, c’est abolir ou biaiser toute différence. C’est « devenir comme Dieu » selon les propos du serpent tentateur et c’est avoir honte des différences entre homme et femme (d’où le besoin immédiat de se vêtir alors qu’auparavant la nudité ne suscitait pas d’émoi particulier). Or, c’est par un respect des différences (et par la volonté des les assumer) qu’un dialogue véritable peut s’opérer. Mettre des frontières, poser des interdits, encadrer, c’est ouvrir à la différence et à la juste distanciation (évitant le fusionnel). C’est faire que soi et l’autre existent en tant que tel. Définir ainsi ce qui est inacceptable, et à condition de ne pas se scléroser sur des aspects trop précis, c’est bien dire ce que nous sommes avant tout et révéler à autrui notre distinction irrémédiable. C’est aussi écouter ce que l’autre détermine comme étant inacceptable. C’est au final ouvrir au dialogue, au discutable.







Peut-on discerner la frontière entre le discutable et l’inacceptable sans réagir ? (Albert Rouet)



Parmi le courrier hétéroclite, arrivent de temps à autre des lettres indignées. Qu’un évêque japonais parle de la misère des dockers et, sur la foi d’un magasine trouvé chez le coiffeur, une épistolière furieuse mais candide prophétise la ruine d’une Eglise française oublieuse de parler du spirituel. La missive affiche une netteté redoutable. Il est inacceptable que les responsables de la religion s’aventurent dans des quartiers aussi triviaux. Ils doivent s’en tenir à un spirituel azuréen qui, bien sûr, incline à condamner le sexe. Schéma classique.
L’inacceptable étale ainsi son fonctionnement. D’abord le ton péremptoire qui tranche, scinde et oppose des catégories dans le réel. Ensuite, l’absence d’arguments que remplacent maladroitement des condamnations absolues. Enfin, la répétition de faits similaires, hors de tout contexte, qui transforme l’histoire en légendes apocalyptiques.
L’inacceptable serait-il psychotique ? Quand j’ai reculé le baptême d’un militant d’un parti d’extrême droite, parmi les centaines de lettres incendiaires que j’ai reçues, trois ont retenu mon attention. Elles se ressemblaient et me reprochaient ce qu’elles appelaient mon « intolérance ». Or toutes les trois, après la signature, portaient une même mention : « Ancienne déportée à Ravensbrück ». Comment, après leur horrible histoire, ces trois femmes n’avaient-elles pas perçu qu’un chemin continu sinuait des thèses insupportables aux camps de concentration et qu’il fallait une vigilance de l’esprit pour ne point s’aveugler sur cette insidieuse contagion ? L’inacceptable arrive par infiltration, par un virus assoupissant.

Le discutable suppose des raisonnements qui s’affrontent, des logiques qui débattent. Il y a du pour et du contre : on « dis-cute », on secoue, l’arbre laisse choir ses fruits en tout sens. Il est alors possible de trier, d’examiner et de choisir. L’examen peut se révéler partiel, superficiel. Il vaut ce que valent ses raisons. Il reste dans le domaine de la logique. Un même sol relie les positions diverses, celui de la raison. Même si les arguments en appellent à des motifs affectifs, il demeure que des arguments en sens contraires peuvent être avancés et même entendus, sans qu’il soit besoin de faire appel à des énergies, à des exposés dont l’illogisme se cache derrière d’autres forces que celles des raisons mises en avant. La vérité éclaire de sa même lumière les positions divergentes. Elle se reflète plus ou moins en chacune, mais elle les recouvre.

Suggérer une continuité entre le discutable et l’inacceptable n’est cependant pas tout à fait juste. Le passage de l’un à l’autre ne s’effectue pas en droit fil, même insensiblement. Il peut être soudain. Surtout, il se produit comme un saut qualitatif entre les deux domaines. L’inacceptable n’est pas le prolongement du discutable. Il est d’un autre ordre, d’une autre nature.

Sous couvert de rationalité, l’inacceptable suit une logique désaccordée d’avec ce qui l’entoure. Le fou, dit-on, est celui qui a tout perdu, sauf la raison. Le système logique continue son fonctionnement linéaire, mais déconnecté de ce qui pourrait le relier à d’autres domaines, à d’autres connexions. L’altérité a disparu.

Dans l’établissement de l’inacceptable, s’effectue une semblable opération. Par un glissement psychologique et sociologique, l’esprit rompt ses relations avec ce qui le contredirait ou, simplement, le gênerait. Il efface ainsi non seulement les contraintes, mais la simple critique, la contestation la plus légitime. Il sort du rationnel pour une raison cachée mais impérieuse et s’établit en un domaine fixe qu’il cherche à étendre au réel. Plus que la tolérance qui s’évanouit, l’autre devient obligé de se soumettre : il est perçu comme un obstacle par lui-même.

En fonction de cette description, on peut avancer l’hypothèse que l’inacceptable, ce qui ne saurait être toléré, se tient précisément en cet avilissement de l’autre comme autre. Tout amenuisement de l’altérité n’est plus matière à discuter. D’ailleurs une discussion, par les arguments rationnels qu’elle s’efforcerait de mettre en avant, tomberait à côté du véritable sujet. Elle s’avérerait inopérante. Car le vrai sujet ne réside pas tant dans ce qui est énoncé, que dans les motifs puissants mais secrets qui poussent avec coercition à dire ce qui est dit. « Sans réfléchir » - le mot est juste – sous les apparences d’une logique irrationnelle à force de raison. L’inacceptable est sorti du champ de la discussion. Il appelle une analyse plus profonde, une mise à plat du système de penser.

Et c’est bien parce que la force souterraine de cette déraison se montre puissante, puisqu’elle touche en chacun des ressorts qui échappent à la claire conscience, qu’il s’agit de rester vigilant et de refuser l’inacceptable. Car ses débuts pointent déjà vers des excès incontrôlables parce qu’ils se meuvent isolément de toute référence différente d’eux
Peut-on discerner la frontière entre le discutable et l’inacceptable sans réagir ? (Carole Benoist)


Bigre ! La question semble appeler, de premier abord, une réponse évidente : si nous sommes dans l'ordre de l'inacceptable et non plus dans l'ordre du discutable, nous sommes au-delà du seul langage, il nous faut donc agir avec plus de force. La situation appelle naturellement une réaction adéquate. Le problème soulevé par la question n'est pas tant dans le type de réactions possibles, mais bien évidemment dans le discernement entre ce qui est de l'ordre du discutable et ce qui est de l'ordre de l'inacceptable, sous-entendu ce qui ne trouve pas de solution dans le dialogue et l'échange mais qui nécessite une relation ou une action d'une autre nature. Nous ne pouvons donc faire l'économie d'une réflexion sur les limites du dialogue, voire du langage, dans la sphère politique et peut-être plus largement dans nos civilisations.

La sphère politique et l'espace civilisationnel est basé sur l'échange, la confiance en la parole donnée, la capacité à se comprendre. C'est vrai que dans nos sociétés démocratiques nous vivons un peu sur l'illusion que l'on peut toujours discuter. La faconde et la diatribe sont un vrai pouvoir politique, celui qui sait bien s'exprimer, qui le fait avec brio et style, élève la dispute au rang d'un art raffiné qui lui confère un certain prestige. Au-delà de la quête esthétique et quelquefois cynique, du beau parleur, il y a peut être la tentation de croire que le langage nous procure une certaine maîtrise : on pourra toujours discuter, la joute oratoire nous préserve justement de l'inacceptable. Car l'inacceptable c'est la rupture, ce qui sort du champ commun de la juste relation civilisée. L'inacceptable, c'est la barbarie. Le barbare pour les grecs étant celui qui ne partage pas la langue, c'est celui qui profère des borborygmes et qui n'a que la force comme argument. Et pourtant, l'exemple le plus marquant de la barbarie au XXème siècle, le nazisme, est né au sein d'une des civilisations européennes les plus brillantes. Peut-être parce que, comme le dit Edgar Morin, il n'y a pas de signe de civilisation qui ne soit aussi un signe de barbarie. Faut-il alors, considérer, comme Freud, que la civilisation (et le langage) police les situations mais que tout le fond pulsionnel resurgit dès qu'il y a crise ? Comme si le discutable pouvait par nature basculer dans l'inacceptable en cas de crise, comme si l'altérité inhérente à tout dialogue pouvait à tout moment sortir des lignes acceptées pour devenir étrangeté non maîtrisable. La situation de crise n'est-elle pas toujours cette complexification du réel qui suscite une dé-maîtrise dans le maintien de la (quelques fois) trop fragile frontière entre le discutable et l'inacceptable ? Réagir violemment à l'inacceptable c'est sans doute se donner l'illusion de retrouver une maîtrise que le langage ne nous procure plus. Même si c'est une réaction forcement a posteriori, la rupture engendrée par l'inacceptable lors d'un échange nous place délibérément dans un autre mode de relations où les règles ne sont plus les mêmes, où la violence, sous-jacente au discutable, est subitement mise à nue. La crise à l'origine de la rupture du dialogue met dos-à-dos violence et vérité. Vérité de la relation et violence de sa discontinuité. L'inacceptable, la barbarie, la violence qui engendrent nécessairement une rupture du discours, puisque l'on continue la relation sous d'autres modalités, ferment-elles définitivement la voie du discutable ? Réagir à l'inacceptable est-ce refuser de discuter ? Pascal, dont la citation est en exergue du dernier livre de René Girard (Achever Clauswitz), nous dit que " la violence et la vérité ne peuvent rien l'une sur l'autre ". Les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence, elles ne font que l'accroître. Les efforts de la violence qui essaie d'opprimer la vérité ne peut l'affaiblir que momentanément. Comme si le discutable n'était possible qu'à moins de considérer, peut-être de manière illusoire, que l'inacceptable n'est qu'un moment de l'échange et qu'aucune rupture ne peut réellement être définitive.

Bien sûr il nous faut réagir à la sortie de l'humain des limites de l'humanité civilisée dès que l'on croit discerner le franchissement. Cela nous conforte sur notre maîtrise et sur les limites rassurantes de l'échange entre personnes policées par une longue pratique d'un dialogue, gage d'une civilisation féconde. Mais n'oublions pas que l'inacceptable surgit souvent d'une crise de la culture traversée par le dualisme entre violence et vérité qui fait de notre histoire une histoire sainte.
Peut-on discerner la frontière entre le discutable et l’inacceptable sans réagir ? (Juste Joris Tindy Poaty)

Est discutable ce qui fait débat, ce sur quoi la pluralité d'opinions est d'emblée de mise. Comparativement, l'inacceptable est ce qui n'autorise aucune discussion et s'impose à tous. Le discutable serait ainsi de l'ordre du négociable alors que l'inacceptable serait de l'ordre de ce qui n'a pas de prix. Dans le cadre du discutable, on peut transiger alors que la nature même de l'inacceptable interdit toute transaction. Le discutable désignerait en conséquence une valeur relative et l'inacceptable une valeur absolue. Dans les rapports de l'un à l'autre, l'inacceptable occuperait le haut de la hiérarchie des valeurs. Mais est-il possible de se contenter simplement de réfléchir sur les valeurs (en l'occurrence sur la différence entre le discutable et l'inacceptable) ? Tout jugement sur les valeurs n'implique-t-il pas une réaction, c'est-à-dire un engagement ? Peut-on faire la part entre le discutable et l'inacceptable sans nécessairement prendre position ? Le discernement des valeurs n'a-t-il pas pour conséquence un impératif ? Tel est le problème que pose le sujet. La résolution de ce problème nous contraindra, cependant, à nous interroger aussi sur l'origine des valeurs. D'où nous vient la distinction entre le discutable et l'inacceptable : de la société, de l'individu lui-même ou d'une sphère impersonnelle ? Le discutable et l'inacceptable existent-ils en dehors des sociétés et des individus qui les composent ? Existe-t-il un critère universellement reconnu de discernement des valeurs ?

L'évidence du pluralisme (et même de l'antagonisme) culturel évoqué par le sujet de la dernière rencontre suffit à prouver qu'il y a autant de valeurs qu'il y a de sociétés. La définition du discutable et de l'inacceptable varierait donc en fonction des berceaux culturels des uns et des autres. Ce qui serait discutable pour les uns apparaîtrait pour les autres inacceptable. Il en est ainsi des odeurs des immigrés, de leur pratique polygame, de leur pratique religieuse, etc qui sont tout à fait inacceptables au regard des valeurs du pays d'accueil. A l'inverse, à l'aune des valeurs de son pays d'origine qui n'ont pas cessé de le constituer, l'immigré considérerait tout aussi inacceptable l'odeur de cuisson du chou-fleur prisé par son voisin de pallier, la reconnaissance de l'homosexualité de ce même voisin ou sa décision de placer son vieux père ou sa vieille mère dans ces mouroirs qu'on nomme pudiquement maisons de retraites. Même sur le plan des valeurs esthétiques, des canaux de la beauté féminine par exemple, l'immigré ne comprendra pas que son voisin français n'adhère pas à l'idée que la belle femme, c'est celle qui pèse cent kilos et qui a été, en plus, excisée au titre de la garantie de sa vertu, de sa beauté morale. Et si on venait à lui parler de galanterie, cette valeur qui place la France en tête du hit parade du respect dû aux femmes, il prendrait cela comme une atteinte grave à son honneur d'homme. Pour lui, la galanterie est une remise en cause inacceptable de l'ordre du monde. Vous aurez compris que je caricature.

Mais il n'en demeure pas moins qu'il n'y a pas d'unanimité sur les valeurs entre sociétés. Pour s'en convaincre, le symbole parlant est constitué par ces devises que les sociétés modernes exhibent sur les frontons des édifices publics ou en en-tête de documents officiels. Ces valeurs, souvent appelées " valeurs républicaines ", chaque société, chaque Etat en est jaloux et veille à les transmettre à l'ensemble de ses membres présents et futurs. Et ces derniers sont éduqués dans l'idée que la sacralité de ces valeurs mérite qu'on meure pour elles. Le même état d'esprit imprègne aussi les sociétés moins importantes que sont les familles, les partis politiques, les églises, les corporations professionnels ou criminelles. La défense de ses valeurs est pour toute société ainsi comprise la défense de son intégrité et de sa souveraineté, c'est-à-dire de son droit à l'existence et à la liberté. C'est qui devient dès lors l'inacceptable, c'est l'atteinte à ce droit. Et la défense de son droit à persévérer dans son intégrité et sa souveraineté se fait toujours contre l'autre. L'enfer, c'est l'autre. En France, cet enfer c'est l'immigré. Etant donné cette évidente incapacité humaine " (…) de se constituer comme soi sans exclure l'autre - et de l'apparente incapacité d'exclure l'autre sans le dévaloriser et, finalement, le haïr " (1), l'affirmation des ses valeurs propres, la défense de son intégrité et de sa souveraineté court toujours le risque de se pervertir en patriotisme chauvin, en intégrisme religieux, en revendication identitaire meurtrière, en racisme de toute sorte. Au nom du droit à faire respecter ses valeurs, on court le risque d'ouvrir la boîte de pandore.

Les valeurs des sociétés sont de fait aussi celles de ses individus dès lors que ces derniers y adhèrent consciemment et volontairement. Les individus peuvent toujours renier les valeurs issues de leur milieu culturel, familial, religieux ou politique d'origine. Qu'ils y adhèrent ou y renoncent, ils sont libres de leur choix, celui-ci leur appartient. Mais étant donné d'une part la diversité des choix individuels et d'autre part la multiplicité des appartenances individuelles, chacun individu peut très bien non seulement avoir des valeurs différentes de son concitoyen mais également revendiquer plusieurs valeurs à l'intérieur d'une société donnée. Je peux être à la fois chrétien et de gauche contre mon voisin athée et de droite en France ; bouddhiste et nationaliste farouche contre mon voisin tamoul pacifiste au Sri Lanka ; républicain mais contre la peine de mort et défenseur de l'avortement contre mon oncle démocrate partisan de la peine de mort et opposant irréductible à l'IVG aux USA. La diversité des valeurs évoquée jusqu'ici dans le cadre de la diversité de sociétés peut exister à l'intérieur même d'une seule communauté. Il y aurait ainsi dans toute société autant de souverainetés individuelles qu'il y a des citoyens. Et à l'instar des entités nationales, chaque individu est jaloux de sa souveraineté et revendique le droit d'être lui-même la mesure du discutable et de l'inacceptable. L'unanimité sur les valeurs ne pouvant se faire en dehors des sociétés et des individus, le discernement entre le discutable et l'inacceptable et l'attitude qui, inéluctablement, s'ensuit ne peuvent donc jamais être les mêmes pour tous. La seule unanimité, c'est que le discernement entre le discutable et l'inacceptable se fait dans le cas des sociétés comme dans celui des individus quasiment instinctivement et entraîne un impératif tout aussi instinctif. Et dans tous ces cas, nous avons affaire à un individualisme outrancier qui menace la cohésion d'une part de la société des Nations et d'autre part celle de chacune des Nations elles-mêmes. Les Nations comme les individus, dans la défense discutable (entendons légitime) de leur intégrité et de leur souveraineté propres, font prévaloir leur égoïsme, c'est-à-dire qu'ils privilégient non pas la liberté collective mais la liberté insulaire. Ils accordent la priorité à leurs intérêts exclusifs, c'est-à-dire à " la jouissance paisible de l'indépendance individuelle. " (2) Or, " nul n'est une île, en soi suffisante / Tout homme [et en conséquence toute Nation] est une parcelle de continent, / une partie du tout. " (3) Une existence séparée et qui se suffirait à elle-même est impensable pour toute Nation et pour tout individu. " L'homme qui ne peut pas vivre en communauté ou qui n'en a nul besoin, parce qu'il se suffit à lui-même ne fait point partie de la cité : dès lors, c'est un monstre ou un dieu " disait Aristote. Cela est également valable pour les Nations.

Pour nous en convaincre, arrêtons-nous un instant sur cette anecdote (4) que Mencius, penseur chinois de l'Antiquité, rapporte au roi Siouan-Wang qui consulte le sage sur sa capacité à gouverner comme il faut : " Votre serviteur a entendu dire à Hou-hé (l'un des ministres du roi) ces paroles : " Le roi était assis dans la salle d'audience ; des hommes qui conduisaient un bœuf lié par de cordes vinrent à passer au bas de la salle. Le roi, les ayant vus, leur dit : Où menez-vous ce bœuf ? Ils lui répondirent respectueusement : Nous allons nous servir (de son sang) pour arroser une cloche. Le roi dit : Lâchez-le ; je ne puis supporter de voir sa frayeur et son agitation, comme celles d'un innocent qu'on mène au lieu du supplice. Ils répondirent avec respect : Si nous agissons ainsi, nous renoncerons donc à arroser la cloche de son sang ? (Le roi) reprit : Comment pourriez-vous y renoncer ? Remplacez-le par un mouton. " Je ne sais pas si cela s'est passé ainsi. " (5) Selon Mencius, l'art de gouverner a pour fondement essentiel, la bonté. En épargnant le bœuf, Siouan-Wang en a fait montre, c'est-à-dire qu'il est capable de " cette compassion du cœur [qui] suffit pour régner. " L'intervention de Mencius permet au roi de prendre conscience de son aptitude à gouverner. Face à la frayeur et à l'agitation du bœuf, le roi n'a pas pu être de marbre, il n'a pas pu dominer sa pitié. Cette dernière est ce que Mencius nomme " compassion du cœur " ou " sentiment de compassion ", c'est-à-dire notre sensibilité à la souffrance d'autrui, notre incapacité à être indifférent au malheur de l'autre, en un mot " la réaction d'insupportable (face à ce qui menace autrui) " (François Jullien), fut-il animal. Et ce qui est demandé à Siouan-Wang, c'est de manifester cette compassion du cœur à l'égard de son peuple. S'il est capable d'être sensible à la souffrance d'un animal, pourquoi ne le serait-il pas aussi à l'égard de la souffrance de son peuple ?

Cependant, l'anecdote rapportée par Mencius semble tout de même se retourner contre le roi. En effet, le fait de remplacer le bœuf par le mouton ne remet-il pas en cause la compassion royale et sa capacité à exercer un gouvernement humain ? Où est la " compassion du cœur " dès lors qu'on épargne une victime innocente en condamnant une autre ? La remise en question de la compassion royale n'est, en réalité, qu'apparente. Remarquons tout d'abord que le roi était condamné à autoriser l'arrosage de la cloche, c'est-à-dire contraint à garantir le respect des rites. Ce sacrifice rituel ne pouvait ne pas avoir lieu. C'est donc pour se conformer aux rites qu'il a, sans réfléchir, proposé le mouton à la place du bœuf. Cependant, si la condamnation du mouton semble ne point affecter le roi, c'est qu'à l'égard de cet animal, contrairement au bœuf, le " face-à-face de la présence " (François Jullien) n'est pas intervenu. Le roi a vu le bœuf, il a vécu la terreur de ce dernier et en a été troublé. Le mouton n'a pas été, par contre, pour lui une présence concrète ; aucune connivence ne s'est établie entre eux. Par conséquent, le sort du mouton n'inquiète guère le roi tout simplement parce que ce dernier n'est pour lui qu'une simple abstraction, une idée sans consistance réelle. Sans aucun doute, le mouton aurait été épargné, comme l'a été le bœuf, si le " face-à-face de la présence " avait aussi joué. Pour mieux convaincre son interlocuteur, Mencius fait remarquer qu'il aurait eu la même réaction face à un enfant près de tomber dans un puits. Dans une telle situation, il est évident que nous nous précipiterons, mû par le sentiment de compassion, la réaction d'insupportable, pour sauver cet enfant. Nous réagirons de façon spontanée, sans réfléchir et nous nous conduirons, assure Mencius, de manière désintéressée parce que nous nous porterions au secours de ce malheureux enfant non pas avec le désir de " nouer de relations d'amitié avec [son] père et [sa] mère " et encore moins dans l'intention de solliciter " les applaudissements ou les éloges de [nos] amis et de [nos] concitoyens " ou de nous éviter un jugement défavorable de l'opinion publique. En nous laissant aller instinctivement, spontanément à cette réaction d'insupportable qui conduit à épargner le bœuf ou à sauver l'enfant en danger, nous nous oublions le temps d'un instant durant lequel notre existence individuelle est transcendée au sens où elle est mise en relation avec une autre existence. Autrement dit, ce que la réaction d'insupportable met d'abord à nu, c'est le lien entre les existences. En éprouvant de la pitié pour le bœuf ou en refusant d'avance le malheur de l'enfant, nous reconnaissons implicitement qu'il n'y a aucun fossé entre leur existence et la nôtre. Dans des telles circonstances, nous nous identifions réellement à l'autre, nous faisons taire notre égoïsme et savons comprendre dans notre chair, dans notre être total que nul n'est une île.

Pour le sujet qui nous occupe, la leçon du sage confucéen nous permet de retenir que le discernement (si on peut encore utiliser ce terme) entre le discutable et l'inacceptable est antérieur à toute théorie et qu'il n'y a d'inacceptable que dans le cadre de la relation, du phénomène d'interaction. Et réagir lorsque nous sommes confronté à l'inacceptable, c'est s'indigner, se révolter. Ce que la révolte fait ainsi naître en nous, c'est notre conscience humaine, notre dimension d'être humain. Celui qui se révolte accède entièrement et spontanément à une certaine part de lui-même qui fait qu'il est plus qu'une bête. C'est en ce sens qu'Albert Camus affirme, dans L'homme révolté, que " la conscience vient au jour avec la révolte. " Qui ne se révolte pas, qui ne réagit pas face à l'inacceptable n'est plus un humain. Mais pour qu'elle soit réellement accoucheuse de conscience, la révolte, chez l'homme, doit se distinguer de la révolte chez l'animal. Chez ce dernier, la révolte n'est qu'une simple riposte à une agression, riposte qui est seulement affirmation de l'instinct de conservation : c'est le combat du buffle contre le lion ou l'attitude défensive d'un éléphant blessé contre le chasseur. Chez l'homme, la révolte ne doit pas se limiter à être le refus d'un état. Toute révolte authentiquement humaine doit pouvoir être l'affirmation d'une valeur. L'homme dit non à une situation particulière au nom d'une valeur qu'il estime supérieure. Comme le rappelle Camus, " le révolté, au sens étymologique, fait volte-face. Il marchait sous le fouet du maître. Le voilà qui fait face. Il oppose ce qui est préférable à ce qui ne l'est pas. Toute valeur n'entraîne pas la révolte, mais tout mouvement de révolte invoque tacitement une valeur. " Dans les exemples de Mencius, la valeur invoquée, par la révolte de l'air apeuré du bœuf et de l'enfant en danger de mort, est le respect de la vie en général ; respect qui, à l'égard de nos semblables les hommes, se dit respect de la dignité humaine. Il est dans la nature de cette valeur d'exister en dehors de toute société et de tout individu et d'être reconnu par tous. Nous ne pouvons ne pas réagir chaque fois que cette valeur, qui n'a pas de prix, est en jeu au risque de renier notre condition d'homme. En conséquence, l'inacceptable, c'est l'atteinte à la dignité humaine sous la forme de la misère, de la souffrance, de la pauvreté, de la guerre et des génocides qui souvent en découlent, etc ; en un mot, l'inacceptable, c'est l'atteinte à la dignité humaine sous la forme de la non reconnaissance non seulement des droits de l'homme mais également des droits des peuples. Il y a sur ce point une unanimité de tous ; et l'idée que nous pouvons malgré nos différences partager un certain de nombre de valeurs capitales est incarnée par l'ONU.

Mais, cette unanimité, improbable au début de mon propos, est en réalité, les exemples abondent tous les jours, simplement théorique. La société des Nations n'est pas dirigée par les anges et encore moins pas leurs patrons les dieux. Ceux qui sont censés être les hérauts du respect de ces droits de l'homme et des peuples les bafouent tous les jours. Ils reconnaissent ces droits pour eux-mêmes et non pour les autres. Ils sont même en train d'inventer un nouveau droit, le " droit d'ingérence " pour justifier et légitimer leur comportement et pour mieux exporter les valeurs de la liberté et de la dignité humaines. Et comme l'atteste la récente actualité, ce " droit d'ingérence " se fait humanitaire lorsque ce sont des populations fragiles qui sont exposées à la souffrance et à la détresse. Bien que naturelle et nécessaire pour affirmer notre éminente qualité d'homme, la réaction face à l'inacceptable devient prétexte. Nous ne sommes plus mûs par la révolte humaine et désintéressée de Mencius mais plutôt par le calcul intéressé et tout aussi humain de Machiavel. Comment résoudre cette contradiction humaine ? Qu'est-ce qui est, en définitive, réellement inacceptable ? Contre les penseurs confucéens qui se donnaient pour ambition de réformer le monde par l'enseignement du sens de l'humain, les penseurs taoïstes, qui les moquaient en considérant une telle entreprise d'avance vouée à l'échec, n'avaient de cesse de rappeler que réformer les autres, c'est d'abord se réformer soi-même. Peut-être que, finalement, l'inacceptable c'est le refus de donner la priorité au souci de soi, c'est-à-dire l'oubli de la poutre de son oeil ? Peut-on alors discerner la frontière entre la poutre de notre œil et la paille de l'œil d'autrui sans réagir ?
(1) Cornelius Castoriadis, Les carrefours du labyrinthe, 3° : Le monde morcelé, Paris, Seuil, 1990.
(2) Benjamin Constant, De l'esprit de la conquête et de l'usurpation dans leurs rapports avec la civilisation européenne in Œuvres, Paris, Gallimard, 1957.
(3) Donne cité par Thomas Merton, Nul n'est une île, Paris, Seuil, 1956.
(4) C'est sur cette anecdote que repose l'ouvrage de François Jullien Fonder la morale. Dialogue de Mencius avec un philosophe des Lumières, Paris, Grasset, 1995.
(5) Meng-Tseu in Sagesse du confucianisme, Paris, France Loisirs, 1995.