La mort peut-elle être belle ? |
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par Stéphane Marcireau (Texte 1) par Mgr Albert Rouet (Texte 2) par Loïc Buthaud (Texte 3) parThomas Duranteau (Texte 4) par Julie Clamaron (Texte 5) La mort peut-elle être belle ? (Stéphane Marcireau) Cette question suggère un lien entre la mort et la beauté et nous voudrions dès maintenant formuler l’équation implicitement contenue dans cette hypothèse : si la mort est belle et si ce qui est beau est enviable ou désirable alors nous aboutissons à l’équation selon laquelle la mort serait enviable et désirable. Alors pour quelles raisons la mort aurait-elle ce statut ? Par ailleurs la mort est-elle à ce point présente dans notre société pour qu’on lui attribue la moindre attirance ? Nous pourrons alors réfléchir aux liens entre le pouvoir et la mort ou encore entre le christianisme et son éclipse dans la société occidentale.
Trois pistes pour comprendre l’attraction de ma mort La mort ne pourrait-elle pas sembler belle pour des raisons esthétiques ? Qu’il s’agisse d’ouvrages, de peintures ou de représentations religieuses, la mort a pu apparaître comme belle : qu’il s’agisse de la mort du héros ou du saint, de la mort donnée à «l’infidèle» ou encore à l’ennemi de la nation («qu’un sang impur abreuve nos sillons» La Marseillaise). Dans ce contexte, la mort peut apparaître comme une purification, comme un achèvement… La mort ne pourrait-elle pas aussi parfois paraître désirable parce qu’elle représenterait une forme de délivrance ? Qu’il s’agisse de la douleur d’exister, d’un mal être existentiel ou d’une souffrance physique insupportable, le suicide comme l’euthanasie se présentent, dans nos sociétés, comme des solutions pour abréger une existence insatisfaisante. La mort choisie et volontaire représenterait le moyen de se délivrer du fardeau d’une souffrance. Enfin, la mort ne pourrait-elle pas être enviable au sens où elle stimulerait l’existence ? Dans nos sociétés opulentes, où la plupart sont bien nourris, repus, bien soignés…la rébellion et l’affirmation de soi peuvent passer par l’ultime défi vis-à-vis de la mort. De nombreux jeux télévisés ("fear factor"…) font passer les candidats par des épreuves difficiles (mentalement et physiquement) et le gagnant prouve sa valeur par sa capacité à prendre des risques. En allant plus loin, si la mise ultime est le risque de mourir, l’on peut imaginer que certain(e)s estiment prouver leur courage, leur valeur en risquant leur vie. Cette affirmation de soi irait de pair avec une exaltation. Côtoyer la mort serait stimulant, comme le suggérait déjà le film La fureur de vivre avec James Dean. Nous voyons donc plusieurs raisons qui justifieraient la beauté de la mort. Mais les sociétés occidentales n’entretiennent-elles pas cet étrange rapport avec la mort en raison, justement, de l’absence de la mort ? La mort : la grande absente de nos sociétés La mort est une grande absente car elle est, pour la plupart, abstraite. Nous ne la voyons pas ou plus : les veillées mortuaires n’existent presque plus et l’on ne voit plus les corps des morts. Les médias occidentaux - concernant les attentats du 11 septembre 2001 à New York ou du 11 mars 2004 à Madrid - eurent pour consigne de ne pas montrer le sang et les corps déchiquetés. «Cachez cette mort que nous ne saurions voir !» s’exclament nos sociétés qui rendent un culte à la jeunesse, au corps, à la beauté et à la jouissance… Au fond l’homme estime peut-être avoir vaincu la violence qu’exerce la mort en la faisant disparaître de sa vue. Or la mort va d’autant plus exercer son attrait qu’elle a disparu des représentations immédiates des esprits. Elle pourra être esthétisée (un tableau représentant un corps en décomposition) ou magnifiée (la mort héroïque au combat, dans les tranchées, des poilus). Elle deviendra virtuelle comme dans ces jeux vidéo où le gagnant est celui qu a tué le plus d’adversaires lors de combats ou les cris et le sang sont bien présents mais virtuels. Etrange alchimie : en disparaissant de notre vue et de nos expériences, la mort acquiert une nouvelle existence, abstraite, qui lui confère le caractère de ce qui est désirable. Par ailleurs, cette mort, présente-absente va aussi se présenter comme un lieu de pouvoir. La source du pouvoir de la mort «Celui qui est prêt à mourir dispose de ta propre vie». Cette formule pourrait caractériser le fascinant pouvoir qu’exercent les terroristes islamistes. Ils tiennent des populations à leur merci car ils sont prêts à mourir (leur enterrement est célébré avant qu’ils n’aillent au combat). D’une certaine manière, celui qui rappelle l’existence de la mort et qui la montre (qui la fait apparaître) détient un pouvoir. Par ailleurs celui qui se donne la mort (suicide, euthanasie) détient l’ultime pouvoir sur une vie qu’il n’a pas choisie et qui devient un fardeau. «L’exercice de la mort» n’est donc pas étranger à celui d’une maîtrise voire d’une mainmise sur la vie. Notre lien avec la mort s’élabore d’ailleurs à travers notre définition de l’homme : l’homme est-il corps et âme ou bien n’est-il qu’un corps ? Si l’homme est corps et âme, une vie après la mort peut «justifier» l’acceptation de la mort qui devient alors une épreuve de purification comme le reflèterait le martyr du saint chrétien ou encore l’acte suicidaire du kamikaze. Néanmoins la mort, choisie par l’un et l’autre, n’a pas la même signification ni la même valeur. Si le martyr chrétien se sacrifie au nom de l’amour et pour témoigner, le kamikaze islamiste donne sa vie pour prendre celle des autres dans un acte de destruction. En tout cas, si l’homme est corps et âme, les mortifications imposées au corps fortifient l’esprit. Dans ce cas, la mort de la servitude vis-à-vis de la sensualité pourrait être recherchée comme l’illustre l’ascèse. Néanmoins, la mort de l’âme précède celle du corps, et notre siècle - que nombre de penseurs qualifient de «nihiliste» - est certainement celui qui incarne le mieux la formule de Nietzsche «Dieu est mort». Si Dieu est mort il y a fort à parier que l’âme aussi a péri. Cela reflète combien nos sociétés sont attachées à la vie ici-bas et éprouvent en même temps une fascination pour le pouvoir sur la matière et la vie, pouvoir qui semble le pouvoir absolu. Puisque Dieu n’existe plus pour «juger les âmes», le pouvoir absolu est détenu par celui qui détruit le corps. Le dualisme disparaissant, l’individu s’estime maître de sa totale existence : il ne doit rien à personne (ni à Dieu, ni à son «âme»). Outre la mainmise sur la vie et la matière, la mort peut apparaître comme une renaissance comme l’illustre l’attitude religieuse et la recherche de la purification. Mais la mort lorsqu’elle est stimulation permet aussi une renaissance : ne sombre pas dans l’avachissement et l’esclavage celui qui risque sa propre vie : «C’est seulement par le risque de sa vie que l’on conserve la liberté» (Hegel). De la mort des préjugés à l’éclipse de la religion Nous avons jusqu’ici parlé principalement de la mort du corps et évoqué la mort de l’âme. Nous pourrions bien sûr aborder aussi la mort des préjugés. Mais s’agissant de cette mort-là nous ferions référence à Platon et au mythe de la caverne pour rappeler que faire mourir les préjugés est douloureux mais que cela demeure encore le meilleur moyen pour accéder à une véritable liberté. Là encore la mort aux préjugés serait une renaissance, sachant que pour Platon la mort du corps apparaît aussi comme une délivrance : «le corps n’est-il pas le tombeau de l’âme ?». Si le corps est comme la gangue de l’âme, et s’il faut une mort du corps afin qu’il y ait une totale renaissance, il en est peut-être de même pour la religion chrétienne. Seule cette religion a la capacité de «renaître de ses cendres» car elle est proprement «la religion de la sortie de la religion» (Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde). En effet, selon Marcel Gauchet, notre siècle est celui de l’éclipse du religieux (ce qui expliquerait les soubresauts violents des intégrismes). Or cette éclipse dans la société occidentale aurait justement pour origine le christianisme qui aurait institué un nouveau rapport à la religion (rapport personnel à Dieu, dissociation du politique et du religieux, passage de la loi à l’intériorisation de la foi…). Le christianisme vivrait donc aujourd’hui une mort qu’il aurait lui-même préparée mais qui pourrait lui permettre de s’épurer et de se régénérer. «Ajoutons qu’il [le christianisme] reste la religion possible d’une société d’après la religion, uni qu’il est par une solide connivence aux aspects de l’esprit du siècle qu’il a le plus combattus, et dont il peut retrouver l’accointance». Cependant cette renaissance s’accompagnerait d’une dépossession du pouvoir : l’installation dans la modernité reposerait sur l’acceptation de la pauvreté : la force résiderait alors dans l’abandon de la mainmise sur la mort afin de continuer à vivre mais autrement. Pour conclure La mort peut sembler belle et désirable pour plusieurs raisons : elle peut abréger les souffrances, être une stimulation ou encore apparaître comme un acte purificatoire ou esthétique. Plus profondément elle fascine autant parce qu’elle est une présente-absente de nos existences. Elle n’a plus de demeure réelle. Chacun(e) peut alors se la représenter de façon abstraite et virtuelle. Une distance a ainsi été établie qui permet alors une prise de pouvoir sur la mort : la mort que je m’inflige ou inflige aux autres est bel et bien un acte de prise de pouvoir. Un pouvoir d’autant plus absolu que les notions de Dieu et d’âme s’évanouissent. Le dualisme rétablirait volontiers un équilibre en rappelant que la mortification du corps renforce l’âme ou encore que la mort du corps n’est pas la fin de l’âme. En tout cas, qu’il s’agisse de faire mourir des préjugés, de s’affirmer dans le risque ou encore de se sacrifier dans le cadre d’une transcendance, l’attraction de la mort résiderait dans la renaissance qu’elle promet. Tel le Phénix, il nous faudrait renaître de nos cendres. La liberté et la vie seraient donc l’horizon de cette aspiration. Qu’il s’agisse de faire mourir nos préjugés ou encore de libérer une religion de ses velléités de pouvoir afin qu’elle se révèle pleinement, dans sa force et sa pauvreté, la mort réside dans un chemin de conversion, un changement d’itinéraire. Et puisque nous parlons de cheminement, remarquons que la mort n’est que le terminus d’une trajectoire. «Philosopher c’est apprendre à mourir» écrivait Montaigne : nous voici invités à choisir la patience et l’humilité d’une existence taraudée par le doute et la renonciation au pouvoir, tiraillée entre le corps et l’âme. Cela nous semble préférable et… bien plus humain que la frénésie d’un matérialisme à la recherche de pouvoir et de stimulant (et d’où l’esprit serait absent)… bien plus humain qu’une religiosité exaltée et mortifère dans laquelle le corps et vie terrestre seraient dénigrés ou pris en otage pour exercer un pouvoir. Rappelons alors que c’est la préparation à la mort, c’est-à-dire la vie, qui doit d’abord retenir notre attention et requérir nos soins afin d’être belle. La mort peut-elle être belle ? (Mgr Albert Rouet) 1. Pendant des siècles, des exercices de piété proposaient de prier afin d’obtenir “la grâce d’une bonne mort”. L’abbaye de Fontgombaud conserve une statue romane dédiée à “Notre-Dame du bien mourir”. De quoi s’agit-il ? D’abord d’un problème théologique : aucun chrétien, quelles que soient ses vertus et la qualité d’une longue vie méritante, ne peut être carrément assuré de rester fidèle à sa foi jusqu’à son dernier souffle. Les bonnes actions ne sont pas capitalisables. Au dernier moment, sous le coup de la peur ou des souffrances, une existence peut basculer dans la révolte, le refus de s’abandonner, au contraire du Christ de Gethsémani, à la volonté de Dieu et rejeter celui à qui elle s’était auparavant confiée. La hantise d’une défection de la dernière heure exigeait de se préparer à “bien mourir” : il circulait des livrets intitulés “ars moriendi”, la bonne manière de bien mourir en s’y préparant soigneusement. Les litanies des Saints suppliaient que soient épargnées aux croyants “la peste, la faim et la guerre”, et qu’ils soient “délivrés de la mort subite”. Jusqu’au XIXe siècle, l’imagerie populaire et les tableaux représenteront la “belle mort”. Un être humain, le plus souvent le chef de famille, comme le riche laboureur de La Fontaine, “sentant venir la mort”, convoque autour de son lit sa famille, ses serviteurs et, parfois, ses voisins. Le prêtre est déjà passé donner calmement les derniers sacrements. L’agonisant confie ses dernière volontés et expire en bénissant l’assistance. La mort articule les liens du sang et de l’amitié ; elle noue les générations dans un édifiant spectacle de transmission. Le mort disparaît, apparemment sans souffrir, conscient et paisible, “rassasié de jours” comme les patriarches bibliques. Mais ce qui le faisait vivre passe dans ses descendants et réconforte le voisinage. Une vie s’éteint, les raisons de vivre se communiquent. La mort fait l’article : elle montre et elle relie. 2. La "bonne mort" classique ignore la torture, du corps ou de l'esprit. Le vieillard faisait écran à la mort. Il permettait aux assistants de la découvrir à l’œuvre dans sa vie, et, peut-être, de l’apprivoiser. Notre temps se situe en contraste et en continuité. La "bonne mort" d'aujourd'hui doit être rapide, calme, discrète. Elle ne convoque pas l'entourage, elle ne s’étale pas sur des mois. Nulle progression vers l'ultime étape. Celle-ci survient avec une hâte chirurgicale pour exécuter sans torture son œuvre finale : "Au moins, il n'a pas souffert", "il ne s’est pas vu partir". Telles sont les consolations sensées apaiser ceux qui restent. Elles eussent scandalisé les anciens. Pourtant le même soin à occulter la souffrance écrasante s’appuie, hier et aujourd'hui, sur la conviction que le courage reste de rigueur. Il attend du malade de ne pas accabler les autres de sa peine, comme, autrefois, il désignait le stoïcisme des acteurs, l'un assurant sa mort, les autres tenant leur rôle. Une "bonne mort" reste fondamentalement une mort digne. Si la mort subite ou rapide a pris un tel attrait pour nos contemporains, il ne vont cependant pas jusqu'à accepter la mort instantanée, surtout par accident où le corps est maltraité. La mort instantanée, d'une crise cardiaque, reste un "accident cardiaque", sans signe avant coureur, sans annonce, sans un mot. La mort couperet, à la lame pure. Il lui manque un geste d'adieu, un rien d’apprêt, un dernier mot, ce qu’autorise encore la mort subite qui ne tombe pas avec la même imprévision. Mort rapide ? Oui. Mort instantanée, non. 3. En ces évolutions, la foi du mourant intervient moins que les représentations sociales. A la mort qui rassemble, a succédé la mort intime. La beauté publique d’un noble trépas s'est mué en action privée. Sa grandeur à replié ses ailes. La "belle mort" fut aussi la mort héroïque : il est doux, il est beau, il est de grand de mourir pour sa patrie. Les occasions sont enfin moins nombreuses. La "bonne mort" patriarcale voulait édifier, la mort rapide évite de déranger, la mort héroïque stimule le patriotisme. Ces beautés exposent, chacune son ordre, un intérêt moral, c'est-à-dire un idéal social. Donc une représentation approuvée. 4. La vie est belle. La mort peut-elle l’être ? Et selon quels canons ? Pour celui qui part ou pour ceux qui restent ? La beauté de l’instant fugitif n'est décelable que si elle est visible, donc peu ou prou participable : elle demande à être vue, à être lue, à être comprise. Elle suppose un après. Cette beauté représente une intelligence de la mort. Mais la mort échappe à une entière intelligence qui ne saurait en faire le tour. Ce sont donc ceux qui restent qui qualifient la mort selon une éthique des mentalités qui a pénétré l'agonisant : il meurt "bien comme il faut", comme on le souhaitait pour lui et pour tous. Ce qui est aussi la manière convenue de voler la mort d'un homme. Peut-être aurait-il préféré trépasser non pas "comme il faut", mais dans la logique de sa vie, une vie reçue, jamais totalement sienne, mais qu'il a conduit comme il a pu, avec ses contraintes et ses orientations. Mourir comme vivre : un mélange de nécessité et de liberté, d’altérité et d’unicité, la beauté n'est pas pure, elle se compose d’activité et de passivité. Aujourd’hui la mort est totale passivité, encore que “se laisser mourir” demeure péjoratif. Aucun choix n'est solitaire. La beauté de la mort compose une histoire et une expiration, les autres et soi, en une dernière attitude dont la fin échappe... Tout est ouverture. La beauté s’inscrit alors dans la capacité à rester en relation jusqu’au bout, relation à soi et aux autres. en cela consiste la présence humaine, la beauté de l'être qui se rend présent tant qu’il le peut. La mort peut-elle être belle ? (Loïc Buthaud) La mort ne peut pas être belle parce qu'elle ne peut rien être parce qu'elle n'est rien du tout. Ainsi Epicure s'opposait aussi bien à ceux qui craignent la mort qu'à ceux qui craignent la vie en répétant : "La mort n'est rien pour nous." Cela pour au moins deux raisons : tout d'abord parce qu'on ne craint jamais que la douleur et la souffrance et l'on espère toujours le plaisir ; or douleur et plaisir suppose la capacité de sentir. Mais la mort implique l'absence de sensation. Donc la mort n'est ni à craindre ni à espérer. Elle n'est juste que rien. De plus, quand la mort est là, nous ne sommes plus, et quand nous sommes elle n'y est pas. Donc à quoi bon désirer ou craindre ce qui ne sera jamais là où nous serons. Ni bien ni mal dans la mort. Nulle beauté, nulle laideur ne s'y trouve. La mort n'est rigoureusement rien, puisqu'elle se définit comme la privation de l'être. Le néant est sans éclat. La splendeur du rien sera cherché en vain. Cela posé, comment alors considérer l'idée d'une belle mort ? La statue de Notre Dame de la bonne mort se laisse vénérer depuis des siècles à l'ombre d'une nef bénédictine en bordure de Creuse. Longtemps le but de l'existence chrétienne a été tournée vers "l'heure de notre mort" Ah ! Faire une belle mort ! Mourir confessé, pardonné, dignement, sereinement, sans peur et sans rancœur, dans l'espérance, entouré de la prière des siens. La belle agonie, le chant du cygne. Le tableau était joli, la réalité probablement moins esthétique. L'idée d'une belle mort était sans doute une belle illusion, mais du moins rendait-elle présentable l'idée même de la mort. Aujourd'hui de la mort il n'y a plus beaucoup d'idées. Il suffit juste de ne pas y penser. Le divertissement fonctionne à plein. On ne présente plus la mort, non pas qu'on la connaisse, mais pour mieux l'ignorer. Comme si on pouvait y échapper. Pour ne pas voir la mort, on ne va plus voir le mort. D'une illusion l'autre, qu'a-t-on gagné ? La mort n'est rien, disions-nous. Ce qui n'est pas rien, c'est en revanche d'être mortel. On confond mourir et la mort, alors que justement l'un et le contraire de l'autre. Ce qui s'oppose à vivre, ce n'est pas mourir, mais ne plus vivre, (le fait de ne plus être, être mort, être sans être… Qu'il est difficile de parler pour ne dire rien !) A l'inverse, vivre et mourir, c'est du pareil au même. Le jeune homme meurt déjà et le vieillard vit encore. Dès qu'un homme est né il est assez vieux pour mourir disait Heidegger. En ce sens nous pouvons faire de notre condition mortelle une existence qui s'entoure de beautés jusqu'à être elle-même belle. Si la mort ne peut être belle, du moins pouvons-nous mourir en beauté. La mort peut-elle être belle ? (Thomas Duranteau) Parler de "belle mort" dans nos sociétés occidentales, c'est faire apparaître à l'évidence un contraste, voire une provocation. Nos sociétés tendent à valoriser la réussite individuelle, le progrès rimant avec jeunesse, santé, argent et beauté. Parler de mort dans ce contexte, c'est parler d'échec, de reniement de ces valeurs porteuses de la dynamique contemporaine. Cela pourrait paraître secondaire, mais l'expression de "belle mort" pose de manière fracassante la dimension esthétique de la mort. Et si la mort pouvait être belle ? De nombreuses illustrations de la mort parcourent l'histoire de l'art. Ce qui ressort souvent de celles-ci, c'est l'aspect repoussant de ces représentations. Elles sont à leur apogée au XVe avec les fameuses danses macabres, où les squelettes emmènent avec eux les vivants dans une farandole. Cette confrontation trouve son paroxysme dans les représentations de "la Mort et la Jeune Fille" (voir le tableau de H. Baldung-Grien). Un cadavre en cours de décomposition entraîne une jeune fille nue en la tirant par les cheveux alors que cette dernière le supplie, les yeux pleins de larmes. La mort est laide dans sa représentation allégorique du corps pourrissant ou du squelette, mais elle se voit. La question de l'esthétique ouvre des portes multiples, mais elle se concentre en premier lieu sur le lien direct au corps sans vie, sa dimension charnelle pour ceux qui restent. On ne veut, cependant, plus voir la mort, on ne veut plus voir les morts. Longtemps, on est mort chez soi, parmi les siens souvent après avoir eu le temps de voir venir ce moment et de s'y préparer. Aujourd'hui, la plupart des gens dans nos sociétés occidentales meurent à l'hôpital et l'apparition de ce tierce dans la relation des hommes à leurs morts change des paramètres importants. La mort ne se voit plus et paraît du coup souvent lointaine, le travail de deuil n'en est que plus difficile. Dans le même sens, l'embellissement du cadavre pour l'exposition aux proches semble noyer d'autant plus la réalité de la mort. Est-ce le maquillage qui doit rendre la mort plus belle ? Mais l'esthétique ne concerne pas seulement le corps mort, il concerne également l'acte de mourir. On pourrait parler d'une certaine manière de mise en scène. Le choix d'une belle mort, c'est souvent passer par une volonté de donner sa vie pour un idéal choisi ou inspiré. En historien, il est difficile de ne pas avoir en tête le nombre important de personnes mortes dans des guerres où le principe de "belle mort" publique et héroïque était hautement valorisé. Corneille donne une formule heureuse de ce sentiment : "Mourir pour son pays n'est pas un triste sort ; / C'est s'immortaliser par une belle mort." (Le Cid, IV, 5). Chaque guerre voit son cortège de justifications. La première Guerre Mondiale est bien représentative de cette valorisation à l'extrême de la "mort pour la patrie". C'est bien l'acte alors qui est mis en valeur dans son caractère sacrificiel. Mourir ainsi pour défendre un sol, une nation, une idéologie, c'est se donner la possibilité d'une "belle mort" face à la postérité nationale, au moins pour une ou deux générations... Au contraire, la mort en "paix" est aujourd'hui le modèle de belle mort le plus communément admis. Qui n'a jamais rêvé de mourir sans souffrance durant son sommeil ? Ainsi le secret de la belle mort serait-il de mourir tranquillement sans se rendre compte de rien, sans avoir les signes avant-coureurs de la souffrance, de la vieillesse ? Ne confirmons-nous pas là encore cette volonté de se cacher de l'ensemble des composants visibles de la mort ? Il arrive souvent que les médias valorisent certaines morts à l'improviste en disant que la personne ne pouvait pas espérer plus belle mort. La belle mort fut longtemps héroïque et publique, elle est maintenant silencieuse et solitaire. Philippe Ariès avait parlé dans son étude historique de "mort inversée" (L'Homme devant la mort, 1977). Moins on s'en rend compte, mieux cela vaut ! Pourtant cette image de la belle mort ne peut nous satisfaire. Il y a quelque chose de mensonger à se voiler la face devant la mort. La mort participe de notre humanité pleinement et de manière intense. La refouler aux oubliettes ne peut pas aider à rendre heureux. Le geste vient toujours, qu'il soit préparé ou non, et conserve en tous temps sa part de violence extrême, de déchirure. Pour Pascal, "le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste : on jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais". Cela voudrait dire qu'il ne peut y avoir de belle mort en soi, pour elle-même, toute mort est une blessure béante. Mais il peut y avoir une belle mort pour chacun de nous. Les circonstances précises n'ont finalement que peu d'importance, c'est la manière dont les personnes se sont préparées à cette éventualité qui peut faire admettre la beauté d'une mort. La préparation à la mort est donc l'élément essentiel. Pour soi, mais également dans l'accompagnement des autres personnes. Les gens travaillant dans les centres de soins palliatifs parlent de "l'offrande de la belle mort" qui passe par le dialogue, la présence, l'écoute... Voilà bien les enjeux ! Oui, la mort peut être belle quand elle est portée par une espérance qui la transcende. La mort peut être belle parce qu'elle est au reflet de la vie, au contraire des apparences. C'est dans la conscience de la mort qu'elle se rend belle et généreuse et prend un visage plus délicat. On ne peut finir sur une plus belle phrase que celle de Mère Teresa : "Être aimé de Dieu, être uni à Dieu, vivre en présence de Dieu, vivre pour Dieu : ô belle vie !… et belle mort !" La mort peut-elle être belle ? (Julie Clamaron) Deux remarques ont pu guider la réflexion - Deux concepts indissociables : le beau et le bon Deux concepts ne semblent pas dissociables dans notre culture gréco-latine : le beau et le bon. Ce sont deux concepts essentiels de la culture grecque : le kalo\n ka)gaqo/n, habituellement appliqué aux qualités du vrai citoyen. Mais cela montre à quel point les notions du beau esthétique et du beau moral (le bon) sont liées. Dans la langue grecque moderne, "kalo/n" l'a emporté sur "a)gaqo/n", il signifie à présent à la fois beau et bon. L'assimilation de ces deux sphères s'est produite dans l'évolution de cette langue. On remarque le même phénomène dans notre culture où "belle mort" résonne intimement avec "bonne mort". - La belle et bonne mort selon deux points de vue : le point de vue de celui qui meurt et de ceux qui restent La belle ou bonne mort est une perception, elle répond à un ressenti, à ce qu'il y a de plus profond dans l'humain. Mais elle est prise dans une tension intrinsèque : elle concerne à la fois l'individu seul dans cet ultime moment de la vie, mais aussi la collectivité qui partage ou non ce moment. 1- Quand la mort répond aux canons esthétiques d'une société et à ce qui est considéré comme bien par elle C'est le cas par exemple du Pater familiae de la Rome antique ou des Stoïciens qui décidaient de mettre fin à leurs jours, pour respecter les valeurs citoyennes, l'honneur personnel et familial. Cette mort était considérée comme bonne à la fois par la personne et par la famille. Ce départ violent, brutal valorisait des valeurs et des idéaux communs. "Les Romains furent séduits par les vertus d'action : maîtrise de soi, tempérance, justice, courage qui, pour les théoriciens grecs, étaient données au sage par surcroît. (1)" Pour l'élite de "l'humanisme romain", la fin essentielle de l'homme était le perfectionnement intérieur jusqu'au courage ultime devant la mort. Ces valeurs étaient reconnues comme étant romaines, ces pratiques étaient respectables par tous dans la mesure où cela appartenait à l'ordre de la cité et maintenait la cohésion sociale. Cette mort répondait souvent à un rituel, était mise en scène : veines sectionnées au cours d'un banquet ou au milieu de l'atrium de la villa, parmi les membres de la familia. 2- Quand la mort d'un individu doit répondre aux canons d'une société donnée Il est aussi des morts qui doivent, en quelque sorte, correspondre aux canons de la société dans laquelle la personne a vécu. Qu'importe l'histoire, le choix de la personne ou les circonstances de cette mort, il est primordial pour l'entourage que les rites funéraires soient accomplis, sans quoi il s'agirait d'une mauvaise mort. L'honneur du défunt et de la famille en serait tâché. On retrouve des exemples célèbres dans la littérature antique. On se rappelle l'ultime combat d'Antigone pour la sépulture de ces deux frères Polynice et Étéole. Les deux frères se sont entretués, cette mort est condamnable et laide, parce que fratricide. Offrir la sépulture sans distinction à ces deux frères est le moyen qu'Antigone a de réhabiliter l'histoire fatale - c'est-à-dire enchaînée à l'antique fatum - de sa famille, d'accorder la paix à ces deux corps et à ces deux âmes. Un autre exemple antique montre à quel point la considération des autres sur la mort d'un homme prévaut sur l'histoire et le choix même de celui-ci. C'est le cas d'Ajax dans la tragédie de Sophocle. Ce guerrier, le plus grand guerrier après Achille, se suicide parce qu'on lui a refusé les armes d'Achille et que les dieux l'ont plongé dans la honte. Ajax, dans un dernier geste d'orgueil, fait ses adieux au Soleil et se précipite sur son épée. Et ce choix est une belle mort pour Ajax, elle est à sa ressemblance : dans son excès, dans sa violence, dans cette folie de l'honneur à n'importe quel prix. Mais cette mort est incomprise et inacceptable pour les siens, cette mort les plonge dans l'horreur et dans la honte. Tout un processus se met en place pour la famille : elle organise une sorte de procès pour avoir le droit de rendre les rites funéraires à Ajax, pour le réhabiliter mais aussi pour essuyer l'opprobre de cet ultime geste d' "u(/brij". Ce n'est ni le choix, ni le geste qui compte, c'est le regard des autres sur cette mort qui l'emporte. 3- Quand la mort est histoire d'hommes et de famille, à l'image de leur vie On imagine qu'une belle et bonne mort est celle d'un homme en fin de vie, pleinement conscient du moment, entouré de ses enfants. Pourtant le cadre ne suffit pas. La question importante est sans doute : qu'est-ce qu'il se vit dans ce moment précis pour la personne qui meurt et pour ceux qui restent ? Pour comprendre l'enjeu de cette situation, nous pourrions évoquer deux personnages littéraires : 1) le patriarche d'Un nœud de vipères de F. Mauriac et 2) le père Goriot, personnage éponyme de Balzac. 1) Ce père semble quitter la vie dans la situation enviée de tous - brillante carrière professionnelle, à l'abri du besoin, finissant sa vie dans la maison de famille, entourée des siens. Pourtant, cette attente de la mort est vraiment horrible, parce que rongée par le mensonge, la jalousie et les faux-semblants. Cette mort se tisse d'intérêts financiers (les uns attendent l'héritage) et de vengeance (le mourant prépare sa dernière vengeance : il veut déshériter les siens). Alors que tous les acteurs sont présents, ils ne le sont pas en vérité. Ils sont asphyxiés par les non-dits, par les "mal-dits". C'est un trop-plein d'amour qui ne se dit pas et qui s'étouffe pour laisser libre place à la haine. 2) Le père Goriot finit objectivement d'une atroce manière : il est seul, abandonné au fond d'une mauvaise pension. Il n'a plus rien pour se soigner, plus rien pour soulager ses douleurs, plus rien pour finir de manière décente. Il n'a même pas la présence de ses filles, ses filles "au cœur de pierres". Pourtant à travers cette misère matérielle, le père Goriot dans son agonie est beau. Cela peut paraître paradoxal vu le contexte, mais il est beau parce qu'il est vrai. Il semble fléchir et être faible : il voudrait être aussi égoïste que ses filles, ne penser et n'agir que pour lui, pour les avoir en ce dernier moment. Mais il ne le peut pas, il meurt d'amour, de son don de père et de vie pour elles, et jusqu'au bout. Conclusion La mort, profondément liée à la vie, est à première vue relative au contexte social et à la perception que l'on en a. Cependant, indépendamment du contexte social, du cadre familial, peut-être même des circonstances de la mort, il semble que le sens de cet ultime moment se comprend à la lumière de ce qui a été vécu avec et pour les autres, avec et pour Dieu. Il serait sans doute bon de partager ce départ, de partir avec au cœur un seul moment de ces instants partagés vraiment, instant d'unité dans l'amour avec les autres et avec Dieu. (1) P. GRIMAL : La civilisation romaine, p. 77, Flammarion, 1981. |





