Le christianisme n'est-il supportable que dilué ?






par Stéphane Marcireau (Texte 1)
par Loïc Buthaud (Texte 2)



Le christianisme n'est-il supportable que dilué ? (Stéphane Marcireau)

Il nous faudrait tout d’abord interroger l’individu pour savoir comment il endosse les exigences du christianisme avant d’interroger la société pour savoir comment elle peut intégrer cette présence des chrétiens en son sein. Il faudra aussi penser à se demander dans quoi est dilué le christianisme.

Cette question semble s’adresser d’abord au chrétien : est-il vraiment possible de vivre chrétiennement parmi d’autres hommes ? Le doute insinué concerne une charge, un fardeau que ferait peser le désir de vivre un christianisme authentique ou disons le «pur». Les exigences du christianisme seraient-elles inaccessibles au commun des mortels ? En effet, s’il n’y a réellement qu’un chrétien, le Christ même, ceux qui cherchent à le suivre ou à l’imiter, chargés de leur imperfection humaine n’arriveront à rien. Saint Paul le constate lorsqu’il déclare qu'il ne fait pas le bien qu’il voudrait faire et qu’il fait le mal qu’il voudrait éviter. D’ailleurs Gandhi lui-même reconnaissait que le christianisme était trop parfait pour que l’on parvienne à le pratiquer et à le vivre.
Cette inaccessibilité que rencontrerait un individu épris de perfection et de pureté le pousserait peut-être à l’intégrisme et au refus d’une société chrétienne tiède ou laïque. Dans ce cas, le «fou de Dieu» ou encore l’«homme ivre de Dieu» se heurtant à ses propres limites se fracasserait aussi contre l’inertie du groupe. Ne faut-il pas alors mettre de l’eau dans son vin ?
Face au constat de la difficulté de vivre la radicalité de l’Evangile (parabole du jeune homme riche, vie communautaire, sacrifice, pardonner à ses ennemis…) ne faut-il pas alors prendre le parti de faire des détours et des compromis ?

La question nous renvoie ici à la définition que nous donnons du christianisme : est-ce une religion de la pureté (qui engendrerait violence et exclusion) dont l’idéal demeurerait inaccessible ou plutôt une religion de la fidélité ? Une fidélité qui s’établit dans une relation avec quelqu’un, face à un message, à une attitude. La fidélité rejoindrait alors la foi et la confiance qui, reconnaissant l’imperfection, espèrent en la miséricorde divine.
Celui qui ne recherche que la pureté s’appuie exclusivement sur ses propres efforts et rejette ce qui l’empêche de progresser. Le croyant fidèle, plus humble, lui, essaie de suivre son Dieu tout en sachant qu’il lui faudra trébucher, se relever, reprendre sa croix… L’Amour et la confiance vont ainsi permettre au chrétien qui cherche à être fidèle au Christ, de cheminer dans l’existence. Le message du Christ s’infuse alors dans l’imperfection et les limites de l’humanité tout en visant un idéal, une fidélité.

Cependant ce chrétien s’inscrit dans une société humaine. Qu’advient-il alors de son influence sur ce groupe ? En cherchant à être fidèle au Christ, le croyant peut devenir un guide, c’est-à-dire un saint. Presque toutes les époques ont des saints mais peut-être n’en faut-il pas de trop, quelle que soit la société…
Le christianisme a été une force destabilisatrice voire corrosive pour les sociétés antiques : véhiculant un rapport nouveau à la loi ainsi qu’entre les hommes, il contribua à la transformation de l’empire romain. Au sein de la Pologne communiste, il demeura une force de contestation. A un certain degré d’ignition le christianisme corrode et provoque, bouleverse voire renverse. Il peut alors paraître judicieux - pour les garants de l’ordre temporel - de l’atténuer, de le diluer afin de préserver un ordre social, de transformer cette religion dynamique (avec une morale ouverte) en une religion statique (avec une morale fermée). Le pouvoir temporel ne peut-il pas alors chercher à se concilier ce pouvoir spirituel, voire à se confondre avec lui afin de le dompter ?

La France depuis 1789 ­ dans la continuité des Lumières - semble s’être méfiée des religions et de leurs penchants totalitaires en instaurant notamment en 1905 la séparation entre l’Etat et les églises. Mais en 2003, le christianisme ne vise aucunement à instaurer de régime politique ou de théocratie. Alors où serait aujourd’hui le danger ?

Le judéo-christianisme est l’une des fondamentales matrices de la civilisation occidentale. Alors pourquoi chercherait-on à le diluer ou à le préserver sous une forme incandescente mais recouverte de cendres ? C’est un peu comme si, par exemple, on omettait volontairement de rappeler l’héritage judéo-chrétien tout en déplorant à haute voix que les individus perdent leurs repères culturels, ne s’engagent plus, oublient les valeurs d’abnégation, de gratuité… Il me semble que le christianisme n’est supportable que dilué pour notre société française parce que le visage du Christ souffrant et martyr est scandaleux. Certes, nous admettons tous (en principe) les valeurs de solidarité, de gratuité, de don, d’égalité entre les hommes et les femmes, d’égale valeur de tout être humain quelle que soit sa race et sa religion, que nous soyons chrétiens ou non. Mais qu’advienne le visage du Christ et apparaît le scandale : non pas forcément le retour psychologique des mauvais souvenirs d’un catéchisme mais plutôt le fait qu’un visage, un Dieu fait homme nous interpelle et nous renvoie l’image de notre faiblesse. Ce Dieu est trop proche et trop humain pour être supportable…

Nos contemporains ne veulent pas d’un Dieu martyr et souffrant. Le christianisme est «dilué» car au fond c’est le culte de la force qui prévaut : la fascination pour l’argent et pour la violence l’emporte. L’Amérique fascine par sa puissance armée ou économique, les fanatiques musulmans par leur détermination et leur force qui fait trembler les tours et les plus puissants.
Le christianisme n’est supportable que dilué car regarder en face le Christ reviendrait à accepter de répondre à un appel, celui de la sainteté, de l’humilité, du saut dans l’incertitude, du dépouillement de soi et de sa propre volonté (de puissance ). Il s’agit d’un appel à une certaine pauvreté. Alors le message du christianisme est dilué dans une course au bien-être individuel et à la consommation (des nantis), dans la croyance que les riches méritent ce qu’ils ont et les pauvres ce qu’ils sont…

Que signifie être chrétien et vivre chrétiennement ? Il n’y a pas de loi à appliquer mais un exemple à suivre, une fidélité à maintenir tout en reconnaissant nos limites. Mais nous gageons que cette humilité loin d’écraser l’homme le grandit. Ce message est paradoxal. De même se révèle incompréhensible ce visage d’un Dieu incarné… et Trinité. Ce Dieu qui souffre avec les hommes gêne la société car il appelle au mouvement, à une instabilité et à une remise en question. Nous voulons bien du partage, du don, de la solidarité mais nous recherchons en même temps la puissance et la force qui ne cessent de nous fasciner… L’art pourrait exercer une fascination mais il ne possède pas de visage : il est déjà lointain. Alors peut-être faudrait-il que des saints et des saintes surgissent, que des visages s’éclairent, que des incarnations de la fidélité la plus vive dans le Christ témoignent. En effet, ce qui réside dans la confiance et l’abandon ne souffre plus de demi-mesure ni de dilution et stimule et appelle.
La force et la grandeur du christianisme ne résident-elles pas dans le fait de demeurer essentiellement insaisissable et incompréhensible, et d’échapper ainsi à l’emprise intellectuelle et aux pouvoirs temporels ?






Le christianisme n'est-il supportable que dilué ? (Loïc Buthaud)

Chaque siècle de l'histoire de l'Eglise catholique connaît ses mouvements internes de radicalisation, de purification, d'idéalisation des origines et de refus du mal temporel. Le protestantisme, avec la diversité de ses églises, n'a pas autant que le catholicisme eu à répondre de telles tendances et tensions. En effet, devant assurer son unité doctrinale et éventuellement rituelle, l'Eglise a tour à tour dû combattre ou composer avec ses mouvements, que ce soit les recherches de purification aux premiers siècles, les repentis pratiquant l'auto-flagellation publique au Moyen-âge, les vaudois, les prêches enflammés de Savonarole, le jansénisme… jusqu'à certaines congrégations nouvelles aujourd'hui.
On peut constater que, si ces mouvements de radicalisation ont pu avoir quelque influence sur l'Eglise, ils ne sont jamais pour autant devenus la doctrine officielle de l'Eglise. Souvent marqués par le refus du siècle, rares sont ceux qui ont réussi à le dépasser. Schisme, extinction ou amollissement au sein de l'Eglise sont leur destin aussi éphémère que leur apparition a pu être violente et populaire.
Ainsi l'Eglise n'a pu garantir sa durée et son unité qu'en construisant un modèle d'équilibre doctrinal, de recherche permanente d'un juste milieu entre le message biblique, la diversité de ses orientations théologiques et pratiques, leurs éventuelles succès auprès des fidèles, la nature du siècle dans lequel elle agissait, etc. Parfois coupant une branche qu'autrefois elle célébrait, parfois reconnaissant ceux qu'elle condamnait auparavant.
En ce sens on peut admirer l'exemplarité politique de l'Eglise qui a réussi à conserver une unité qu'aucune autre religion ne peut revendiquer et une pérennité deux fois millénaire. Il n'y aurait ainsi pas de problème si l'Eglise catholique n'avait aucun rapport avec le christianisme qui se présente dans ses textes fondateurs comme justement une doctrine d'une radicalité inouïe, ignorant les concessions, les compromis, les adaptations. Quelles exigences ou appels du christianisme (amour du prochain, refus des richesses matérielles, recherche du salut, adhésion à la volonté du Père, remise des dettes…) pourraient faire l'objet d'un compromis ? Ce sont plutôt des injonctions non-négociables. Et les tièdes sont vomis.
C'est pourquoi le christianisme ne peut exister dans le catholicisme que dilué. Non pas qu'il faille en faire reproche à l'Eglise ou l'en condamner. Il me semble que c'est dans la logique même de tout mouvement qui recherche l'unité, comme c'est le cas de l'Eglise. Comme d'une manière générale toute recherche du Bien, du Vrai ou du Beau est source de division, toute recherche d'unité est source de compromis et donc de refus de la radicalité. Ce n'est donc pas tant la dilution du message évangélique dans le siècle qu'il faut pointer du doigt que cette dilution au sein même de l'Eglise. La preuve en est que les Eglises protestantes qui ont moins que le catholicisme l'exigence d'unité peuvent être bien plus radicales et absolues dans leur vie et leur foi.