Les autres sont-ils source d'insécurité ? |
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Deux désirs contradictoires souvent nous habitent : le désir de trouver place auprès du foyer et le désir de le fuir ; la recherche du familier apaisant et la quête de la nouveauté enthousiasmante ; le désir de la répétition, du pareil au même, en même temps que le désir du changement, de l'inattendu. Certes on aurait tôt fait d'associer au désir du foyer le caractère sécurisant du repli sur soi. A l'inverse, le rapport au autres étant toujours un tant soit peu douloureux, la différence surprenante apparaît plutôt comme déstabilisante, insécurisante, déséquilibrante.
Cependant, il n'en est peut-être pas ainsi, puisque c'est quand nous sommes installés dans l'habitude sereine et sans surprise du "chez nous" que justement nous espérons la nouveauté aventureuse. Sans doute est-ce parce que dans l'ennui de la répétition nous trouvons en fait toute autre chose que la paix. Dans le bonheur espéré de la quiétude avec soi-même il y a moins de sécurité qu'on ne pouvait l'imaginer. Le bonheur est toujours sur l'autre rive, disait Dante ; nul doute que ce sentiment de frustration ne se ressent jamais autant que dans la solitude. Dans la solitude on ne se "retrouve" pas, comme souvent on l'entend, mais plutôt on se perd, à l'image d'un Robinson qui ne sait plus qui il est jusqu'à sa rencontre avec Vendredi. Loin des autres il y a donc insécurité, insécurité que je qualifierais volontiers de métaphysique au sens où elle affecte l'être même. Cette insécurité est de nature identitaire. Ce n'est qu'auprès des autres que nous sommes nous-même, avec les autres dans l'action, ou pourquoi pas contre les autres. Certes alors cela exige que nous fassions face à d'autres insécurités. Celle de l'incommunicabilité ou plutôt de la difficulté à se dire et à se comprendre ; celle de la peur d'être submergés par la différence des autres jusqu'à perdre son identité. L'insécurité face aux autres, qui se traduit par les signes de la timidité, de la jalousie ou de la colère, peut être ramenée à ce que le rapport aux autres nous révèle de nous même : notre fragilité identitaire. Ainsi, si nous sommes pris entre le désir du foyer et celui de le fuir, parfois jusqu'au déchirement, c'est que nous sommes probablement d'abord à la recherche d'une quiétude qui ne se trouve ni dans la solitude ni au contact des autres. De cette quiétude la conscience lucide doit faire le deuil. Le foyer ne doit apparaître que comme le lieu du repos provisoire, parce que nous n'avons pas en nous les ressources suffisantes pour nous tenir comme à l'extérieur de nous-même sous le regard des autres ou pris dans la conversation. La fatigue d'être soi auprès des autres impose des retraites régénératrices, sans succomber à la douce illusion par laquelle cette retraite se présente à nous comme notre paradis propre. Les autres sont-ils source d'insécurité ? (Stéphane Marcireau) Postuler que les autres seraient source d’insécurité ne reviendrait-il pas à rejoindre Sartre qui déclarait plus gravement que « l’enfer c’est les autres » ? Or enfer et insécurité ne sont pas synonymes et si l’enfer exclut le bonheur, nous estimerons que l’insécurité ne représente qu’un obstacle à la pleine réalisation d’un bonheur. Alors dans quelle mesure les autres vont-ils se placer sur l’échiquier d’une vie singulière ? Commençons par reconnaître que si nous sommes bel et bien « jetés » dans ce monde sans rien avoir demandé, il nous faut savoir gré à autrui de nous avoir nourris, protégés, éduqués, aimés… Ainsi l’acquisition de la conscience et du langage ne va pas sans la présence d’autrui. Et pourtant les autres pourraient aussi faire obstacle à notre réalisation du bonheur et l’insécurité désignerait cette situation où les autres, portant atteinte à notre intégrité extérieure (physique) ou intérieure (spirituelle ou intellectuelle), briseraient un fragile équilibre. Parmi les atteintes externes, les blessures, la mort provoquée par autrui …constituent d’évidents obstacle au bonheur. Concernant les obstacles internes, les préjugés, les peurs distillés par les autres peuvent s’ériger tels des barrières brisant toute aspiration au bonheur. C’est ainsi qu’Epicure combattait l’idée que l’on se faisait couramment de la mort afin de libérer ses disciples de toute peur. Les kamikazes fanatiques du 11 septembre, en provoquant douleur et traumatisme, ont engendré de l’insécurité… Celles et ceux qui s’intéressent au « développement personnel » doivent être vigilants quant aux sectes qui s’infiltrent dans ce courant spirituel et qui cherchent à manipuler tout en dissimulant leurs réelles intentions… Il semble donc possible d’admettre que les autres soient source d’insécurité. Cependant la question pourrait se déplacer et nous amener à nous demander dans quel ordre il faut procéder pour retrouver l’équilibre entre soi-même et les autres. Certains tel Démosthène diront qu’il faut d’abord triompher des ennemis intérieurs avant de vaincre les ennemis du dehors, au sens où une révolution personnelle devrait d’abord s’opérer avant que l’on veuille modifier l’environnement. Cela revient cependant à faire porter une écrasante responsabilité sur les épaules de l’individu. L’individu est-il à ce point libre et autonome qu’il soit capable de rétablir son propre équilibre avant de rétablir celui du monde extérieur ? Le monde ne nous laisse pas de marbre, c’est ce que reconnaissent certains penseurs matérialistes qui estiment « qu’on ne triomphera pas des ennemis intérieurs avant d’avoir vaincu les ennemis du dehors ». En ce sens, nul n’est une île, et la paix spirituelle ou intellectuelle comporte une installation matérielle (sécurité des personnes et des biens…) dans laquelle autrui joue un rôle. C’est alors que surgit le projet politique et la question du vivre ensemble : il doit être possible de s’accommoder de la présence d’autrui si une même direction est visée. Mais est-il possible d’atteindre cette synergie ? La tentation est grande de donner la parole à Freud qui estime qu’il est impossible à l’homme d’être heureux. Selon lui, notre propre corps, la nature et les autres contribuent à ralentir et à annuler notre atteinte de la satisfaction. Tous dressent des obstacles insurmontables : la blessure brise la carrière du sportif, la foudre ainsi que le poing du voisin… peuvent s’abattre sur nous. Etrange situation que celle de l’être humain. Au fond tout appui (notre corps, la nature, les autres) est instable et semble appeler chacun à fonder son espérance sur autre chose (ou sur rien du tout, et donc à ne plus rien espérer). L’évocation de la transcendance trouverait ici sa place tout en sachant que l’on peut donner de Dieu l’image de Père aimant (qui rassure et donne un appui fort) ou celle du Juge implacable et sévère (qui instaure davantage la crainte). Finalement, nous pourrions dire que la pire instabilité demeure celle du double langage ou du moins d’un langage qui demeure superficiel et n’explique pas le réel. Les médias et les publicités diffusent des messages concernant aussi bien la possibilité de préserver une peau douce et saine (et donc de paraître toujours jeune), la déclaration que les hommes sont libres et égaux ou encore qu’il est possible d’être heureux en consommant certains plats succulents…En même temps sont propagés d’autres messages rappelant que -quoi que l’on fasse- la pollution (pensons à Tchernobyl) atteint la santé, que nombre d’êtres humains sont exploités comme des esclaves ou encore qu’il, faut se méfier de tout ce que nous mangeons (le bœuf…). Or la complexité du réel ne peut se satisfaire d’une juxtaposition de constats, aussi objectifs soient-ils (la sapidité d’un plat et en même temps la nocivité de viandes contaminées sont des observations objectives). Cette complexité du réel appelle une hiérarchisation des valeurs et un apport de sens. Le besoin de comprendre le réel et d’articuler ses paradoxes nous apparaît fondamental pour que l’homme surmonte l’omniprésente insécurité. Il ne s’agit pas d’étayer de nouvelles théories qui s’adresseraient seulement à l’intelligence. En effet, l’homme est plus que son intelligence, il est aussi un cœur et une affectivité. Il faudrait donc embrasser la complexité de l’homme. De nombreuses cultures anciennes possédaient des mythes pour donner sens à la complexité du monde et aux actions humaines. La culture occidentale moderne, elle, ne nous semble plus proposer de discours global et poétique, trop asséchée par le discours scientifique (exclusivement rationnel) et trop désenchantée suite aux guerres mondiales. Peut-être le christianisme, en parlant au cœur et à l’intelligence, avec des paraboles et des mythes, pourrait-il réinscrire l’homme en lui-même et dans le monde ? Les autres sont-ils source d'insécurité ? (Anne Vinh) Le sentiment d'insécurité peut être généré par différentes causes : la peur de l'inconnu, la diminution ou la perte de l'espace vital, le manque de confiance en soi, le caractère imprévisible de certaines personnes peu équilibrées, la peur de se sentir découvert, percé à jour dans ses faiblesses, déstabilisé dans ses convictions, un passé relationnel douloureux qui rend méfiant à tout jamais envers le genre humain. L'autre est très souvent à l'origine de ce sentiment d'insécurité, mais il y a aussi l'Autre (l'Adversaire, l'Ennemi, ou quel que soit son nom), et aussi soi-même, pour peu que l'on souffre de dédoublement de la personnalité ! La plupart des êtres humains sont obsédés par la protection de leur intégrité personnelle : la garantie de l'existence de toutes sortes de gardes-fous moraux, matériels ou institutionnels, leur permet de se sentir plus ou moins en sécurité. La gradation du sentiment d'insécurité dépend étroitement du fameux triangle des besoins primaires, secondaires ou tertiaires. On a d'abord peur pour des choses élémentaires : pour sa vie et pour celle des siens, pour sa nourriture, puis l'on se préoccupe de conserver ses biens, son avenir, sa position sociale, son couple… Le Livre de Job, dans la Bible, illustre très bien l'abandon total à la Providence Divine d'un homme qui avait pourtant tout à craindre d'une perte de son statut social. Il a tout pour lui : une santé de fer, des biens immenses, une grande et belle famille, un cheptel gigantesque, une position sociale importante, une foi enracinée dans le roc. Et voilà que l'AUTRE par excellence, Satan, suite à un pari avec Dieu, va venir ruiner son existence, réduisant à néant, une à une, toutes les raisons qui lui donnaient un sentiment de sécurité, afin de l'amener à douter de Dieu lui-même. Implacablement, il lui fera perdre tout ce à quoi il tenait, détruisant ses biens, décimant sa famille, son cheptel, l'affligeant d'un ulcère atrocement douloureux. Heureusement, Dieu n'a pas permis qu'il touche à sa vie… Même la propre femme et les "amis" de Job, Eliphaz de Temân, Bildad de Shuah et Cophar de Naamat, viennent le railler, le torturer moralement pour le pousser à la révolte contre Dieu, invoquant toutes sortes de raisons fallacieuses pour le pousser à croire que Dieu est inique. Et pourtant, il garde toujours sa fidélité à Dieu, disant qu'Il a le droit de reprendre ce qu'il a donné. Admirable Job, que Dieu récompensera au centuple à l'issue de cette épreuve, en le dotant d'une immense famille, de biens encore plus importants qu'auparavant, et en lui rendant la santé qu'il avait perdue ! Fallait-il que Dieu ait été sûr de son serviteur pour laisser Satan détruire le bonheur et la santé de Job, même pour un temps ! Mais, si des biens, un domaine ou un cheptel peuvent se remplacer, est-il vraiment parvenu à oublier, comme par l'effet d'un lavage de cerveau, la vie antérieure qu'il avait menée, sa famille décimée ? C'est une question qui reste sans réponse… Nous venons de voir que l'Autre, l'Ennemi invisible, peut nous menacer, et cela risque d'engendrer chez nous un désir de solitude, afin de nous protéger de tout et de tous. Pourtant, vivre seul peut, paradoxalement, s'avérer aussi insécurisant que sécurisant, et ce pour plusieurs raisons. D'aucuns préfèrent s'isoler et vivre en ermites, loin de la société des hommes, soit par désir d'être tout entiers à l'écoute de la volonté de Dieu, soit par peur des autres, par misanthropie. Certes, loin des autres, je peux me sentir à l'abri des agressions verbales, des attaques, des menaces, des vols, des meurtres. J'ai le sentiment, sans doute illusoire, que je suis hors de danger, que personne ne peut me déstabiliser si je suis seul, face à moi-même. Mais seul, comment puis-je être sûr que je ne risque rien ? C'est déjà une erreur, puisque nous sommes parfois notre pire ennemi. Ainsi, Amélie Nothomb, dans son roman, Cosmétique de l'Ennemi, narre l'autodestruction lente et insidieuse, dans la salle d'embarquement d'un aéroport, d'un être rongé par le remords d'un crime odieux qu'il a commis des années plus tôt. Inconsciemment, il devient schizophrène et se parle à lui-même, se devenant insupportable jusqu'à mettre fin à ses jours dans un accès de rage contre cet "Ennemi" intérieur, cet "autre", qui n'est autre que… lui-même. Quand on vit en société, à tout moment, un autre peut surgir, qui nous mettra en danger. Seul, nous ne pouvons pas grand chose pour nous défendre, surtout que nous ne pouvons être sans cesse en alerte pour parer à toute éventualité. L'effet de surprise, le caractère imprévisible du danger est un des facteurs les plus angoissants. Plus la société est primitive et violente, plus le sentiment d'insécurité est grand : c'est une évidence. Depuis la nuit des temps, les petites sociétés tribales entretiennent une cohésion d'autant plus indéfectible de leur groupe restreint qu'elle dispose de peu de moyens de défense contre les attaques, les agressions venues de l'extérieur. L'union fait la force ! Les autres sont donc peut-être un mal nécessaire pour préserver notre sécurité… Il importe donc de bien les choisir, afin de limiter à tout le moins leur capacité de nuisance. En principe, ceux en qui nous pouvons avoir le plus confiance sont les membres de notre famille. Mais le cercle familial lui-même peut parfois receler des traîtres, des parricides, des infanticides, des violeurs incestueux. Combien de rois et d'empereurs ont péri par la main d'un proche ! Ainsi, Tamar, sœur d'Absalom, fut violée par son demi-frère, Amnon, premier-né du roi David… La vengeance étant un plat qui se mange froid, Absalom fera assassiner Amnon deux ans plus tard… (1) Les exemples dramatiques ne manquent pas dans la Bible, prouvant que ces exactions ne sont pas seulement l'apanage des esprits dégénérés de nos contemporains sans foi ni loi. Les autres sont donc incontournables et nous ne pouvons raisonnablement vivre ni tout à fait sans eux, ni fusionner avec eux… Il nous appartient de construire des barrières et des garde-fous pour nous protéger de l'influence mauvaise de certains d'entre eux. Nous pouvons aussi tenter de ne profiter que de leurs bons côtés, ou tout au moins le plus possible. Les tabous millénaires, les codes, les lois écrites ou implicites, les cours de maintien, les manuels de savoir-vivre, les cours de self-défense, les murs et les abris anti-atomiques sont autant de moyens de nous protéger de l'autre, de minimiser sa capacité de nuisance, mais ils permettent aussi d'aplanir le chemin qui nous mène vers lui. Mais ils ne pourront rien pour nous si nous n'apprenons pas à aimer ce qu'il y a de beau et de bon en l'autre, à connaître cet autre qui nous fait peur, cet autre qui est autre, qui dérange. Dans "enfermement", il y a "enfer", et tout le monde n'est pas à même de se supporter ! Se retrouver seul face à soi-même peut parfois être pire que d'être confronté à d'autres personnes. Les autres nous renvoient un reflet de nous-mêmes qui peut être positif ou peu flatteur, mais qui nous permet de nous situer, voire, simplement, d'exister ! Il faut être très solide et très structuré pour vivre seul : en général, à l'exception des ermites, la plupart des personnes qui vivent dans l'isolement complet sont ou deviennent folles, car elles ont besoin du regard de l'autre pour se sentir exister. Même si la vie communautaire, qui est le lot de la plupart des humains - à différents degrés - , est parfois décapante, irritante, usante, voire angoissante, elle nous permet de progresser et de nous bonifier, elle est souvent porteuse d'enseignements et de joie. Certains y trouvent le moyen d'assouvir leur soif de pouvoir, de satisfaire leur orgueil en faisant fi des autres, voire même en les détruisant, en les spoliant ; d'autres, au contraire, sont heureux de rendre service, d'aider leur prochain, de le mettre debout en lui rendant sa dignité perdue, de restaurer l'image qu'il a de lui-même en le valorisant, lui rappeler qu'il a été conçu à l'image de Dieu. Au Vietnam, on a coutume de dire qu'en enfer, les hommes meurent de faim avec des baguettes trop longues pour s'alimenter, tandis qu'au Paradis, les hommes ont compris la finalité de ces étranges baguettes et vivent heureux en se nourrissant mutuellement ! On a tellement plus de plaisir en vivant pour les autres que pour soi-même ! Et n'oublions pas que l'autre est un miroir dans le regard duquel nous retrouvons ce que nous sommes. "Le meilleur moyen pour apprendre à se connaître, c'est de chercher à comprendre autrui" , disait André Gide. L'autre peut donc aussi bien nous reconstruire que nous détruire, nous déstabiliser : tout dépend du vécu de chacun ! Non, les autres, ce n'est pas nécessairement l'enfer. (1) 2 Samuel 13 (1-37) Les autres sont-ils source d'insécurité ? (Jean-Yves Meunier) La lune se cachait, histoire de ne rien éclairer sur les événements de cette nuit. Seules les étoiles lointaines et blafardes parvenaient à transpercer timidement la brume récalcitrante qui retenait dans sa gangue les marais d'East River. Même les alligators voraces semblaient ne pas vouloir transgresser le silence établi sur les eaux grises et les terres spongieuses de cette contrée inculte. Sporadiquement, des bulles de gaz à l'odeur nauséabonde s'échappaient de la vase profonde dans un effort de délivrance ascendant vers la surface terne et stagnante. C'était pourtant ce lieu fort peu propice aux ballades touristiques qu'affectionnait un groupe de cinq pêcheurs locaux qui, entre deux rasades de vinasse, s'amusait avec la faune sous-marine, seule richesse de ces marais lugubres. Par quel malheureux hasard, ces petits navigateurs nocturnes se détournèrent de leur parcours habituel pour s'enfoncer à bord de leur barque dans les conches sombres et informes, eux-mêmes ne le savent pas. Peut-être flairèrent-ils quelque banc de poissons hors du commun ou bien se provoquèrent-ils dans un défi silencieux face à cet inconnu labyrinthique ? Certainement les deux à la fois, la boisson frelatée aidant. Toujours est-il qu'ils ne tardèrent pas à se perdre malgré leur connaissance aiguë du terrain : dans cet environnement glauque, les repères deviennent flous rapidement, un lit de roseaux ressemble à un autre lit de roseaux, un arbre tordu à un autre arbre tordu… C'est Bradley, sergent à la retraite profitant de ses connaissances des terrains difficiles acquises au Vietcong, qui admit le premier que l'équipage était bel et bien perdu : "Il va falloir attendre l'aube si nous voulons retrouver le chemin du retour les gars, la poisse est trop forte par ici". "Cela ne doit pas nous empêcher de ramener de la poiscaille en tous cas" rétorqua Joe qui ne perdait jamais une occasion de parler même de manière détournée de son restaurant miteux à Okkham, la ville voisine du marais. "Si vous me ramenez à bon port, je vous ferai une petite fricassée dont vous me direz des nouvelles" poursuivit-il. Cela eu le mérite d'encourager le reste de l'embarquée surtout Tex qui n'avait rien contre un repas gratuit depuis qu'il se trouvait au chômage, de plein gré, aimait-il à préciser. "Si encore nous pouvions nous repérer avec les étoiles" maugréa Johnny se revendiquant spécialiste des constellations depuis qu'il a été la star régionale de rock, certes quelque peu déchue actuellement. Seul Bruce se contentait de pousser un grognement comme pour leur demander de faire moins de bruit. Il trouvait cet endroit suffisamment étrange pour raviver sa flamme artistique mise sous le boisseau de son occupation - juste bonne à lui permettre de survivre et d'acheter quelques toiles vierges et autres pinceaux- de peintre en bâtiment. Ce fut lui d'ailleurs qui, à force de rechercher de multiples détails évocateurs dans le décor fantomatique, s'aperçut le premier de l'étrange objet situé à 5 rames de l'embarcation et camouflé par les carex ainsi que par un tronc d'arbre mort. Ils auraient pu laisser cet objet tranquille en le prenant pour un gros déchet en ferraille mais son apparence bizarroïde et sa luminescence légèrement bleutée attirèrent au final tous les regards. "Attention les gars, ça doit être une bombe à retardement lâchée par un avion furtif de ces salauds de communistes ! ! !". "Bradley, t'en as pas marre de dire des âneries à tout bout de champ !" lui rappela Bruce. "Tu as déjà vu une bombe comme… cette chose ? !". "Sur le champ de bataille, mon petit gars, tu en vois des vertes et des pas mûres… Tu découvres vite que l'imagination , ce n'est pas ce qu'il manque aux ennemis pour te trucider. Et les cocos, c'est bien connu, ils font tout pour nous en foutre plein la gueule !" renchérit le soldat. "Toi et ta paranoïa… Si on t'écoutait, on serait persuadé que le chômage, la violence, les maladies et tout ce qui ne va pas sur terre, on le doit aux soviétiques !" répliqua le peintre. Cela eu le mérite de clore la discussion malgré un ultime "… mais ils sont pas comme nous…" lâché dans un soupir de dépit par le sergent. "Quand vous aurez fini votre querelle de ménage, on pourra peut-être voir de plus près ce… truc. Moi ça m'intéresse l'inconnu. Va savoir s'il ne s'agit pas d'un bout de météore tombé dans ces marécages." s'aventura à dire le curieux Johnny. "Vous savez les gars, le poisson c'est mon objectif, je me fiche comme de l'an 40 de ce que c'est ce fichu machin. A chaque fois que tu t'intéresses à ce qui se passe à côté de toi, cela t'apporte que des ennuis… ou pire." s'inquiéta Joe. Le débat entre les cinq matelots d'eau douce connut quelques autres instants mémorables jusqu'à ce que l'un d'eux évoque les retombées médiatico-financières éventuelles d'une telle découverte. "Je serais pas contre une hausse de mes revenus" fut la phrase de Tex qui mit fin aux réticences encore palpables de certains. Ils s'approchèrent donc de l'objet, véritable intrus dans cet environnement marécageux. Leur attention se focalisa sur les lignes pures et harmonieuses se dessinant sur une sorte de sphère grisâtre agrémentée de symboles et autres runes pour eux inconnus. "Ce doit être chinois plutôt que russe, ce bidule-là" annonça péremptoirement Joe. Avec un clin d'œil, Bradley riposta : "Ouais, chinois ou russe, c'est du pareil au même ! !". Cependant, l'impression d'être face à quelque chose d'inconnu leur faisait dresser les cheveux sur la tête surtout lorsqu'un signal strident se mit à claironner au moment où Johnny toucha l'objet du bout de sa rame. Ce n'est qu'après de longues minutes qu'ils purent ôter les mains de leurs oreilles et découvrir simultanément avec effroi qu'un gigantesque rayon lumineux sortait de la sphère, déchirait la brume pourtant tenace et s'étirait jusqu'au ciel sans qu'ils puissent voir son terme. La stupeur ajoutée au déséquilibre entraîné par les mains sur les oreilles les fit basculer hors de la barque dans l'eau insalubre. Péniblement et dans un silence de cathédrale - seuls quelques jurons de Bradley bravaient la trouille générale - les cinq remontèrent dans leur embarcation juste à temps avant de ressentir un vrombissement puissant provenant d'au-dessus de leur tête. Timidement, ils regardèrent vers l'origine de ce phénomène inquiétant et purent voir apparaître un vaisseau de grande taille aux lignes identiques à celles de la sphère. Dans leur terreur, les pêcheurs restèrent paralysés, leur regard fixé sur l'ovni opérant un mouvement descendant de manière progressive et étonnamment silencieuse. Aucune pale d'hélicoptère ni aucune turbine d'avion ne se donnait à voir pour permettre à l'esprit de ces spectateurs ahuris de se raccrocher à une fabrication humaine. Le vaisseau s'approchait d'eux, occultait le ciel étoilée et chassait la brume accrochée au marais sans provoquer de remous sur l'eau placide ni de bruissement dans la végétation insouciante. Bradley, reprenant le premier ses esprits, hurla aux autres de reprendre les rames et de s'éloigner le plus vite possible de l'aire d'amerrissage de l'engin. Le souffle rauque et le front humide, Joe refusait de participer à la manœuvre de sauvetage pour mieux se blottir dans le fond de la barque. Sa peur se communiqua aux autres de manière tangible et atteint son apogée lorsque l'ovni en sustentation à 30 cm du sol ouvrit ce que l'on pouvait décrire comme une porte. "Tenez-vous prêt, je vous parie que les soviets nous attaquent… avec une nouvelle arme !" déclara sur un ton belliqueux Bradley tenant à pleines mains la rame en bois. Pour une fois, sa paranoïa aiguë ne souleva pas d'objection particulière parmi les autres protagonistes. Les yeux rivés sur le halo de lumière entourant l'issue dévoilée du vaisseau, Johnny aperçut une ombre s'agrandir pour finalement se transformer en un être vaguement humanoïde. Cette apparition, si elle parut décevoir quelque peu Johnny féru des mystères de l'espace, sut rassurer Tex et Bruce. La créature, de petite taille, s'avança jusqu'à eux revêtue d'aucune parure, seule une peau chitineuse et olivâtre se donnait à voir. Ce qui devait faire office de globes oculaires était surdimensionné par rapport à la face plane et semblait les regarder un par un. Des frissons incontrôlables et continus hérissaient le dos des pêcheurs. Tex réprima un cri lorsque l'individu étrange leva un de ses 4 membres supérieurs vers eux dans un mouvement doux et lent. Un timide signe de tête de Bruce fut la seule réponse à l'énigmatique geste du petit être. Une voix cristalline mais puissante se fit entendre dans leur tête sans qu'aucune bouche ni haut-parleur ne les y prépara. Un borborygme sonore indescriptible, voilà ce qu'ils comprenaient de la tentative de salutation opérée par l'entité extraterrestre. La réaction de chacun fut à la hauteur de leur caractère. Joe resta prostré se demandant juste si la voix intérieure était le révélateur ou non du début de sa folie. Tex crut tout d'abord que les gargouillis de son ventre affamé lui montaient à la tête avant de s'inquiéter pour le type d'alimentation d'une telle créature. Johnny, voulant relancer sa carrière, souhaitait se poser comme porte-parole de l'humanité et regrettait déjà les cours de langues étrangères qu'il avait négligés au profit de son groupe de rock. Bruce se laissait emporter par les nouvelles sensations qui le prenaient aux tripes, tentant de ne rien oublier de ce moment extraordinaire et espérant. Bradley, lui ne pensa à rien, se contenta d'ouvrir le feu avec son revolver caché dans sa musette. Le petit être n'eut que le temps d'exprimer une sorte d'étonnement avant de s'effondrer dans l'eau croupie. "Putain d'étrangers ! ! S'ils croient nous envahir sans qu'on ne fasse rien ! ! !". Les autres sont-ils source d'insécurité ? (Thomas Duranteau) Se poser la question des autres comme source d'insécurité, c'est mettre en avant une réflexion sur les liens sociaux entre les hommes et ce qui peut les freiner ou les former. Le thème de l'insécurité est en ce moment à la mode, mais sous une forme particulière : une sorte d'entité terrible et ravageuse qui doit concentrer à elle seule l'étendu (ou presque) de l'action politique. C'est une priorité nationale, comme on dit. Les dernières élections présidentielles ainsi que la campagne médiatique l'accompagnant en ont été les témoins plus que fidèles. Loïc Wacquant dans le Monde Diplomatique de mai 2002 analysait : "La nouvelle percée électorale de l'extrême droite en France s'explique à la fois par un mal social et par une peur. La peur, c'est celle de l'"insécurité", que les médias et les principaux candidats ont presque toujours déclinée sous l'angle de la violence de rue, presque jamais sous ceux de la précarité, de l'éducation, des salaires" (1). Il convient donc de s'interroger sur ce terme "insécurité" et ce qu'il recouvre. Prenons le problème à l'envers : la sécurité désigne l'état d'esprit confiant et tranquille d'une personne qui se croit à l'abri du danger. Soyons attentifs à cette définition : derrière l'insécurité, il faut donc percevoir une sensation, un sentiment. L'insécurité n'est pas une situation, un état de fait mais bien une perception, un regard ! Il est pratique de se rappeler ici la phrase provocante de Sartre : "L'enfer, c'est les autres". Mais doit-on s'arrêter à cette formulation ou dire plutôt : "Les autres, je les perçois comme l'enfer" ? En effet, le changement peut paraître léger mais la nuance fait tout : elle pose la question du mal chez les autres et surtout chez soi. La facilité et la simplicité de notre propre jugement, de notre regard peuvent amener à de fausses réponses tant au niveau individuel que collectif. Ch. Blondel, dans une étude sur Proust, a une phrase très juste et très riche pour nos propos : "La clef d'autrui est d'abord en nous même, car nous ne faisons jamais que conjecturer autrui". La question posée prend alors un relief nouveau car elle sous-entend une autre interrogation, celle du sens et de la légitimité d'une recherche de sécurité chez les autres. L'abord de la question de la sécurité au niveau politique ne peut conduire qu'à des exigences immédiates et la valeur politique primordiale devient moins la justice que la non-déception des attentes. La possible exagération du rôle de la police ou de la répression met en lumière le manque d'une exigence plus importante qui devrait être la considération des autres non comme source d'insécurité mais comme représentant d'une même humanité. Dans les couloirs austères des tribunaux, dans ceux plus sombres encore des prisons, dans nos mémoires, nous voulons trop facilement placer dans des cases simples et rassurantes le problème sociétal insoluble du mal. La recherche de sécurité doit donc d'abord être une recherche personnelle, intérieure. Si la vraie source des maux est intérieure, il n'y a de sécurité, comme saint Augustin le pressent, que pour celui qui a atteint en Dieu sa béatitude. Les autres étant sur terre des reflets de Dieu, tentons toujours, avec l'aide du Christ, d'y rechercher la source d'une vraie sécurité, elle-même à la hauteur de la confiance que l'on aura voulu y engager. La paix sera alors assez présente pour nous permettre de considérer les autres dans leur différence et leur richesse. Le sentiment profond d'insécurité qui pourrait ensuite nous habiter n'aurait plus les autres comme cibles, mais serait ce puits communiquant vers l'absolu… (1) WACQUANT Loïc, "Les impasses d'un modèle répressif. Sur quelques contes sécuritaires venus d'Amérique", Le Monde Diplomatique, mai 2002, p. 6.
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