Quelle image du Christ pour le XXIe siècle ?




Résumés :

Résumé 1 (Loïc Buthaud)
Et si nous nous interrogions sur le sens même de cette question: l'image du Christ ne dépasse-t-elle pas les siècles? Mais pourtant, le mystère de l'incarnation n'est il pas que le Christ éternel soit apparu au coeur d'un siècle d'hommes.

Résumé 2 (Jean-Luc Cravéro)
Le ressuscité n’apparaît pas comme un souverain victorieux qui a écrasé ses ennemis, il est simple, assuré mais sans arrogance. En envoyant ses disciples en mission, Jésus mène à bien sa propre tâche mais en laissant chacun mener la sienne dans le cadre du projet de salut du monde. Il a avec tous une relation adulte, mûre, faite de liberté et de responsabilité, de lucidité et de confiance.
Les blessures de Jésus font partie de son histoire mais il rayonne en même temps d’une force de vie qui électrise, ragaillardit, sèche les larmes ; une force de vie qui enthousiasme, redonne cette jeunesse de l’âme qui pousse Pierre à se jeter à l’eau pour rejoindre son roi qui l’attend sur la rive du lac.

Résumé 3 (Stéphane Marcireau)
L’image du Christ peut être soit celle d’un homme sage, dispensant avant l’heure "les droits de l’homme", soit celle d’un être mystérieux à la fois homme et Dieu, qui abolit les lois rationnelles en s’appuyant sur la surnaturel. Par conséquent, les questions concernant la résurrection, les possessions, les anges, les miracles, le sort des morts... vont avoir une importance cruciale...

Résumé 4 (Bertrand Parisot)
Chercher à définir un visage se réduit aujourd’hui à une "communication", un propos publicitaire, forcément à sens unique.
On peut très bien trouver dans l’Évangile nombre de réponses aux besoins du monde, un message fort d’espérance et de confiance centré sur la Résurrection.
Le vecteur d’un tel message est devenu aujourd’hui aussi important que le message lui-même. Il lui faut donc pour qu’il puisse porter une forme adaptée à la génération de l’image sans tomber dans les excès du virtuel.

Résumé 5 (Laurent Pérault)
Les Evangiles nous présentent le Christ à travers sa vie, sa mort et sa résurrection, mais aussi à travers ses relations et son enseignement. Jésus cherche toujours à réaliser le vrai bonheur autour de lui : il se fait proche des gens de son temps, il est attentif aux plus démunis, il se fait compagnon et guide sur le chemin de la vie... Tous ces visages du Christ parlent sans aucun doute aux hommes de notre temps.

Productions complètes :

par Loïc Buthaud  (Texte 1)
par Jean-Luc Cravéro  (Texte 2)
par Stéphane Marcireau  (Texte 3)
par Bertrand Parisot (Texte 4)
par Laurent Pérault  (Texte 5)





Quelle image du Christ pour le XXIe siècle ? (Loïc Buthaud)

Nous nous sommes attelés à l’interrogation quant à l’image du Christ à proposer au vingt et unième siècle depuis de nombreuses semaines, en vain ; nous nous sentons décidément trop démunis face à la largeur de la question. Par conséquent, plutôt que de plaquer abruptement les réponses qui viendraient à l’esprit –réponses qui consisteraient sans doute plus dans la projection de nos propres fantasmes sur cet inconnu qu’est le vingt et unième siècle-, notre réflexion se contentera de procéder principalement selon la méthode philosophique, en amont du questionnement proposé ; ceci explique l’épaisseur laborieuse de ce texte qui s’attache à approfondir le sens, la position et les conditions de possibilités de notre question avant d’en déterminer les pistes d’une approche résolutive, bref, à poser "la question de la question". L’excès de raison choquera peut-être ; elle reste pour moi la suppléante bienvenue aux heures où le doute assaille.

1. L’image éternelle du Christ

Considérons la première partie de la question : quelle image donner du Christ ? La réponse est évidente : l’image la meilleure, la plus adéquate de la personne même du Christ ; or comment définir la personne même du Christ, sinon comme le fils du Père, dont il est "la parfaite image" (Saint Paul) ? Parler de l’image du Christ revient donc à parler de l’image d’une image. Par conséquent, se demander quelle image donner du Christ revient à s’interroger sur l’image que le Christ donne du Père. La réponse est ici dans la question : l’image d’un père. Par suite, il s’agit de déterminer la nature de la paternité divine : elle s’étend par principe à tout homme et s’exprime par un amour miséricordieux qui délivre l’humanité du mal et de la mort par l’action de son fils (St Jean III). Si nous en restons à la première partie de notre question : "quelle image du Christ pour le vingt et unième siècle ?", en procédant par tautologie et selon un catéchisme rudimentaire, la réponse est alors évidente : l’image du pardon. La parabole du fils prodigue en est l’expression.

Evidemment, la notion d’image ici n’est pas exactement celle que l’on retrouve dans les expressions d’image de marque, image commerciale ou publicitaire, image à redorer, etc. Dire que le Christ est la parfaite image du père, c’est dire que : premièrement, on ne peut contempler le fils en vérité sans en même temps contempler le Père ; deuxièmement, on ne peut contempler le Père sans passer par la médiation de l’icône christique. (C’est la réponse de Jésus aux disciples qui demandent : "Montre-nous le Père !"). Le Christ étant Dieu, il est l’image éternelle et immuable du Père, pour tous les siècles. Comment comprendre alors qu’une image éternelle et immuable puisse être spécifiquement pour le vingt et unième siècle ? Il apparaît plus difficile de saisir sans ambiguïté le sens de notre question.

2. Comment alors "séculariser" une image éternelle ?

A. Si nous restons dans la perspective de départ, à savoir le Christ comme "image éternelle" développée ci-dessus (nous entendons "image" au sens de "icône", l’image par laquelle Dieu se révèle), la réponse est : la même que depuis deux mille ans. Autant dire que la possibilité d’une figure du Christ propre à un siècle n’a pas de sens, l’actualité d’une image éternelle étant de soi permanente. Notre problème peut à la limite être traduit de la manière suivante.

L’histoire nous montre que l’image que les hommes ont donnée du Christ est souvent faussée (un Dieu culpabilisateur, un Dieu alibi d’une volonté de puissance, etc.). A la lumière d’une connaissance personnelle de la vérité éternelle de Dieu (par l’étude théologique, par la méditation de la parole de Dieu, par la vie mystique), comment redresser, modifier, parfaire une image temporalisée de Dieu héritière des aléas de l’histoire des hommes ? En d’autres termes, puisque l’image du Christ, "lumière éternelle", ne peut que se ternir au contact du péché humain, par quel moyen rétablir la figure authentique du Fils du Père ? Le critère sur lequel il conviendra de se fonder alors pour retrouver l’image véridique de Dieu sera trouvé dans la vérité éternelle reçue de l’Eglise. L’essence de l’image (ce à quoi l’image renvoie) est le Père ; elle est donc immuable. L’apparence seulement se trouve modifiée par les circonstances historiques -de même que l’image de la modernité technique a été la locomotive, puis l’avion, puis l’ordinateur sans que cela ne modifie en rien l’idée même de modernité technique.

Ce qui est ici à noter est que, orientée dans ce sens, notre question ne voit la situation historique donnée (le vingt et unième siècle) que comme la circonstance particulière plus ou moins enfouie dans les ténèbres du péché qui attendrait de recevoir une lumière éternelle (l’image du Christ) ; on pourrait aller jusqu’à dire que l’image que le siècle renvoie est ainsi considérée comme le négatif de l’éternité divine. Les mieux à même de répondre à notre question, comme nous le soulignions, sont alors le théologien ou le mystique contemplant l’essence de l’image christique, assistés de conseillers en communication composant l’apparence de l’image du Christ "pour faire passer le message".

B. Les obstacles à une telle compréhension de la question sont de taille : tout d’abord, nous avons ici présupposé qu’il existe une classe à part d’hommes qui arriveraient à s’extirper de l’histoire, à faire comme s’ils n’en étaient pas : les théologiens et les mystiques. Or l’un comme l’autre relèvent de l’histoire, d’un temps avec son système de valeurs, ses présupposés philosophiques, ses catégories et ses habitudes mentales, et tout ce qu’un langage culturel peut véhiculer. Il n’y a ni vision, ni représentation, ni pensée de Dieu qui serait en dehors de l’histoire.

De plus, si nous voulons transmettre l’image du Christ, il nous faut suivre son école, "être à son image". Cela signifie non seulement transmettre ce que le Christ nous donne de lui-même, mais selon le mode par lequel lui-même s’est donné ; or, il faudrait être aveugle pour ne pas le voir, le Christ s’est révélé et a révélé le Père à toute l’humanité dans une incarnation intégrale (excepté le péché) au cœur de la vie biologique, sociale mais aussi historique. C’est le mérite de la méthode historico-critique que de l’avoir montré : les paroles et les actes du Christ s’inscrivent dans un réseau de références propres à son temps. C’est en partant de la vie des hommes de son temps qu’il révèle sa divinité. Ce n’est pas en quittant le ciel qu’il proclame sa parole, mais en délaissant l’atelier paternel.

3. Le Christ s’est manifesté au cœur même de l’histoire

A. En conséquence, le projet de proposer l’image du Christ, à la suite du Christ, au siècle qui vient doit ainsi nous faire changer de point de vue : notre question semble devoir être prise par sa finale (pour le vingt et unième siècle), en nous plaçant non plus du côté d’une image éternelle première transcendant l’histoire, encore moins en nous accrochant à une image caduque issue d’un passé (réel ou idéal), mais en nous situant comme de plain-pied dans le vingt et unième siècle –siècle qu’on nous annonce sous les pires auspices. Le procédé diffère, puisqu’il ne s’agit plus de partir de ce dont le Christ est image de toute éternité (le Père), mais de ceux à qui cette image est adressée, à savoir l’humanité. Or la détermination d’une image dépend dans son être même à la fois de ce dont elle est l’image et de ceux pour qui elle est image.

Contrairement au paragraphe précédent, nous partons donc du destinataire de l’image du Christ, à savoir : l’homme dont la nature même est d’être un être pris comme de part en part dans l’histoire, et non pas l’homme en soi, être idéal mais introuvable. L’image du Christ n’est plus alors considérée d’abord comme le reflet du Père en son Fils au Ciel et de toute éternité, mais comme la représentation historique, contextualisée, accessible aux hommes d’un temps donné et produite par eux, représentation par laquelle la lumière du Christ leur est communiquée. Pour le dire autrement, la nature même de l’image du Christ dépend alors de l’attente des hommes de ce temps, de leurs inquiétudes, de leurs angoisses, de leurs désirs et de leurs joies aussi.

B. Cependant, les difficultés de cette nouvelle approche sont évidentes : à contextualiser ainsi ce que l’on donne à connaître du Christ, une telle position semble relativiser et réduire la vérité évangélique à un siècle donné. Erreur en deçà de l’an 2000, vérité au-delà, cette perspective ne peut conduire qu’à un scepticisme radical au sujet de la foi.

De plus, à réduire ainsi l’image du Christ à son historicité, on perd de Dieu un de ses attributs (ce qui est délicat) à savoir sa transcendance. Si Dieu ne transcende pas l’histoire mais lui est immanent, peut-il prétendre être le Dieu créateur du temps et du monde ?

Enfin, en partant de l’état du siècle, ne rencontrerons-nous pas le risque de retomber dans l’écueil de l’anthropomorphisme, écueil si souvent reproché aux chrétiens ? Que vaut un Dieu qui ne serait que le support des fantasmes d’une société, l’alibi emblématique des combats politiques d’un groupe, etc.? L’image du Christ ne serait pas à sa place au côté des photos de Gandhi, de Che Guevera ou de Martin Luther King. Informé par les hommes, reflet d’une époque, imago saeculi, non seulement ce Dieu ne serait que trop humain, mais il ne serait d’aucune surprise pour qui voudrait découvrir son image.

4. Assumer le paradoxe de l’image

A. Toute la difficulté de la question nous semble venir de la notion d’image . L’image est un intermédiaire par lequel une réalité ou une connaissance peuvent être reçues. Celle-ci est doublement déterminée : à la fois par ce dont elle est l’image, et par ceux pour qui elle est image. Prenons comme exemple la balance qui est l’image connue de nous par laquelle nous saisissons ce qu’est la justice ; le choix de la balance s’explique autant parce qu’elle exprime l’idée d’égalité, de justesse, de proportion, que parce que nous savons ce qu’est une balance ; si nous l’ignorions, l’image de la balance serait vaine. Or ici le problème est comme redoublé : ce dont le Christ est l’image est Dieu lui-même. Ceux pour qui le Christ est image sont les hommes dans leur histoire propre. Est-ce à dire qu’une antinomie est présente dans notre question, et qu’il y aurait contradiction ou traîtrise à vouloir proportionner une image éternelle et parfaite aux limites d’un siècle donné ?

Non, la contradiction est "seulement" logique -le philosophe dût-il en souffrir. Loin de la nier il nous faut en prendre acte, à moins de ne plus assumer le présupposé révélé de l’Incarnation du Sauveur . Il ne s’agit pas ici de réveiller une nouvelle querelle byzantine. Nous voulons juste montrer une tension inhérente à la nature de la question, tension que nous interprétons comme un appel à la vigilance. Pour le dire plus concrètement, voilà déjà, par la voie négative, les deux attitudes proscrites face à notre question :

B. Se demander quelle image donner du Christ au vingt et unième siècle ne nous invite pas à transformer une vérité contemplée en image publicitaire ; nous n’avons pas à singer les spécialistes en communication en faisant d’une parole éternelle entendue à l’ombre silencieuse d’un chœur, d’un cloître ou d’un confessionnal, un slogan ou un logo forcement indigents : comment vouloir signifier ce qu’est le Père en remplaçant l’image qu’est le Fils de Dieu par une image par nous engendrée !? L’Eglise se plaint souvent de ne pas savoir communiquer ; si c’est en ce sens là qu’elle l’entend, elle se trompe : elle n’a rien à vendre et tout à donner.

De plus, odieuse est la figure lyrique du chrétien, posté sur un sommet ferme, fréquentant les grands aigles dans la lumière de midi, et qui humblement penche son regard apitoyé vers les vallées de larmes où ses contemporains s’empêtrent dans leur péché, incapables de discerner au milieu des ténèbres l’image christique qui charitablement leur est présentée. Pareille position est non seulement indécente pour le prochain, elle est aussi une imposture : le chrétien n’est pas celui qui s’extirpe de l’humanité pécheresse, mais celui qui ne cesse de s’y reconnaître en vérité. La foi n’est pas une montagne sur laquelle on s’assoit, mais un vent qui les déplace, et nous avec.

C. Mais à l’inverse, notre question ne revient pas non plus, comme nous l’avons vu, à réduire le christianisme à une religion du siècle, une religion où le Christ ne serait plus l’image parfaite du Père mais l’image faussée des hommes, une figure idéologique ou sentimentale immanente à l’histoire (ce que Marx appelait une superstructure). Les sectes répondent bien à une attente actuelle (besoin de sens, de structures encadrantes, etc.) ; leur discours n’est pas pour autant parole d’Evangile.

Qui plus est, rien n’est plus ridicule que le misérabilisme chrétien qui, complexé par sa propre histoire, court après l’évolution des peuples et des idées, terrorisé à la seule idée de ne pas en être, mais pointant toujours à chaque matin du monde avec quelques décennies de retard. Ne sommes-nous pas ainsi tentés de projeter sur la génération à venir nos propres attentes qui datent de la précédente…?

Notons au passage que ces deux positions que nous rejetons (que nous pourrions nommer "théologisme publicitaire" et "mysticisme séculier") à terme se rejoignent par leur idolatrisme. Le Christ n’est pas l’idole du Père dans laquelle celui-ci mirerait son "image éternelle", mais celui par lequel il se donne à voir ; le Christ n’est pas non plus l’idole qui se laisserait complaisamment modeler par nos fantasmes, mais l’icône inépuisable qui donne à voir le Père.

D. Comment présenter au siècle à venir une image du Christ qui ne soit pas une idole ? Tout apostolat doit être chrétien, autant par ce qu’il manifeste que par la façon dont il se manifeste, de même que le Fils nous apprend de quel amour le Père nous aime par une parole qu’Il est lui-même. A la fois au plus près des hommes et au plus près de Dieu, et l’un par l’autre.

Nous avions posé l’image comme déterminée par son modèle autant que par son destinataire ; il convient maintenant d’ajouter : ainsi que par celui qui la donne c’est-à-dire le chrétien, puisqu’en l’absence physique du visage du Christ dont il nous reste la parole c’est à nous de transmettre l’image du Christ en l’incarnant. L’image, c’était notre point de départ, doit signifier l’amour et le pardon de Dieu, à savoir le Christ qui est comme le baiser du Père au Fils prodigue. Or le Christ, parfaite image du Père, s’est fait connaître au cœur même de l’histoire. A la suite du Christ, le chrétien est le témoin de cette image : relevé par le pardon de Dieu, relevant autrui en donnant son pardon. Autant dire qu’il est plus petit que l’image qu’il est censé refléter.

Le destinataire est le prochain, l’homme avec lequel nous partagerons l’histoire, celui-ci exactement et non une humanité rêvée dont nous nourririons l’espoir ou la nostalgie. Par conséquent, la confiance divine étant mère de l’audace chrétienne, nous devons nous demander, forts de la parole révélée de Dieu, l’image que le Christ souhaiterait donner de lui s’il revenait demain. Ainsi la question : "Quelle image du Christ pour le vingt et unième siècle" a pour stricte équivalence : "Comment aimer les hommes du siècle à venir ?" -puisque c’est en aimant les hommes de son temps que le Christ a donné l’image de son amour pour tous les hommes de tous les siècles-, question qui elle-même revient à celle-ci : "Comment faire –et ainsi manifester- la volonté du Christ au cœur de ce siècle ?". Quelles seront les blessures à panser et les fardeaux à partager ? Comment saurons-nous relever nos contemporains ?

5. Chemins de résolution

Nous n’avons que peu avancé, puisque de fait nous en sommes restés à une approche critique de la question, à une analyse des conditions de possibilité de la transmission d’une image du Christ à un siècle donné. L’image que nous devons renvoyer du Christ au siècle à venir, nous l’avons suffisamment répété, doit être fidèle à la parole de Dieu cependant qu’elle doit être comme solidaire des hommes du vingt et unième siècle. Paradoxalement, l’image du Christ doit être riche de ce qu’elle exprime autant que du regard auquel cette image est destinée.

Quant à notre question, il ne s’agit pas d’en rester à des réponses universelles du type : "l’image de la douceur, de la consolation, de la Justice, de la Miséricorde, de la pureté de cœur, de la Paix, de la Vie, de l’Unité, etc.", réponses toutes absolument vraies par ailleurs, mais justement dans "l’ailleurs" du temps historique qu’est l’abstraction; il faut suivre le Christ jusque dans "l’effectivité historique" et se demander : quelle paix et quelle justice correspondent à ce temps et quels en sont les obstacles , quelles blessures nécessiteront douceurs et consolations, de quels péchés la miséricorde viendra-t-elle nous décharger, etc. ? L’image du Christ qu’il faut donner est l’image d’un Christ-Dieu qui nous veut nous posant ces questions.

L’analyse critique de notre problème a manifesté plus d’exigences que de réponses puisque notre question implique de bien connaître nos contemporains (et les moyens de les connaître par les sciences humaines) et nous-mêmes qui en sommes. De plus, vouloir répondre sérieusement à notre question -cette analyse a voulu le montrer- nécessite un véritable chantier de réflexion, de recherche, de méditation, un travail à plusieurs et en dialogue. Ce travail doit avoir une optique synthétique, intégrant différents points de vue sur l’humanité à venir (points de vue esthétique, politique, éthique, social, culturel, psychologique, mais aussi mystique, liturgique, théologique).




Quelle image du Christ pour le XXIe siècle ? (Jean-Luc Cravéro)

Bien que baptisés dans leur immense majorité, nos concitoyens ne voient plus dans " la religion catholique " qu’une institution suspecte à priori parce que non démocratique, qu’un catalogue de croyances auxquelles il faudrait adhérer en renonçant à sa liberté et un système de morale qui au mieux ne servirait qu’à dresser correctement les enfants dans l’intérêt de toute la société.

L’essentiel de la foi chrétienne c’est à dire la rencontre avec Dieu, cet être infiniment aimant qui s’est révélé par Jésus Christ mort et ressucité pour chacun d’entre nous, cet essentiel a été perdu de vue. La foi chrétienne est devenue une catégorie sociologique et une appartenance parmi d’autres au lieu d’être avant tout une expèrience spirituelle.

La nouvelle évangélisation ne peut donc passer que par un dévoilement aux yeux d’hommes étonnés et ravis de la véritable identité de Jésus Christ, de cette véritable identité qui rejoint chacun d’eux au tréfonds de son être et au coeur de ses aspirations pour le soulever tel un levain dans la pâte.

Pour cela, il faut partir de l’homme contemporain, le comprendre et analyser les images de Jésus qui l’habitent.

Depuis le Xème/XIème siècle, point de départ de son développement, l’homme européen cherche de plus en plus consciemment à accroître sa puissance, cette tendance s’étendant progressivement aujourd’hui au monde entier.

Sur le plan économique, il a accumulé progrés technique, richesses matèrielles, savoir faire.

Sur le plan politique, il a développé parallèlement la puissance de l’Etat et l’autonomie de l’individu.

Contrairement aux autres civilisations qui vivent sur un temps cyclique, dans l’horizon culturel de l’homme européen il est devenu normal et évident de considérer le temps comme linéaire et montant vers un progrés, c ’est à dire un développement des connaissances et de la maitrise du réel dont il doit résulter un bien être accru.

Ceci aboutit au XXème siècle à ce que l’homme veuille même maitriser son propre développement individuel et social (éducation pour tous, choix du type de société et des modes de production).

Animé de cette connaissance, il ne doute pas un seul instant d’être parvenu à un pouvoir total sur les éléments, sur les processus physiques, sur les maladies...ainsi que sur lui-même par la gestion de sa psychologie ou par la gestion rationnelle des sociétés tant au plan économique par le marché, qu’au plan social ou politique par le système démocratique. ces deux derniers systèmes se voient en effet promus au rang d’horizon indépassable du développement humain; l’histoire est terminée, il suffit juste d’étendre le modèle à toute la planète.

Par sa raison, l’homme a donc triomphé, quand, il s’aperçoit qu’il ne comprend pas certaines choses, il ne s’inquiète pas puisque son génie lui permettra trés vite de combler cette lacune.

Assuré de sa maitrise l’homme n’a pas besoin de Dieu, il est certain d’aileurs qu’il ne s’agit que d’un mythe dépassé dans une société post industrielle, un mythe bon pour des sociétés primitives, moyénageuses.

L’agneau immolé ?

A cet homme là, façonné par une histoire et surtout par une soif viscérale et de plus en plus violente de parvenir à la puissance -- soif qui ne débouche pas forcément sur un mal--, c’est une erreur voire une provocation de montrer un Jésus Christ, agneau égorgé dans le Temple d’un Dieu tout puissant exigeant de ses enfants une soumission craintive à un ensemble de lois à observer scrupuleusement sous peine de châtiment. Pour le pardon des péchés des hommes, il faudrait nécessairement une victime expiatoire comme au temps des civilisations anciennes qui cherchaient à se concilier le bon vouloir d’un Dieu considéré comme un père lointain, terrible et inaccesible à une relation adulte faite de confiance et de liberté.

Dans la théologie paulinienne, le Christ devient la seule victime valable et son sacrifice nous libère éternellement de cette logique en nous réconciliant définitivement avec un Dieu-père tendre et exigeant à la fois qui pourra nous mener vers l’accomplissement.

Pourtant, c’est un faux semblant car parler d’agneau immolé nous maintient au fond dans cette logique du péché à reconnaitre puis du pardon à demander, du sacrifice de soi pour devenir des offrandes vivantes et agréables au Père en imitant le fils.

L’agneau immolé suppose le Dies Irae.

L’agneau immolé maintient une relation enfant/père où chaque croyant est invité à se retrouver quand il est face à Dieu. Remarquons d’ailleurs que dans cette vision, Jésus Christ est quelque peu eclipsé, son rôle est de se sacrifier, de racheter, et sa personnalité concrète a une importance secondaire. L’histoire de l’Eglise peut alors se dérouler à l’ombre tutélaire du Pére, le Fils ayant rempli sa mission et sa résurrection étant au fond moins importante que sa mort; les agneaux dans le Temple de Jérusalem ne ressucitaient pas.

L’homme moderne est plutôt un grand adolescent qu’un enfant, il a testé beaucoup de comportements et de situations et, instruit par l’expèrience mais désireux de trouver sa liberté, il cherche au fond de lui-même les valeurs qui lui permettront de trouver son épanouissement. Avec le Père, il désire une relation d’adulte, avec le Fils il aspire à une véritable rencontre de personne à personne.

A un tel homme, on ne peut donc plus proposer en modèle une victime expiatoire, on ne peut plus prècher ex abrupto la nécessité de reconnaitre son péché et de se convertir; ce n’est que par la fréquentation bouleversante de Jésus Christ que peut naitre le questionnement intèrieur, chemin de libération pour toute une existence.

Le Sacré Coeur ?

L’Eglise a pu également accentuer le visage d’un Christ souffrant, messie humilié et se laissant humilier par amour pour nous afin que nous nous positionnions dans le drame de la passion:

-- Sommes nous Judas, Pierre, Caïphe, Pilate, les soldats flagellant le Christ, le peuple versatile, les légionnaires romains, le bon ou le mauvais larron, Jean ou Marie ? Le scandale et la pitié devant la victime innocente et consentante qui continue à nous aimer malgré tout ce que nous lui faisons doit nous inciter à faire retour sur nous mêmes, à prendre conscience de notre propre dureté de coeur et de notre lâcheté, à pleurer notre péché et à nous convertir intèrieurement pour accéder à la douceur évangélique et à la compassion par rapport à la souffrance des autres.

C’est tout le sens de la dévotion au Sacré coeur.

L’homme moderne n’a aucune estime pour les victimes surtout volontaires, ce qui a pu apparaitre à une époque comme désirable est devenu une expression de la bétise, de la naïveté et de la mièvrerie. Personne n’a envie d’imiter ce modèle en se sacrifiant par amour. A cet égard, le Jésus du Sacré Coeur manque singulièrement de virilité.

Mais au fond, ce qui révolte véritablement l’homme moderne devant ce visage du Christ, c’est que cette souffrance ne semble déboucher sur rien; l’Eglise a tellement insisté sur la passion qu’elle a oublié de la relier à la résurrection.

Or, avant d’être le crucifié, Jésus est le ressucité. L’Eglise est née de la résurrection parce que seule cette dernière peut corroborer le message transmis par Jésus au cours de son ministère public et en faire autre chose que de pieuses rèveries bonnes pour les enfants. En effet, la résurrection introduit un fait nouveau dans l’histoire du monde: la mort n’est plus cette issue fatale que même l’homme moderne ne fait que reculer sans empêcher.

Ainsi que le dit saint Paul (1 Cor 15), " Si le Christ n’est pas ressucité, vide alors est notre message, vide aussi votre foi...Si les morts ne ressucitent pas, mangeons et buvons car demain nous mourrons ".

L’insistance sur la passion et la croix a également transformé la perception du message chrétien, il est devenu successivement une doctrine préchant la souffrance comme étape imposée sur le chemin de la conversion puis la souffrance comme un bien en soi. Celui qui rencontre Jésus Christ serait donc un masochiste qui s’ignore.

Viscéralement, et au nom même d’une volonté de vivre heureux qui est saine parce qu’au fond donnée par Dieu, l’homme rejette ce visage du Supplicié.

Au total, l’homme moderne ne ressent plus l’amour infini de Dieu dans les visages du Christ que l’Eglise lui présente de façon traditionnelle parce qu’ils sont trop différents de ce qu’il est devenu, des rèves de puissance qui l’habitent; et de sa personnalité actuelle, ces visages lui apparaissent même révoltants parce qu’il les reçoit comme une exigence de retour à des comportements et des attitudes qui ne sont plus les siens parce qu’il a évolué.

Mais en même temps, l’expèrience de ces quinze derniéres années, et plus largement de tout le XXème siècle, vient détruire les belles certitudes de maitrise du monde et le rève de puissance se transforme en cauchemar bien que pour le moment beaucoup se refusent à en tirer véritablement les conséquences.

Jésus le libérateur ?

Alors que le progrés éconmique était assuré, le progrés social devant suivre automatiquement, la pauvreté et la précarité font un retour progressif à la manière du flot lent mais inexorable de la marée montante. La sécurité que l’on avait crue acquise pour toujours est remise en cause: depuis 1973, la crise économique dure, s’approfondit, atteint petit à petit tout le monde alors que tous les remèdes économiques et sociaux ont été essayés sans succés autres que transitoires. Aucune théorie économique ou politique n’arrive à expliquer autrement que partiellement ce qui se passe et les gouvernements sont impuissants à juguler un mal qui s’étend; c’est comme si les sociétés humaines étaient entrainées dans un processus qu’elles ne maitrisent pas.

Ce qui est plus grave, c’est que la masse des démunis qui tendait à diminuer pendant les années 60 a recommencer à s’accroître: chômage en hausse, petits boulots, travail déqualifié et insécurisé, compression des coûts salariaux, hausse des exigences des employeurs en termes de rendements, faillites d’entreprises de plus en plus grosses, crises de liquidités pour des Etats de plus en plus importants...

Tous ces hommes et toutes ces femmes comparent leurs difficultés croissantes à survivre avec leur famille et les spéculations boursières ce qui accrédite la thèse gauchiste du complot des patrons exploiteurs qui affament leurs salariés pour amasser un magot placé en bourse ou dans les paradis fiscaux.

Paradoxalement, la chute du communisme favorise ce discours:

Disparu le repoussoir que constituait l’expèrience du socialisme réel, il est redevenu possible de se réfugier dans l’utopie de la révolution et des lendemains qui chantent. Ce n’est pas le lieu de discuter ici de la validité de telles thèses mais il ne faut pas s’en dissimuler le caractère séduisant dù à leur caractère simplificateur et au fait qu’elles identifient un ennemi à combattre.

Par extension et par glissement, apparaissent complices toutes les institutions qui contribuent à justifier ou à favoriser l’exploitation en fournissant au peuple l’opium dont il a besoin pour s’abrutir et oubllier sa situation; il convient alors de détruire ces pourvoyeurs ce qui permettra aux exploités de se réveiller de leur léthargie et de s’unir dans la révolution.

Au premier rang des alliés objectifs figure l’Eglise qui est sommée de changer de camp et certains courants ont donc proposé une autre image de Jésus.

Débarassé des ajouts d’une Tradition forcément au service des classes dominantes, le Jésus historique, le vrai, voulait que chaque personne se libère et son intérêt allait aux pauvres qu’il soutenait contre les riches et les puissants. Il était en avance sur son temps et critiquait sévèrement les pharisiens hypocrites, chassait les marchands du Temple, disait son fait à Hérode et annonçait que ce qui comptait ce n’étaient pas les observances étroites et tatillonnes, les dogmes, les institutions et les liturgies mais l’amour c’est à dire en grande partie la juste répartition des richesses. Toujours en avance sur son temps il cherchait aussi à libérer les femmes --bien que, pour ne pas trop choquer, il n’en ait pas pris comme apôtre-- et il mettait en question le rôle de l’argent corrupteur.

Cette liberté de parole lui a coûté cher puique les puissants ont eu sa peau mais son exemple reste valable pour aujourd’hui et il convient d’achever sa tâche en libérant tous les opprimés.

Cette vision de Jésus est fausse parce qu’elle oublie que l’essentiel de son message était un appel à la conversion intèrieure adressé à tous, y compris aux riches et aux puissants, et basé sur le respect inconditionnel et à priori de toute personne fut-elle la plus corrompue (cf la conversion de Zachée et l’appel de Matthieu, tous deux publicains). Jésus n’hésitait pas non plus à fréquenter les pharisiens (cf le repas chez Simon et l’entretien avec Nicodème).

Plus gravement, la théologie du christ libérateur fait l’impasse sur toute transcendance; Jésus n’étant plus qu’un bienfaiteur de l’humanité à mettre sur le même plan que d’autres aussi estimables --genre Gandhi ou Martin Luther King--, son intimité avec le Père, ses miracles, la puissance qui émane de lui à la simple lecture des évangiles sont passés sous silence, ignorés, niés.

Cette théologie révèle donc son vrai visage en enfermant l’homme sur ses problèmes et sur ses relations économiques, en ne nourissant pas son besoin spirituel de rencontre de l’infini et duTout Autre, elle ferme les portes du salut à une catégorie entière de population --les riches et leurs alliés--, et assimile le péché à l’exploitation économique. Le visage de ce christ là n’amène pas la réconciliation par la conversion personnelle mais l’accroissement de la violence, il ne rejoint pas tout homme dans son besoin d’être désiré pour lui-même.

Il reste que ce visage là exprime le désir viscéral de tout homme de trouver la véritable liberté dont il ressent le besoin au fond de lui sans trop savoir à quoi elle correspond.

Le Christ- roi ?

Confronté au désenchantement du monde engendré par l’approche purement scientifique et objective des choses, des institutions, des personnes; hanté de façon plus ou moins inconsciente par la disparition du sacré qui a tout vidé de son intèriorité, rendu chaque objet ou chaque acte désespérément prosaiques; ayant expérimenté les limites de ses pouvoirs et de ses réalisations, l’homme moderne, et notamment les jeunes en qui tous ces problèmes et toutes ces interrogations trouvent par vocation un écho profond, est tenté par un retour au religieux d’autrefois: Les différentes formes d’intégrisme religieux --de même d’ailleurs que les intégrismes politiques ou idéologiques-- veulent revenir à un monde simple où il n’y a pas de société civile autonome parce qu’elle est subordonnée à un but religieux.

Ne nous dissimulons pas la séduction que peut exercer ce discours sur des êtres à qui on a enlevé toute raison de vivre pour autre chose que leur confort matèriel et qui ne peuvent plus échapper au grand supermarché qu’est devenue notre société. Revenir à un monde gouverné par la religion, c’est retrouver une appartenance, des racines, un sens exaltant pour l’existence de chacun, une capacité de dévouement, de dépassement et de don de soi.

Peu importe d’ailleurs que la société à laquelle on veuille retourner n’ait jamais existé telle qu’on se la représente et que le projet visant à remodeler la collectivité dans son ensemble soit par sa nature même typiquement moderne donc incompatible avec une société traditionnelle.

Bien que ce ne soit pas directement explicite, il y a derrière ce projet politique une image de Jésus Christ:. Pour résoudre les multiples problèmes des sociétés modernes, il faut mettre fin aux déviances en rétablissant un ordre moral et en promouvant un homme qui soit beau et pur. Jésus, roi éternel, trônant en majesté devient le modèle de cet homme et il s’offre à l’imitation de tous; en même temps il règne effectivement et il devient la seule autorité légitime devant qui tous doivent se prosterner. Il est alors un roi tout puissant ayant un pouvoir absolu sur des hommes qui ne sont que des sujets, la contrainte étant au fond le moyen d’obtenir la conformité de chacun à un idéal humain à forte connotation morale.

Ce christ là ne manque pas de majesté et le rève d’une société composée d’êtres beaux parce que sains et saints n’est pas du tout illégitime et procède d’un fond de générosité.

Mais tout cela repose sur la contrainte alors que le Jésus de l’évangile montrait la Voie et demandait: " Veux-tu? ". A ceux qui souhaitaient avancer l’heure du jugement il racontait la parabole du bon grain et de l’ivraie -attendre que l’un et l’autre soient arrivés à maturité pour les reconnaitre avec certitude et pour détruire l’ivraie en récoltant le bon grain - ou bien celle de ce figuier stérile que le jardinier voulait encore fumer en incitant le propriétaire à la patience et à la miséricorde pour une année de plus.

Jésus est certes roi mais son royaume ne sera parfait que dans l’au delà, jusque là il est en devenir et requiert pour se développer l’adhésion profonde donc libre de chaque être humain. Cela exclut toute société théocratique.

Le Christ cosmique ?

Tenaillés également par une soif de sens face à un monde moderne purement matèrialiste, d’autres ne cherchent pas à en changer les structures ou le fonctionnement mais, attitude plus individualiste, goûtent à toute les formes de religieux, de religiosité ou de sacré afin de changer intèrieurement. C’est toute l’optique New Age.

A la base, il y a la découverte des philosophies religieuses de l’Extrême Orient qui travaillent à réaliser le détachement de soi et du monde pour parvenir à un état de béatitude où l’homme soit en phase totale avec le cosmos. Trés tôt en effet,-bien avant Jésus Christ , des sages ont identifié le KI, force de vie qui anime l’univers et chacun de ses éléments; il en découle une unité du cosmos où mèdecine, science de l’habitat, philosophie, religion... sont chargés de promouvoir et d’accroitre en chaque personne la force de vie c’est à dire le Ki.

Dans nos sociétés marquées par l’éclatement et la perte d’identité, ce type de recherche satisfait un besoin de sérénité, d’unité intèrieure, et de redécouverte de pouvoirs et de potentialités cachés en chaque homme, niés.

Pour autant, l’Occident demeure marqué, sans même s’en rendre compte, par des siècles de christianisation et la nébuleuse New Age ne pouvait adopter purement et simplement la vision d’un Grand Tout impersonnel et vide; elle a donc récupéré le Christ et a élaboré sa propre vision qui se devait d’être conciliable avec la croyance en la réincarnation.

Probablement influencée par le prologue de l’évangile de saint Jean qui a toujours été une des sources favorites des gnoses, elle a la vision d’un Christ cosmique, sorte d’esprit intemporel préexistant à tout, ayant une mission de guide, de gourou de l’humanité vers la lumière. Pour ce faire, il se serait incarné à plusieurs reprises dans des sages ou des leaders religieux dont l’homme Jésus. Sa mission de guide continue et, un jour, son retour se fera par une autre incarnation.

Chaque personne qui écoute le message des évangiles doit donc ensuite se frayer un passage vers la lumière en se purifiant par ses propres moyens et par des réincarnations successives.

Notons bien le souci de purification intèrieure et de cheminement vers la lumière, Jésus en fait effectivement une exigence clé de son message. A cet égard, il est intéressant de voir la traduction de Chouraqui pour les béatitudes: " En marche les pauvres..., En marche les coeurs purs... "; être heureux, c’est bien être en chemin. Cela rejoint aussi la parole de guérison : " Lève toi et marche ".

Par la parabole des talents, Jésus confirme également le souci d’explorer en nous les pouvoirs qui y résident inexploités pour les faire vivre et produire du fruit.

En même temps, Jésus Christ appelait bien chacun de ses interlocuteurs à l’unité intèrieure par la conversion du coeur et il mettait bien en demeure ses auditeurs de prendre en charge leur cheminement spirituel par un bon exercice de leur liberté et de leur discernement.

Pour autant, cette vision passe la résurrection sous silence et transforme donc radicalement l’image de Jésus; elle aboutit à placer la réincarnation au centre du message chrétien et d’ailleurs les tenants de cette thèse estiment que si le Christ de l’évangile ne parle que de résurrection, c’est parce que les textes ont été expurgés quelques siècles aprés leur rédaction.

Nous n’aborderons pas ici le débat entre réincarnation et résurrection qui mériterait de longs développements mais il faut bien voir que si Jésus n’est pas vraiment ressucité, alors il nous a joué la comédie -- ce qui est déjà une forme de trahison -- et, ce qui est plus grave, son rôle se cantonne à nous livrer la bonne parole sans que celle-ci ait une incidence directe sur notre condition mortelle. Le christ cosmique s’interesse et parle à nos esprits mais pas à nos corps qui ne sont aprés tout que des vêtements ou des rôles de théâtre dont nous changerons au fil des réincarnations.

Jésus ressucité, c’est l’Homme pris au serieux, aimé par Dieu dans son entier et rejoint dans sa souffrance, sa finitude.

Par ailleurs, Jésus invitait avant tout à l’expérimentation d’une relation personnelle et spirituelle avec cet Infini qui s’est révélé dans l’histoire du peuple juif puis dans celle du messie: Dieu.

Remarquons bien qu’il parlait d’une relation: ce n’est pas seulement l’homme qui cheche à se purifier, c’est aussi cet Infini de pouvoir et de bonté qui parle, qui se montre, qui suscite la rencontre, qui soulève de l’intèrieur, qui transforme. Autrement dit, il y a dialogue entre deux désirs, d’une part, le désir de pureté, de beauté et de bonheur de l’homme, et, d’autre part, le désir de faire vivre qui est au coeur de Dieu. Et l’histoire de la révélation de Dieu est la somme, non pas de discours théologiques théoriques mais du témoignage de ceux qui, génération aprés génération, ont découvert cette force de vie concrètement à l’oeuvre dans leur existence et l’orientant dans le sens de leur désir profond, de leur bien ultime.

C’est en ces termes là que Jésus parle du Père, confirmant ainsi que cette force de vie qui gouverne le cosmos est Quelqu’un.

Or le New Age en revient à un cosmos vide où l’homme, seul, doit comprendre et exploiter au mieux l’energie de vie sur les conseils des différentes traditions religieuses notamment les enseignements des évangiles, sachant qu’il lui incombe, toujours seul, de discerner ce qui est bon pour lui. Il mérite Dieu par tous ses efforts au lieu de se laisser envelopper de sa tendresse et d’entrer dans une relation gratuite où il lui suffit de se laisser être.

Rien qui doive combler la solitude désespérée de l’homme moderne en cette fin de XXème siècle !

Le Christ presque impersonnel et désincarné du New Age n’est pas le frère de tout homme, celui capable de dire à Zachée : " vite, descend de ton arbre, il me faut aujourd’hui demeurer chez toi ".

Jésus-Christ ressucité, roi doux et humble de coeur

Animé par un désir profond et beau de progresser dans la connaissance de l’Univers et dans la puissance, l’homme se heurte aux limites, aux imperfections de son pouvoir et de sa maitrise du monde et de lui-même.

Angoissé devant un présent moins réjouissant qu’espéré, tiraillé par les tentations qui s’offrent à lui, il se fabrique des idoles de Jésus Christ à son image en privilégiant selon le cas l’homme ou le Fils de Dieu mais en ignorant ou en défigurant le vrai Jésus.

Dans tous les cas, ces élaborations marquent un enfermement de l’homme sur lui-même, incapable qu’il est de se laisser prendre dans le radical mystère d’un Messie qui est toujours au-delà des théories parce qu’il ne peut se rencontrer qu ’avec le coeur; c’est tout le sens du verbe connaitre qui exprime à la fois la compréhension d’un mystère et le fait d’accepter d’entrer en chemin avec lui.

Il n’y a donc pas à élaborer une image de Jésus Christ qui soit la plus séduisante possible dans le cadre d’une stratégie de communication à adapter à l’homme du XXIème siècle. Non ! Il suffit de regarder son visage, d’en contempler le mystère.

Pour cela, les Evangiles fournissent un point de départ.

A plusieurs moments, Jésus se définit lui même:

Il est le pain de vie qui apaise éternellement toute faim (Jean Chap 6), le bon berger qui par différence avec le berger mercenaire veille avec sollicitude sur chacune de ses brebis et donne sa vie pour elles et, en même temps, la porte de la bergerie qui est le passage obligé pour y entrer (Jean chap 10);il est le pied de vigne qui permet à tous les sarments de porter du fruit s’ils restent fixés sur lui pour en recevoir la sève (Jean chap 15 versets 1 à 17), il est la lumière du monde (Jean chap 8 verset 12) et le Fils de Dieu (Jean chap 10 versets 22 à 39)

A un autre moment, Jésus précise de quelle nature est son pouvoir :" venez à moi vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau et moi je vous soulagerai. Chargez vous de mon joug et mettez vous à mon école car je suis doux et humble de coeur et vous trouverez soulagement pour vos âmes " (Matt chap 11 versets 28 à 30).

De manière synthétique, il se définit ainsi: " je suis le chemin, la vérité et la vie " (Jean chap 14

Enfin, à la question de Pilate (Jean chap 18 versets 33 à 37). " es tu le roi des juifs? ", Jésus ne répond pas non mais commence par mettre son interlocuteur devant ses responsabilités " Dis tu cela de toi même ou d’autres te l’ont il dit de moi? ". Chacun de nous est invité à répondre personnellement à cette question, Jésus n’est pas un roi qui s’impose, il nous invite à le reconnaitre en toute liberté. Il définit d’ailleurs aussitôt cette royauté: " Je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité; quiquonque est de la vérité écoute ma voix "

Mais il ne suffit pas d’écouter Jésus se définir lui-même, il faut regarder comment il agit concrètement avec chaque personne rencontrée, la pratique devant entrer en résonnance avec le discours. A cet égard, et même si de multiples épisodes de sa vie révèlent ce qu’il est, c’est aprés la résurrection qu’il se montre à nous dans la plénitude de sa personnalité.

Il commence par apparaitre à Marie de Magdala (Jean chap 20 versets 11 à 18) qui était en pleurs, désespérée d’avoir même perdu le corps dans cette tragédie qu’était pour les disciples la mort de leur maitre. Elle ne le reconnait pas d’emblée et il l’appelle par son prénom avec ce ton particulier qu’il devait n’avoir que pour elle. Elle en est retournée. Jésus agit ici avec une grande délicatesse, il est le consolateur qui vient sécher les larmes des affligés par sa présence fidèle en même temps que triomphante; il montre aussi sa capacité de nouer avec chaque personne une relation originale qui va au plus profond de ce que la personne a de singulier.

Pourtant, immédiatement il prend du recul -  " Ne me touche pas "-, il remet en place cette distance nécessaire entre les êtres pour que chacun ait l’espace de grandir sans être étouffé, pour que affection ne signifie pas possession. En cette circonstance, il nous laisse mesurer sa profonde connaissance de l’âme humaine et le profond respect qu’il en a.

Aux disciples claquemurés au Cénacle, il entre et se montre en leur souhaitant la paix. Luc (Chap 24) note avac quelle patience il aide les disciples à accepter sa résurrection: il se laisse toucher, mange du poisson grillé. Thomas, incrédule, bénéficie de la même patience un peu plus tard (Jean chap 20 versets 24 à 29) de même que les disciples en route vers Emmaus pour qui il prend le temps d’expliquer les écritures à son propos. Ce n’est qu’aprés avoir touché, pour Thomas, aprés avoir vu la fraction du pain, pour ces derniers, que la lumière de la foi jaillit. Dans tous les cas la douceur de Jésus a fait son oeuvre, cette douceur qui le conduit à ne pas piétiner le roseau froissé ni à souffler sur la mèche qui s’éteint, chacun est respecté et aidé dans son propre cheminement sans tirer sur la plante de la foi pour qu ’elle pousse plus vite.

Il n’en demeure pas moins que Jésus se comporte comme le maitre. Il apparait aux moments et aux endroits qu’il choisit, les avertissant éventuellemnt d’avoir à s’y trouver -  " Il vous précède en Gallilée " avertissent les anges -.Disposant d’eux, il leur précise leur mission destinée à établir son règne sur le monde entier :" Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez donc, de toute les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit " (Matt fin du chap 28).

A cet égard, Jésus ne se comporte jamais comme le détenteur d’un pouvoir démocratique. Il montre la voie, il est La Voie ce qui écarte tout débat sur la relativité de la vérité. Dés le début, il appelle ses disciples un à un mais ne se fait jamais élire ou acclamer. A aucun moment dans les évangiles il ne soumet son message à l’approbation de ceux qui le suivent et il en maintient l’intégralité même si quasiment tous le quittent.

La résurrection renforce ces traits. C’est bien Jésus qui a l’initiative et qui entraine les disciples sur des chemins connus de lui seul où ils ne maitrisent plus leur destin; ils sont amenés à s’abandonner.

Ainsi de Thomas, bouleversé par la rencontre physique de celui qu’il aimait tant et s’écriant " Mon Seigneur et mon Dieu " ; reconnaitre Jésus comme Dieu; pour un juif, était impensable et scandaleux car idolâtre.

Pour autant, l’autorité de Jésus n’apparait jamais comme un enfermement dans des procédure, des rôles ou des règles étouffantes ou bien dans un catalogue de vérités toutes faites et qui s’imposent sans discussion; elle repose sur l’adhésion libre de chacun; les disciples sont confrontés au choix radical d’entrer dans la confiance à une personne ou de ne pas y entrer; à aucun moment il ne force la main des disciples d’Emmaus.

C’est ainsi qu’entre sa résurrection et son ascension, par un dosage subtil d’apparitions puis d’effacement, d’enseignements puis de silences, il les amène à découvrir peu à peu le sens de leur existence, le désir qui est au fond d’eux: vivre dans la légèreté de la confiance en Dieu et de la joie, laisser le témoignage sortir de soi tout simplement. Jésus se révèle donc autant maitre spirituel que chef.

La dernière apparition au bord du lac de Tibèriade développe ces traits (Jean chap 21).

Alors que des disciples ont peiné en vain pour pêcher, il vient vers eux et les aide de ses conseils mais sans prendre leur place pour jeter le filet dans l’eau et le retirer rempli.

Ainsi Jésus ne se cantonne pas à des généralités ou des discours éthérés, il s’intéresse concrètement à la vie des hommes dans ses aspects les plus prosaïques, il les y rejoint non pour les en arracher mais pour leur en faire approfondir le sens.: Il a laissé les disciples s’échiner en vain à prendre du poisson depuis l’aube et, au moment où ils étaient probablement sur le point d’abandonner, il intervient par un conseil et par une incitation à recommencer leurs tentatives. Son action et sa présence traduisent une juste appréciation des situations et un tact qui concilie le besoin de l’homme à être aidé et son aspiration à l’autonomie. Il intervient au moment où le coeur des disciples était diposé à écouter (plus tôt, ils l’auraient sans doute envoyer promener).

Il leur a préparé un repas pour se restaurer car il sait bien que l’homme a aussi besoin de pain; Jésus montre là son sens du concret, des limitations et des besoins de l’existence humaine. Les disciples l’auraient ils écouté parler avec le ventre vide dù à plusieurs heures de travail fatigant?

Il a ensuite un dialogue avec Simon Pierre auquel il demande par trois fois: "  M’aimes-tu ? ". Trois fois comme il y avait eu trois reniements dans la nuit de la passion. Sur la réponse affirmative de celui-ci il le charge de paitre ses brebis. Sans illusion sur Pierre, Jésus sait aussi que son apôtre à les talents nécessaires pour diriger l’Eglise, il sait aussi toute la générosité de son caractère et l’affection profonde de Pierre à son égard. Il lui confie donc une responsabilité à la mesure de ce qu’il est en lui faisant confiance. En cette circonstance, Jésus montre ce qu’est son amour concret pour chaque homme: connaissance intime --je connais mes brebis et elles me connaissent--, pardon des offenses, responsabilisation, espérance.

Le ressucité n’apparait pas comme un souverain victorieux qui a écrasé ses ennemis, il est simple, assuré mais sans arrogance. En envoyant ses disciples en mission, Jésus mène à bien sa propre tâche mais en laissant chacun mener la sienne dans le cadre du projet de salut du monde. Il a avec tous une relation adulte, mûre, faite de liberté et de responsabilité, de lucidité et de confiance.

Les blessures de Jésus font partie de son histoire mais il rayonne en même temps d’une force de vie qui électrise, ragaillardit, sèche les larmes; une force de vie qui enthousiasme, redonne cette jeunese de l’âme qui pousse Pierre à se jeter à l’eau pour rejoindre son roi qui l’attend sur la rive du lac.

L’homme de cette fin du XXème siècle attend cela même s’il n’en a pas conscience.

Lui qui cherche la puissance matèrielle tout en subissant l’effet retour des méthodes employées qui ont pillé l’environnement, robotisé personnes et sociétés, ne peut qu’être sensible à la puissance intèrieure paisible et bienveillante qui émane de Jésus Christ.

Cet homme qui cherche à dominer le cosmos et qui encaisse les catastrophes naturelles, économiques ou humaines comme autant de démentis cinglants ne peut qu’être retourné par l’autorité tranquille et le sens du service de tout être humain qui sont portés à la perfection en Jésus Christ.

Enfin, cet homme qui malgré toute sa science et ses ressources crève de solitude et la ressent de manière de plus en plus lancinante ne peut qu’être rejoint par la présence discrète, fidèle et pleine de tact de Jésus Christ.

Pour que se fasse la rencontre, l’Eglise n’a pas à mener une politique de communication avec promotion du produit Jésus Christ comme solution à tous les maux de l’homme contemporain. Elle a comme priorité de se laisser habiter par le visage révolutionnaire de ce roi doux et humble de coeur; et alors se réalisera la parole de Nietsche: Le monde croiera parce que les chrétiens auront des figures de ressucités.

Et puis, --mais en sommes nous vraiment convaincus?--, Jésus Christ lui même, toujours vivant, désire la rencontre avec chaque homme de cette fin du XXème siècle; comme avec ses disciples au lendemain de sa résurrection, le maître de la moisson est déjà en train d’organiser les retrouvailles au temps prévu dans le dessein du Père et de la manière qui lui semblera la plus appropriée.

Liste des contributions sur ce thème


Quelle image du Christ pour le XXIe siècle ? (Stéphane Marcireau)

Alors que l’image (le support visuel) occupe une place grandissante dans notre culture (informatique, télévision, cinéma..), il peut sembler pertinent de s’interroger -pour ceux qui désirent faire connaître et répandre l’Evangile- sur l’image du Christ que l’on propose et véhicule.

Une première approche pourrait ainsi concerner l’image même du Christ, son visage, sa représentation. La question esthétique serait tranchée par des experts qu’il n’en demeurerait pas moins celle du sens de l’image proposée : représentons-nous un Christ souffrant, crucifié ou envisageons-nous un Christ victorieux et heureux ? L’enjeu n’est peut-être pas si anodin car si l’on évoque une inculturation du christianisme dans un monde occidental déchristianisé, l’image positive véhiculée est celle des " jeunes cadres dynamiques " en bonne santé, heureux et épanouis (il suffit de regarder quelques publicités télévisées pour s’en apercevoir !). Même si cette image incarne une utopie, elle n’en demeure pas moins une source d’imitation et d’identification, stimulante et enviable.

Il s’agirait alors d’insister davantage sur le Christ vainqueur, apportant la guérison , la vie et le bonheur. Il est cependant possible d’ajouter d’autres " qualités " à l’image qui pourrait avoir une portée dans notre culture. En effet, il semble difficile de faire abstraction d’un domaine qui se fraie un passage à travers de multiples accès (New Age , séries T.V. telles " charmed ", " X-Files ", livres et revues) et que l’on pourrait qualifier de surnaturel ou d’irrationnel. Dans ce cas, il serait à propos de ne pas gommer les miracles, les exorcismes, la résurrection... Développer un Christianisme totalement rationnel (délivré du surnaturel) reviendrait à lui ôter toute substance car " sans la résurrection, le christianisme n’est plus rien ".

L’enjeu est réel et profond car l’image du Christ peut être soit celle d’un homme sage, dispensant avant l’heure " les droits de l’homme ", soit celle d’un être mystérieux à la fois homme et Dieu, qui abolit les lois rationnelles en s’appuyant sur la surnaturel (C’est ainsi que peut être vaincue la mort). Par conséquent, les questions concernant la résurrection, les possessions, les anges, les miracles, le sort des morts ont une importance d’autant plus cruciale qu’elles structurent un rapport au monde et une espérance.

***

Dans un deuxième temps, puisque nous évoquons le domaine surnaturel, nous pourrions aller jusqu'à mettre en question la représentation même du Christ : plus qu’une image (figée, précise, " rationnelle ") n’est-il pas Celui qui établit la relation, le symbole (mouvant et appelant l’interprétation) destiné à unir deux parties (l’homme et Dieu, le naturel et le surnaturel) ?

Notre réflexion concerne bien l’évocation " visuelle " du fondateur du christianisme et il s’agit certainement de cerner le symbole du Christ ( plutôt qu’une simple image) qui nous plonge dans l’abstraction, la méditation et la prière.

En ce sens, l’évocation visuelle est fondamentale car nombre d’impressions, de stimulations... atteignent la personne sans " passer " par la compréhension rationnelle (qui calcule, compare, trie). L’image symbolique atteint l’homme dans une totalité alors qu’un texte se cantonne plus rapidement à une approche intellectuelle sur laquelle on peut réfléchir, trier comparer analyser : ainsi la possibilité de prendre du recul revient à se désengager affectivement (au sens de ce qui produit un effet c’est-à-dire affecte).

Par conséquent, l’image symbolique fournit une globalité qui échappe à la raison en la dépassant, en l’englobant.

Le "saut " en dehors de la rationalité nous semble fondamental et révélateur de la foi chrétienne. C’est pourquoi le " bond " de la foi représente un enjeu décisif pour un penseur chrétien tel Kierkegaard. Celui-ci estime que le christianisme réside d’abord dans une relation personnelle à Dieu- cette relation demeurant incommensurable à autrui- c’est pourquoi " la preuve est l’ennemie de la foi ". Le penseur danois n’ouvre pas la porte à l’obscurantisme, mais il cherche à restaurer la liberté du croyant.

En effet, Hegel incarnait alors le désir d’établir une compréhension rationnelle globale puisque " le réel est rationnel et le rationnel est réel ". Autrement dit rien ne devait échapper à l’emprise de la raison : la distinction entre l’intériorité et l’extériorité disparaissait et tout devenait explicable, ce qui abolissait le mystère la singularité et la liberté de la personne humaine. Kierkegaard nous rappelle que la force de l’intériorité et de la foi ne peut que résider dans une sphère extérieure à la raison.

***

Lors de cette courte réflexion sur l’image du Christ pour le XXI siècle, nous avons commencé par évoquer une inculturation dans le monde moderne occidental où prime l’image de la force, du bonheur et de la santé comme l’incarnent " les jeunes cadres dynamiques ". Une image du Christ ne devrait-elle pas essayer de rejoindre ces aspirations ? Puis nous avons insisté sur l’émergence d’un phénomène particulier : l’acceptation grandissante de l’irrationnel dans notre culture : ne serait-ce pas l’occasion de redonner au Christ sa dimension divine (miracles, exorcisme, anges...) qui tranche avec la finitude de notre monde physique (rationnel) et ouvre la porte à la résurrection ? L’image, faisant le détour par la sensation et délaissant la stricte approche intellectuelle semble offrir une voie pour répondre aux questions évoquées ci-dessus. L’image devenait symbole et visait une jonction entre deux mondes (Dieu et les hommes). En séparant l’intériorité de la foi et l’extériorité du phénomène, il s’agissait bien de préserver la singularité et la liberté de la personne.

Cependant, afin de ne pas ouvrir un passage à l’obscurantisme, il faudrait préciser que toute production d’image symbolique devrait provenir d’une profonde méditation et plus particulièrement d’une oraison (attitude d’écoute envers Dieu). En ce sens, le défi de l’image serait d’abord celui de l’intériorité.

Enfin, si nous avons réfléchi sur l’image et son influence globale sur l’homme (car elle ne fait pas appel à la seule raison), ne serait-il pas possible de faire référence à d’autres approches telle la musique ? L’intériorité confine certes à l’image mais aussi à la musique et à tous les supports affectant l’homme. Ne s’agit-il pas de retrouver l’expression d’un christianisme global ?



Quelle image du Christ pour le XXIe siècle ? (Bertrand Parisot)


" Ils ne sont pas du monde,
comme moi je ne suis pas du monde "
Jn 14, 16

Notre monde est bousculé d’images qui se succèdent à un rythme effréné, chacune imposant une vision partielle et souvent contradictoire avec la précédente. Aucune de ces images n’est d’ailleurs gratuite, mais bien plutôt au service d’un intérêt particulier : chacun veut " communiquer ", c’est-à-dire donner la meilleure image de soi pour en tirer un bénéfice immédiat, ce qui ne manque pas de brouiller toute véritable communication, car un tel propos publicitaire est forcément à sens unique.

Au cœur de ce monde tiraillé entre de nombreux extrêmes se trouve pourtant présent le Christ, à travers ceux qu’il y a envoyés (Jn 14, 18). La question révèle alors un double enjeu : pour une annonce de l’Évangile qui s’inscrive au cœur de ce monde et sache lui parler, est-il un caractère particulier du Christ ou une part de son message qu’il faille privilégier ? et pour qu’une telle parole revête un caractère d’efficacité (au moins aux sens d’être entendu par un grand nombre et de porter interrogation, réflexion), est-il un vecteur, un média qui s’impose ?

Pour qu’une image du Christ puisse parler aux hommes et aux femmes de notre temps, il est nécessaire de montrer une réelle proximité de Jésus avec chacun en n’oubliant pas qu’il était un homme en prise avec les personnes les plus en difficulté de son temps et qu’il savait les écouter. Pour répondre aux attentes du monde, il faut donc d’abord savoir cerner les souffrances, les écouter et les accueillir (Mt 25, 40). Mais quelles sont les demandes, les aspirations que nous pouvons actuellement entendre ? Une assurance devant la mort, la maladie, la vieillesse (médicalisation poussée de la naissance à la mort) ; un besoin de spiritualité, une recherche intérieure et personnelle (nouveaux courants religieux, sectes) ; un goût pour le surnaturel, l’ésotérisme. Autant d’aspirations qui traduisent un mal-être général dans une société de plus en plus dépersonnalisée et déspiritualisée, auxquelles un message fort d’espérance et de confiance doit être apporté.

Cette image d’espoir, nous la trouvons d’abord dans la Résurrection du Christ, sans oublier que la mort et résurrection du Seigneur sont deux faces d’un même événement. Il n’est pas question de faire disparaître comme magiquement la mort et la souffrance, mais en rappelant cette image triomphante du Christ sortant du tombeau, montrer qu’elles peuvent être sublimées en quelque chose de plus grand et qui porte sens. Il ne s’agit pas non plus de tomber dans le travers de l’image idéalisée du surhomme surmontant toute difficulté (jeune cadre dynamique...), mais d’offrir par là une introduction au mystère de l’amour qui sait s’offrir en sacrifice pour la construction du Royaume. Nul doute que cette image sera plus appelante que celles héritées du siècle dernier, qui hantent encore les murs de nos églises, pietà éplorées, mises au tombeau de marbre glacial. N’est-ce d’ailleurs pas la première chose que les Onze prêchent aux foules dès la Pentecôte (cf. Ac 2, 22 – 36) ?

L’image seule ne suffit pourtant pas pour que le message porte réellement. Comme dans toute situation de communication, il faut d’abord que le récepteur (une société complètement sécularisée) soit ouvert au propos. Or il est maintenant obnubilé, enfermé dans ses propres médias qui ne savent plus apporter d’information en profondeur (contre le " zapping ", les séquences sont de plus en plus courtes, surfer sur l’internet est un très sûr moyen de voir beaucoup de choses sans les regarder). L’enjeu tient donc aussi à savoir utiliser les moyens de communication existants et pour cela privilégier un message simple et clair.

Mais pour autant l’Église n’est pas le monde, elle " n’est pas du monde ". Elle a un devoir de faire porter sens, d’obliger à prendre du recul par rapport aux besoins du monde et surtout aux moyens mis en œuvre pour y répondre : peut-on croire que la Bonne Nouvelle pourra être rendue sur un site internet conçu comme celui d’une entreprise ? Mais Jésus n’est pas un produit à vendre. Quitte à employer des moyens contemporains, il faut d’abord s’employer à véhiculer un message d’espérance, celui de la Résurrection du Christ. Ainsi avons-nous eu récemment l’expérience des Journées Mondiales de la Jeunesse à Paris, qui ont stupéfait tout un pays. Etait-ce grâce à la couverture médiatique hors du commun qui en a été faite ? Je pense au contraire que la presse s’est réveillée presque malgré elle devant l’immense élan de joie et d’espoir apporté par ces milliers de jeunes. Quand la foi est réellement vécue au quotidien et partagée sans arrière-pensée, elle se communique sans souci d’un vecteur privilégié, sans souci de langue comme les apôtres le jour de la Pentecôte (Ac 2, 4 s.).

Cela nous autorise-t-il pour autant à communiquer n’importe comment ? Certainement pas, et, bien au contraire, puisque nous vivons dans une civilisation de l’image, il peut être judicieux d’en utiliser l’attrait pour introduire directement au cœur du mystère chrétien, de son symbolisme. L’enjeu serait alors de résumer sous une forme graphique, visuelle, nombre de messages de l’évangile, donc en les représentant de manière symbolique : une icône. Même si la compréhension des icônes " classiques " est malaisée au premier abord du fait de leur contenu théologique très dense, le principe est bien le même :

* image construite, réfléchie dans la prière
* forte de nbx symboles (nécessité de simplicité et d’explications fournies avec l’image)
* belle en elle-même




Quelle image du Christ pour le XXIe siècle ? (Laurent Pérault)


Les Evangiles nous présentent le Christ à travers sa vie, sa mort et sa résurrection, mais aussi à travers ses relations et son enseignement. Au fil des siècles les Eglises ont sans aucun doute privilégié telle ou telle image de Jésus, au risque de dénaturer, voire d'altérer les autres. Quels visages du Christ faut-il mettre en avant pour le XXIème siècle ?

L'élément le plus important pour moi est d'apprendre à parler du Christ et des Evangiles avec des mots simples, apprendre à s'exprimer avec le langage de notre temps. Combien de fois il m'arrive de rencontrer des étudiants plus ou moins proches de l'Eglise qui me disent n'avoir rien compris à l'homélie prononcée lors d'un mariage ou d'un enterrement !

Nous devons présenter Jésus comme un homme cherchant toujours à réaliser le vrai bonheur autour de lui. Pour cela :

- il se fait proche des gens de son temps sans distinction aucune : des femmes comme des hommes, des riches comme des pauvres, des malades comme des bien portants, des adultes comme des enfants... ; il se montre bien souvent plein de tendresse pour ses frères (resurrection de Lazare) et accueillant pour les pécheurs (le publicain Zachée) ;

- il est constamment attentif aux plus démunis : les pauvres d'argent, les pauvres de coeur, les malades, les enfants... (l'aveugle de Jéricho) ;

- il respecte les idées des autres, ne cherchant pas à convertir coûte que coûte autour de lui ; il laisse à chacun la liberté d'avancer sur le chemin qui lui semble le meilleur : rien à voir avec un Dieu "grand horloger" ; il fait appel à la conscience des individus, ne faisant pas de la loi un absolu (la femme adultère) ;

- il pardonne aux autres leurs actions mauvaises : fini le Dieu vengeur de l'Ancien Testament !

- il se fait compagnon et guide sur le chemin de la vie, indiquant aux hommes et aux femmes une direction à prendre (les disciples sur le chemin d'Emmaüs) ; il n'hésite pas à dénoncer les agissements mauvais (les scribes) et à mettre en garde contre des attitudes dangereuses (la richesse) ; il donne des repères à ceux qui sont un peu perdus ;

- il choisit toujours de défendre la vie et la vérité évitant par là même toute compromission ;

- il agit avec humilité, lui le maître qui lavera les pieds de ses disciples.

Sans aucun doute tous ces visages du Christ parlent aux hommes de notre temps ; ils représentent des valeurs et des repères dont nous avons besoin aujourd'hui. Peut-être notre Eglise aurait-elle besoin de temps en temps de revenir à ces valeurs et devrait-elle accepter un débat plus ouvert sur telle ou telle question : accueil des divorcés remariés, ordination presbytérale des hommes mariés... En effet, beaucoup de nos contemporains ne retrouvent pas ces visages du Christ à travers l'image que donne l'Eglise aujourd'hui. Au contraire, elle semble de plus en plus éloignée d'une grande partie de la population. Espérons que le XXIème siècle lui permette de s'en rapprocher.