Où est le pouvoir ?




par Stéphane Marcireau (Texte 1)
par Carole Benoist (Texte 2)
par Anne Vinh (Texte 3)
par Jean-Luc Cravéro (Texte 4)
par Thomas Duranteau (Texte 5)
par Jean-Yves Meunier (Texte 6)
par Loïc Buthaud (Texte 7)


Où est le pouvoir ? (Stéphane Marcireau)




L’actualité de mai 2003 nous rappelle qu’il ne va pas toujours de soi de savoir où se trouve le pouvoir. Pour certains il est dans la rue, pour d’autres il est dans le gouvernement. Pour certains il est dans les instances de l’ONU, pour d’autres dans l’action militaire décisive et efficace… En tout cas, le pouvoir ne résiderait-il pas dans la possibilité d’agir et de transformer le réel ? Il faudrait alors examiner la nature de ce pouvoir car au-delà de l’action sur le monde et sur les individus, le pouvoir ne serait-il pas ce qui réunit les hommes ?

«Le pouvoir ne se donne pas, il se prend.»

Cette formule figurait sur l’affiche du film «Le parrain». A côté du titre apparaissaient les manettes qui permettent de mouvoir les marionnettes. Le pouvoir peut donc d’abord consister en la capacité à influencer et déterminer le comportement d’individus ou de groupes. Qu’il s’agisse du pouvoir politique (faire voter telle loi ou faire «tomber» tel ministre), du pouvoir économique (imposer un produit sur le marché ou faire disparaître un concurrent) ou du pouvoir militaire (l’emporter en détruisant les forces d’un adversaire ou imposer le respect de l’ordre par sa présence), le pouvoir se révèle sous deux aspects incontournables : il peut imposer et renverser, intimider ou détruire. Et s’il s’impose ou intimide, c’est précisément parce qu’il peut renverser ou détruire.
En tout cas, la force va de pair avec cette première acception du pouvoir et celui-ci attire parce qu’il donne la possibilité d’influencer le comportement des individus et donc permet de modifier le réel. La quête du pouvoir est alors le lieu d’affrontements (économique, militaire ou politique) : il faut conquérir le pouvoir et la conquête réussie est le gage d’une puissance efficace. La prise de pouvoir donne effectivement lieu à des campagnes politiques, économiques ou militaires qui représentent des déploiements de force et d’arguments. Le pouvoir se prend par la force, par la ruse ou par la persuasion car il n’est pas donné spontanément par les individus.
Cette première conception du pouvoir est très répandue et elle va de pair avec l’exercice d’une certaine violence et d’une coercition. Cependant tout pouvoir est-il forcément le fruit d’une conquête et d’un asservissement ?

Le pouvoir ne se donne pas, il est confié.


Du temps de Périclès (495-429) et de la démocratie grecque, la notion d’«isonomie» énonçait que le pouvoir n’appartenait à personne puisque tous les citoyens étaient égaux, comme placés sur un même cercle. Le pouvoir était placé au centre de ce cercle et il était confié pour une durée limitée. La dépossession du pouvoir se reflétait d’ailleurs à travers la distribution, au hasard, de certains pouvoirs. Ainsi, les cinq cents membres formant l’assemblée pour une année étaient-ils tirés au sort, ainsi que le président du jour de cette assemblée, qui se réunissait quarante fois par an. Si les généraux étaient élus pour un an renouvelable, les magistrats (politique intérieure) étaient, eux, tirés au sort chaque année.
Les débats publics permettaient certes à des orateurs talentueux tel Démosthène de s’affirmer et de gagner une réelle audience (et donc du pouvoir) en utilisant parfois des procédés rhétoriques mais il n’en demeurait pas moins que le pouvoir résidait dans le «démos athénien» et non dans un individu en particulier. Cette démocratie directe, selon Josiah Ober (Démocratie, éditions du rocher) «favorisait la cohésion entre les classes sociales en développant simultanément de fortes valeurs communes et la critique réflexive de ces valeurs» Ce pouvoir partagé entre les citoyens -qui excluait cependant les femmes, les étrangers résidant à Athènes ainsi que les esclaves, et qui allait de pair avec une conquête militaire- représente néanmoins une conception originale et unique du pouvoir. Il permet d’influencer le réel, mais ne se fonde pas sur une violence interne à la cité puisqu’il repose sur l’isonomie.

Le cercle, ne possédant pas d’angle, symbolise alors l’harmonie et une certaine totalité. Mais comment se forme ce cercle ?

Le pouvoir n’existe que par l’autorité qui en est le véritable centre.

La nature du pouvoir apparaît désormais non plus dans l’exercice de la violence et de la coercition mais dans la capacité à réunir et à obtenir un assentiment librement consenti. L’évocation du Christ comme centre présent-absent de la communion rejoindrait cette conception d’un «pouvoir autre». Evoquons ici ce centre qui est décrit par Lao Tseu dans le Tao Te King : «Trente rayons convergents, réunis au moyeu, formant une roue ; mais c’est son vide central qui permet l’utilisation du char».

Il demeure cependant la fondamentale question de la formation de ce cercle auquel doivent consentir les membres d’une communauté, qu’il s’agisse de citoyens grecs ou de chrétiens. Si la démocratie directe reposait davantage sur l’usage du Logos et de l’argumentation, la communauté croyante, elle, repose davantage sur la foi dont le Dieu semble être le dispensateur, lui seul possédant alors le pouvoir -ou plutôt l’autorité- de former le cercle.
En effet, il nous faut reconnaître que s’il y a un cercle du pouvoir, le centre, lui, représente l’autorité : les individus se tiennent tous à la même distance de celui (ou Celui) qui fait autorité et auquel ils concèdent leur respect (respect incarné dans la distance). Une différence entre le pouvoir et l’autorité peut être établie : l’autorité est accordée par le groupe alors que le pouvoir s’illustre dans une structure (le cercle), ou un Etat par exemple. L’autorité est reconnue par les individus et en général, le pouvoir a été accordé à celui ou ceux qui faisaient autorité. En tout cas, s’il s’agit d’une communauté croyante, l’autorité est accordée à Dieu et à ceux considérés comme dignes de pouvoir parler «en son nom». S’il s’agit d’une communauté politique, l’autorité est accordée au Logos et à ceux qui sauront gouverner la cité de façon rationnelle et raisonnable.

A la question de savoir où était le pouvoir, il est apparu qu’il pouvait résider d’abord dans la capacité à influencer le comportement des individus et à modifier le réel. Ce pouvoir apparaissait coercitif et il devenait l’objet d’une conquête allant de pair avec la violence. Pour surmonter la présence de cette violence, il fallait envisager un pouvoir qui réside dans la capacité à réunir les individus et à former une communauté librement consentie. Qu’il s’agisse d’une démocratie directe ou d’une communauté chrétienne, le réel est modifié par l’isonomie qui fait disparaître ­ ou du moins qui atténue - l’idée d’un pouvoir lié au rapport de force au profit d’un pouvoir autre qui rassemble et fédère. Cette conception du pouvoir est certainement moins secondaire que l’on ne pourrait le croire car elle est la condition sine qua non pour que le réel puisse être ensuite modifié en profondeur grâce à la libre adhésion des individus. Par ailleurs ce nouveau pouvoir possédait un centre - lieu de l’autorité - qui place justement les individus à une même distance. C’est l’autorité reconnue qui permettait alors à la structure du pouvoir d’exister. Néanmoins, si les individus restent libres, ne conservent-ils pas aussi la liberté de dire «non» et de sortir du cercle tracé par l’isonomie ? Mais alors - à moins de vouloir retourner à l’état de nature - au nom de quelle autre autorité serait-il possible de rejeter l’autorité de la raison ou de la foi ?





Où est le pouvoir ? (Carole Benoist)



"Les barbares n'attendent plus derrière les frontières, ils nous gouvernent déjà depuis quelques temps" nous dit Mc Entyre qui prolonge ainsi les inquiétudes de St Augustin et nous alerte sur la fragilité de l'ordre politique. Spontanément lorsque nous évoquons le pouvoir nous nous référons à la sphère du politique puis nous évoquons l'influence de la religion et bien sûr le monde de l'entreprise. S'agit-il toujours du même pouvoir ? certes non dans les moyens de l'exercer, mais n'y a-t-il pas toujours les mêmes mécanismes plus ou moins légitimés ? Il nous faudra donc nous interroger sur la nature du pouvoir, sa légitimité et ses conditions d'exercice. Chercher le lieu du pouvoir, c'est nécessairement interroger l'institution mais aussi ce qui conditionne sa naissance et sa pérennité. Le pouvoir est-il de l'ordre de la force, de la maîtrise ou de l'influence ? N'engendre t-il que de la soumission ou au contraire est-ce une puissance, et non plus seulement une force, sur les autres et sur soi qui influe sur notre vie ?

Quelle est donc la nature du pouvoir ?
Selon Max Weber il y a 3 facteurs de légitimation du pouvoir :
- Tradition et filiation, la religion s'inscrit dans cette catégorie, elle donne au pouvoir une valeur sacrée.
- Charisme : rayonnement d'une personnalité, c'est le "conducteur d'âme" de Hegel.
- Légalité : dépend de l'autorité des lois, c'est le seul facteur rationnel.
Ces trois sphères jouent bien sûr ensemble et peuvent se renforcer l'une, l'autre dans certaines fonctions lorsqu'elles sont incarnées par des personnalités. Cependant, le pouvoir est-il uniquement entre les mains de celui qui incarne l'Etat? Quelle est exactement la nature du pouvoir politique ? Se fonde t-il uniquement sur le droit et la contrainte ?
Tocqueville nous dit que le pouvoir cherche à fixer irrévocablement les hommes dans l'enfance en étant le seul agent et le seul arbitre de leur bonheur. Il ne brise pas les volontés, il les amollit, il s'oppose sans cesse à ce qu'on agisse, il ne détruit pas mais il empêche de naître, il éteint, il hébète. Cette tyrannie molle qui endort pour mieux régner (l'opium du peuple ?) n'est- elle qu'un fantasme ? Il est rai, comme le dit, Anna Arendt que la démocratie est le lieu de la démaîtrise par excellence d'une dictature des techniciens lorsque aucun homme politique ne veut prendre une décision qu'il ne maîtrise pas totalement (recherche du risque zéro). Le pouvoir échappe à la sphère politique et revient aux experts qui proposent une solution souvent technique qui ne prends pas toujours en compte le bien commun. L'homme d'Etat n'a pas toujours la "virtu" de Machiavel, ce mélange de force, de courage, de grandeur qui fait le véritable homme politique et qui nécessite un engagement politique reposant sur des qualités personnelles, sur un charisme. La gouvernance, qui est un bon exercice du pouvoir dans la recherche du bien commun, n'induit pas nécessairement, loin s'en faut, un charisme. L'histoire des hommes ne retient finalement très peu de noms de grands gestionnaires. Les hommes de pouvoir dont l'éclat brille à travers les siècles (Louis XIV) ont bien souvent épuisés les caisses de l'Etat. Bien mieux, c'est souvent la figure du contestataire ou du "prophète" qui nous marque encore aujourd'hui. Le pouvoir d'une parole prophétique repose sur le changement de point de vue sur soi ou le monde qui est initié. Le contenu du message ou la force de l'action doit être en adéquation avec un désir non encore exprimé du peuple (le grand homme de Hegel). A un moment donné une cristallisation s'effectue autour d'une figure qui alors, a la force d'un symbole ou d'un "icône". Qu'importe la vérité historique, seule compte alors notre lecture de l'histoire. Le pouvoir de l'icône repose en partie sur notre émotion, l'imaginaire collectif et la richesse de notre représentation. Là encore, le symbole éprouve son pouvoir dans ma subjectivité. Il ne se donne que dans une communication adéquate car sa seule légitimité repose sur la visibilité d'un charisme. Cependant, les leaders charismatiques (Martin Luther King, Gandhi...) n'ont-ils pas d'autant plus de charisme qu'ils n'avaient pas la charge d'un Etat ? L'articulation de la gouvernance et du pôle prophétique me semble bien difficile (même Moïse en a subi les frais). Bergson parlerait ici de société close et de société ouverte, de religion close et de religion ouverte : la figure prophétique tire vers le haut l'ensemble d'une société, ou d'une religion, enfermée dans ses habitudes auto-conservatrices. Pour autant le philosophe doit-il être le roi de la Cité ? Le temps balaie les empires et les idéologies, seule reste une identité transculturelle qui touche l'homme au plus profond de lui-même parce qu'elle n'est pas uniquement rationnelle, émotionnelle ou culturelle et qu'elle échappe fondamentalement à la sphère du politique. Cependant, nous avons besoin de sécurité et d'un certain nombre de conditions qui nous permettent de vivre ensemble, que seul le pouvoir politique peut garantir.

Si le pouvoir ne réside pas uniquement dans l'Etat, où est-il ? Dans les marchés économiques ? Les traders auraient-ils plus de pouvoirs que les chefs d'Etat ? Certainement, mais pas uniquement car le pouvoir est peut-être aussi diffus. C'est la thèse que soutiennent Anna Arendt et Michel Foucault : nous détenons tous une part réelle de pouvoir qui n'a pas besoin de légitimité pour exister. Selon Anna Arendt "Le pouvoir jaillit parmi les hommes quand ils agissent ensemble". Michel Foucault (in La volonté de savoir) soutien l'idée d'une omniprésence du pouvoir car il se produit à chaque instant, dans toutes relations d'un point à un autre. "le" pouvoir n'est que l'effet d'ensemble qui se dessine à partir de toutes ces mobilités. Finalement, il faut peut-être avoir une perspective nominaliste : le pouvoir, c'est le nom qu'on prête à une stratégie complexe dans une société donnée. Chacun possède une influence et en use.
Le premier pouvoir que chacun pourrait alors acquérir serait-il celui que confère le savoir ? On sait que la question de la légitimité de la connaissance secouera l'ensemble de la philosophie jusqu'à Kant, car celui qui possède un savoir, possède, sans conteste un pouvoir sur ceux qui ne savent pas et sont donc réduits à l'ignorance et la superstition. Pour bien gouverner, il faut bien connaître. L'information est une source de pouvoir non négligeable car elle permet de bien juger et de mettre en perspective son action, donc de la pérenniser. Le pouvoir de savoir nous donne du pouvoir sur les autres mais d'abord sur nous-même. C'est la première invective de Socrate "connais-toi toi-même" que l'on pourrait compléter par le sapere aude de Kant : "aie le courage de penser par toi-même". Le savoir nous permet d'accéder en partie à l'autonomie, mais il ne suffit pas à nous donner la maîtrise de nous même et des autres. Le savant peut avoir une influence, il a rarement la maîtrise de la nature humaine et a fortiori des peuples. L'homme est plus complexe.
Devons-nous pour autant subir la Libido dominandi (domination par les pulsions) tant décriée par St Augustin ? Ne faut-il pas faire intervenir ici une autre dimension humaine, ni rationnelle, ni pulsionnelle ? Celui qui a une autorité (ex ousia) n'est-ce pas celui qui, vivant lui-même pleinement sa propre puissance, suscite en moi le désir de l'imiter (René Girard) ? Celui qui suscite le désir en l'autre par la force de ses idées et de ses convictions a le vrai pouvoir. Au contraire de la tyrannie molle de Tocqueville, et de la société close de Bergson, Spinoza parle de "puissance", cette capacité à être tellement soi qu'elle s'impose d'elle même en faisant autorité, sans avoir besoin de faire preuve de violence. Mais ce type de pouvoir ne peut-être que personnel. Il naît d'un rapport inter-individuel : l'un consent à écouter l'autre. Dans la reconnaissance d'un pouvoir, il y a là aussi une démaîtrise, un "laisser faire", comme dirait Lévinas : "une inquiétude de l'autre semée dans les certitudes du Même". Le collectif ou la tradition peuvent intervenir pour légitimer la première prise de parole d'une "autorité", mais une adhésion sur le long terme sur quoi repose-t-elle ? Sur une communauté ? sur un charisme ? la difficulté à notre époque n'est- elle pas de saisir ce qui remporte l'adhésion sur le long terme (le pouvoir réel, se mesurant dans sa longévité) ? Y a-t-il un passage du désir au rationnel ? On parle beaucoup de sens : donner du sens, relier, réinterpréter. Mais aujourd'hui, nous voulons une sagesse qui parle à l'intelligence, au cœur, au désir, quelque chose qui nous libère et qui ne nous déçoive pas sur le long terme. Qui peut répondre à cette attente sans aliéner celui qui est demandeur ? Un livre ? Une idéologie ? Une personne ? Une communauté ? Quelle sera notre icône ?
Comment rester libre face à ce pouvoir ? en y consentant librement mais aussi en créant un lien humanisant. Ce qui fait lien, c'est que l'autre accepte le don et pas nécessairement l'objet du don lui-même. Le pouvoir que je peux reconnaître, trouver en moi ou rechercher dans l'autre, c'est celui qui va me donner envie de vivre pleinement, de me dépasser. La première puissance, bien au-delà de la contrainte, est donc celle du désir. C'est pour cela qu'il est le lieu de toutes les tentations : d'avoir, de gloire, de tout savoir. Les responsables des attentats du 11 septembre ne s'y sont pas trompés, ils ont visé des lieux symboliques : World Trate Center (le lieu de l'argent roi), le Pentagone (le pouvoir), il fallait viser une université et la triade était respectée.
Le véritable lieu du pouvoir ne serait-ce pas le désir, le plus puissant des moteurs, qui seul nous meut durablement ? A la question, "Qu'est-ce qui a pouvoir sur moi ?" ne faudrait-il pas répondre : celui qui reconnaît la vraie nature de mon désir et qui l'accroît. Loin de la "lutte des classes" du domaine économique et social, il faut reconnaître le pouvoir phénoménal de celui qui peut pousser des hommes à se sacrifier pour une cause dont ils ne verront pas eux-même les bénéfices (les kamikazes par ex). Le premier de tous les pouvoir n'est-il pas alors "spirituel". Il touche au cœur de l'homme en le révélant comme un "être de désir" porté par un tel besoin d'absolu que sa vie peut s'épuiser pour qu'il se réalise ?





Où est le pouvoir ? (Anne Vinh)


Depuis la nuit des temps, le pouvoir est associé à l'argent. On dit qu'il corrompt. C'est pourquoi les sociétés démocratiques ont compris l'importance de ne pas l'abandonner aux mains des mêmes et le font "tourner" pour éviter les abus de tous ordres. On procède à des élections dans tous les domaines : politique, syndical, religieux (à l'exception des évêques, des prêtres ou des diacres, qui sont appelés par l'Eglise). Il est cependant des hommes de pouvoir qui ne sont pas élus et qui détiennent un pouvoir quasi-absolu : nul ne songerait à contester le pouvoir immense d'un Bill Gates en matière d'équipement informatique ! Parfois, de manière très évangélique, les puissants sont renversés de leur trône, comme le clame le Bénédictus, et un Jean-Marie Messier peut brutalement voir s'effondrer son empire. Il existe des pouvoirs incontestés et des pouvoirs occultes. Le pouvoir peut être détenu par une seule personne ou par un groupe. Dès lors, on est fondé à se demander d'où vient le pouvoir. Quelles sont les conditions à réunir pour en bénéficier ? Quel est donc ce pouvoir qui grise les esprits et pousse tant d'hommes au crime, aux pires bassesses et à la pire malhonnêteté, tandis que les sages, les philosophes et les hommes de foi l'évitent soigneusement ? Platon en a fait les frais lorsqu'il fut convié en 365 à Syracuse par le tyran Denys le Jeune... C'est ce que nous allons tenter de comprendre, en analysant ses différentes composantes.

L'avoir
De prime abord, la première notion associée à celle de pouvoir est l'avoir. Encore faut-il préciser sa nature : celui qui possède des biens, ou un statut qui lui donne une autorité sur autrui, exerce un pouvoir. Commençons par la possession de biens matériels, qui fait souvent l'essentiel du pouvoir. L'argent permet d'acquérir des biens de consommation qui permettent de se cultiver, d'acquérir des diplômes, de se déplacer rapidement et facilement dans le monde, d'avoir de l'influence sur ses proches, ses concitoyens ou même sur une partie de l'humanité. L'enfant qui dispose chez lui d'une chambre à lui, d'un bureau pour travailler (et non d'un coin de table de cuisine, comme certaines de mes anciennes élèves de la banlieue parisienne) d'une bibliothèque bien fournie et évolutive à volonté, d'un ordinateur relié à l'Internet et bien sûr de parents qui lui apprendront à s'en servir utilement aura, selon toute vraisemblance, plus de chances de faire de brillantes études, de réussir dans la vie et d'acquérir dans le futur un pouvoir économique ou politique. Cependant, même s'ils facilitent bien des choses (permettant notamment de se déplacer rapidement et de traverser la planète pour conquérir des marchés lointains), l'argent et la richesse matérielle ne remplaceront jamais l'éducation constructive et patiente de parents pédagogues, la volonté, le courage, l'intelligence : fort heureusement, il est des choses qui ne s'achètent pas ! Certes, l'argent permet d'acquérir un cercle de relations influentes et une célébrité -justifiée ou non - qui mènent aux allées du pouvoir. Pour peu que l'on possède l'art de manipuler les autres, de les dominer, il devient facile d'exercer un pouvoir. Mais rares sont ceux qui savent renoncer sagement au pouvoir que confère l'argent ou bien en usent avec discernement et sagesse, tel le roi Salomon, y associant la notion de devoir, de responsabilité et de service !
Le Christ, quant à lui, a choisi une toute autre voie : né humblement dans une famille modeste, il n'a jamais voulu sauver Israël en renversant le pouvoir un place tel un deus ex machina, il n'a jamais correspondu à l'image glorieuse que ses contemporains - à commencer par son cousin Jean-Baptiste - avaient du Sauveur d'Israël, du Fils de l'Homme. Il n'a jamais accepté les "marchés" de dupe que lui proposait Satan durant les 40 jours qu'il passa au désert, qui étaient des mirages de tentation du pouvoir et de l'avoir et du paraître. Il n'a nul besoin de tout cela, depuis toujours, il EST. L'avoir lui importe peu, puisqu'il n'avait aucun lieu où reposer la tête, aucun bien personnel, et le paraître était manifestement le cadet de ses soucis, puisqu'il préférait s'entourer des pauvres et des parias de la société juive de l'époque (Matthieu, Marie-Madeleine et Zachée, entre autres), préférant leur compagnie à celle des puissants de son monde, même s'il reconnaissait le pouvoir temporel en place, rendant à César ce qui est à César.

Le savoir
Le pouvoir, nous l'avons vu, provient donc essentiellement de la possession, de l'héritage ou de l'acquisition, plus ou moins honnête, de biens matériels. Mais il n'y a pas que l'avoir qui puisse fonder un pouvoir. En effet, dans certaines sociétés, certaines personnes se voient confier un pouvoir non pas en raison de leur avoir, mais en raison de leur savoir. En effet, en Extrême Orient, le principe du mandarinat reposait sur un concours national, très démocratique. Les plus grands lettrés et philosophes s'y présentaient et c'était les plus cultivés d'entre eux qui remportaient la palme. Il semble donc assez rassurant de penser qu'il y a eu autrefois un pouvoir fondé non sur l'argent, l'influence ou la naissance, puisque n'importe qui pouvait, dans l'absolu, s'y présenter, du fils de noble au paysan. Seules comptaient ses connaissances. On ne pouvait en dire autant des universités d'Occident… Certes, il était moins aisé, pour un fils de paysan, d'acquérir ce type de savoir, mais il est important de préciser que les mandarins vietnamiens, une fois arrivés en fin de carrière, étaient tenus de revenir dans leur village et d'aider les futurs candidats aux fonctions mandarinales à préparer le concours en leur enseignant la culture classique. Ainsi, il n'y avait pas au Viêt-Nam de scission entre le monde savant et le monde populaire, les mandarins entretenant un lien très fluide entre le bas et le haut de la société, entre le monde de la rizière et celui du pinceau. Pour recruter les mandarins, un concours était organisé tous les trois ans dans les grandes provinces. Cela dit, rien ne garantit que les nouveaux mandarins, pour philosophes ou poètes qu'ils étaient, se soient ensuite montrés à la hauteur de leur charge, qui n'avait plus grand-chose à voir avec les matières étudiées !
Un savoir non partagé avec d'autres est un pouvoir énorme, redoutable et dangereux. On peut ainsi se faire valoir, exercer un chantage sur autrui, se rendre indispensable, accroître ses chances de réussir à un concours. La redistribution du savoir ou du savoir-faire, dans certains milieux professionnels ou universitaires, n'a pas lieu aussi systématiquement que chez les mandarins âgés du Vietnam, loin s'en faut… Dans les entreprises, l'efficacité et la productivité de certains services sont entravées par de nombreuses personnes qui gardent jalousement pour elles leurs informations ou leur savoir, sans le transmettre à d'autres, de peur d'être détrônées ou dépassées par leurs "disciples", de ne plus être indispensables et donc d'être licenciées. Dans le même esprit, en classe préparatoire, avec la concurrence féroce, il n'est pas toujours aisé de se procurer des notes d'un camarade lorsqu'on a manqué un cours. Certains vont jusqu'à dissimuler des polycopiés et détruire les cahiers de textes pour empêcher les camarades absents de s'informer sur ce qui a été étudié et avoir plus de chances de réussir. Cela s'apparente à de la rétention d'information, de même que le célèbre "délit d'initié", qui est la divulgation à un nombre restreint de personnes d'une information boursière qui aurait dû rester secrète.
Cependant, la rétention d'information n'est rien en comparaison avec la désinformation. Combien de gouvernants tiennent leur pouvoir de cette pratique très courante, dans les régimes totalitaires ? La plupart combinent d'ailleurs cette désinformation avec le maintien des masses dans l'analphabétisme ou l'illettrisme, afin d'accroître leur chance de domination absolue. C'est ainsi que de gravissimes épidémies se répandent à une vitesse incroyable, la population n'ayant pas accès à l'Internet ou aux chaînes de télévision internationales pour s'informer sur des sites étrangers de l'état sanitaire de leur propre pays… Je me souviens notamment d'avoir séjourné en Russie pendant une grave épidémie de diphtérie, l'été 1995. Seule les télévisions étrangères accessibles par antenne parabolique dans les grands hôtels internationaux en donnaient l'information. Les chaînes de télévision locales faisaient toujours l'impasse sur le sujet, préférant s'étendre sur des sujets brûlants à l'étranger, comme les attentats terroristes de la station de RER St Michel à Paris ! Quant aux masses populaires, elles n'étaient pas les seules à penser que tous les Tchétchènes étaient des sauvages qui arrachaient le cœur de leur ennemi après l'avoir tué ! Ce discours m'a aussi été tenu par de respectables universitaires, dont on pouvait penser qu'ils étaient mieux informés que le prolétaire lambda. Le gouvernement russe disposait donc, avec la presse et la télévision locales, d'un formidable outil de manipulation du peuple russe, le persuadant que les Tchétchènes devaient absolument être exterminés jusqu'au dernier, car c'étaient de dangereux terroristes qui en voulaient aux Russes et à la Russie. De même, il faisait croire que l'Occident en veut depuis toujours à la Russie et rêve de s'en emparer, ce qui produit le réflexe nationaliste, xénophobe et protectionniste que l'on sait !
De même, un chef religieux qui maintient les masses dans l'analphabétisme et l'ignorance de ses textes sacrés, ne leur donnant en pâture que des citations orales, extraits tronqués de ceux-ci, voire même en leur mentant effrontément pour mieux les persuader des différences insurmontables qui les opposent aux autres religions, possède aussi un pouvoir extrêmement dangereux et immense, qui mène inévitablement au fanatisme de pratiquants naïfs et aisément manipulables. On se prend à rêver que tous les croyants aient un jour accès à une formation minimale, aussi bien scolaire que religieuse. Certaines religions ont en effet un comportement élitiste, visant à écarter soigneusement le peuple et notamment les femmes de la connaissance approfondie de ses fondements. Elles deviennent alors le fait d'une élite, qui n'use pas toujours à bon escient de ce pouvoir considérable.
Jésus, en revanche, enseignait à tous et en tous lieux, dans les synagogues, sur les places et au sommet des montagnes. Il savait adapter son discours à son auditoire, selon qu'il était face à 5000 personnes, lors du Sermon sur la Montagne, ou encore face à ses seuls disciples. Cependant, il parlait parfois en paraboles, afin d'être compris de ceux auxquels il destinait prioritairement son message. Il a d'ailleurs rendu grâce au Père de ce qu'il avait caché ce message aux sages et aux savants, tandis qu'il l'avait rendu accessible aux pauvres et aux petits. A en croire la foule des humbles qui l'entourait, ce message passait bien ! Jésus, s'il a parfois semblé destiner son message aux seuls Juifs (la Cananéenne a failli en faire les frais), a cependant laissé à ses disciple un message très clair, dont l'internationalité ne faisait pas de doute, adressé à toutes les nations de la terre, sans distinction de race, de peuple, de milieu social.

Les actes
Le pouvoir, nous l'avons vu, réside dans l'avoir et le savoir, mais il se traduit aussi par des actions concrètes, qui peuvent être bonnes ou malfaisantes, selon celui qui l'a entre ses mains. Force nous est de constater que le pouvoir a tout intérêt à changer -démocratiquement - régulièrement de mains, car il grise et corrompt. Rares sont ceux qui en ont usé à bon escient, pour le bien de ceux qui lui étaient subordonnés… Il n'est donc pas étonnant que même les supérieures locales, provinciales et générales de congrégations religieuses soient élues démocratiquement lors de chapitres et ne restent pas en place longtemps ! Parfois, elles redeviennent de simples sœurs, au sein d'une communauté. C'est là une sagesse de l'Eglise. En effet, elles ont beau être très bien intentionnées et tenter de mener une vie évangélique, le danger de l'autoritarisme et des décisions arbitraires les menace tout autant que les hommes politiques. Ces derniers, s'ils sont droits et intègres, courent le risque d'être assassinés ou, au mieux, renversés et emprisonnés, réduits au silence, comme Aung San Suu Kyi en Birmanie ou Benazir Bhutto au Pakistan. A notre époque, avec la vitesse à laquelle se transmet l'information, il est quasiment impossible d'ignorer, à plus ou moins long terme, les "affaires" qui pourrissent le climat politique et touchent aussi bien la droite que la gauche. Le pouvoir est convoité car il permet d'exercer sur autrui une influence et de décider pour lui de son devenir et parfois de la destination de ses biens. Décider pour les autres, voter des lois qui changeront la face du pays, le cours de l'histoire, est le rêve de tout homme politique. Encore faut-il qu'il use de pouvoir, qui lui a été délégué - en principe par la voie démocratique - avec équité et dans le souci de l'intérêt du peuple qui lui est confié. Combien de tyrans de gauche ou de droite, autoproclamés ou non, tels Videla, Staline, Papa Doc, Saddam Hussein, Idi Amin Dada ou Pinochet ont profité de ce pouvoir pour diviser, torturer, tuer, dominer, spolier, exploiter leur concitoyens, accroître leur fortune personnelle de manière criminelle, pratiquant le népotisme ou la gérontocratie pour mieux concentrer le pouvoir entre les mains d'une élite familiale ou politique, éliminant sans pitié les opposant à leur régime ? Les exemples réussis de règnes ou de démocraties sachant déléguer leur pouvoir, ayant à cœur d'œuvrer pour la justice et la promotion de l'homme… et de la femme, pour l'enrichissement du pays, sont bien peu nombreux, hélas, la confiance régnant rarement dans les sphères du pouvoir.
C'est pour cela que le Fils de l'Homme refusera tout pouvoir temporel, contrairement aux attentes de Pierre, de Jean-Baptiste et de tous ceux qui attendaient le Sauveur. Il refusera également toute compromission avec le pouvoir en place, jusqu'à en mourir. Les puissants n'ont d'ailleurs jamais compris ce que représentait Jésus, sinon qu'il menaçait leur toute-puissance et qu'il fallait l'éliminer.

Il est bien difficile de dire où est le pouvoir, car il est polymorphe et on peut le comparer à un cocktail d'ingrédients variés, dans lesquels puisent à leur guise les personnes qui l'exercent. Parmi ceux-ci, certains sont quasiment inévitables, d'autres facultatifs : l'argent, la culture, l'éducation, les relations, la détention d'un savoir, d'un savoir-faire, l'aura, le charme, la beauté, l'intelligence. Il y a en lui le meilleur et le pire, le plus souvent le pire… En effet, il séduit, use et corrompt plus souvent qu'il se sert à de bonnes causes. Il peut se détecter à travers un regard, une parole, un silence, une action, un comportement. Des personnes aussi variées que des gouvernants, des chefs d'entreprises ou de multinationales, des supérieurs hiérarchiques, des parents, des époux peuvent l'exercer, mais il y a aussi bien sûr le pouvoir de l'ombre : celui des éminences grises, les pouvoirs occultes de telle ou telle personne... Le contrôle du pouvoir est essentiel, à tous les niveaux, afin d'éviter ses dérives. "Tout pouvoir est méchant dès qu'on le laisse faire ; tout pouvoir est sage dès qu'il se sent jugé", disait Alain.
Quoi qu'il en soit, même si le pouvoir est souvent aux mains de corrompus, il ne faut en aucun cas le leur abandonner : il importe que des hommes intègres et compétents tentent de faire de leur mieux pour préserver la croissance humaine, intellectuelle, économique, la justice et la paix, tout en restant conscients des dangers inhérents à cet exercice périlleux. Tant que certaines femmes voteront en fonction du physique des candidats et non en fonction de ce qu'ils auront fait ou dit, nous aurons encore du souci à nous faire !





Où est le pouvoir ? (Jean-Luc Cravéro)


Un jour, Maître Yoda, était absorbé dans le choix d'une branche de gimalier.
Obi wan, alors jeune apprenti, s'approcha et lui demanda :
- "Maître, où est le pouvoir ?"
Maître Yoda lui répondit :
- "Jeune Obi wan, ta réponse quelle est-elle ?"
- "Commander à une multitude d'hommes et en être obéi. Posséder une multitude de femmes et de choses."
- "Alors, dit Maître Yoda, venir chez les Jedi une erreur était. Car vœu d'obéissance et de pauvreté tu as fait."
- "Mais j'apprendrai les secrets d'un pouvoir supérieur pour commander même aux animaux, aux plantes, aux éléments."
- "Donner des contreparties, il te faudra".
Obi wan avisa un scarabée qui passait par là et l'écrasa du pied lentement, posément, en regardant Maître Yoda.
Il lui dit :
- "Il me reste ce pouvoir là".
Maître Yoda lui désigna au loin la foudre qui s'abattait sur un grand chêne et le brisait d'un coup. Puis il coupa la branche choisie et s'éloigna pour aller s'asseoir sur un rocher.
Il s'absorba dans la contemplation du paysage en mâchonnant.
Obi wan fit quelques pas en direction de Maître Yoda et lui dit :
- "Le véritable pouvoir n'est-ce pas de se dominer pour être maître de soi ?"
- "Sur une meilleure voie tu es ; mais la peur toujours te commande".

Quelques années plus tard, Obi wan comprit :
Consentir à son destin, là est le pouvoir.

Extrait du manuel de formation
"Dits et faits des anciens Jedi"






Où est le pouvoir ? (Thomas Duranteau)


Le pouvoir, sous toutes ses facettes, est souvent considéré comme un des éléments déterminants d'une réussite individuelle ou étatique. Le premier sens donné par le dictionnaire Le Robert est : "Le fait de pouvoir, de disposer de moyens naturels ou occasionnels qui permettent une action". La question qui découlerait, à première vue, de cette constatation serait donc plutôt : "Qui a le pouvoir ?". Pourtant, l'interrogation est ici différente : "Où est le pouvoir ?" et cela n'est pas anodin. On semble insisté alors sur la géographie du pouvoir, sa spatialisation. Qu'est-ce que la géopolitique (puisqu'il faut ainsi la nommer) peut apporter à une réflexion sur le pouvoir et est-ce l'unique lecture du questionnement formulé ?
Poser la question de la localisation du pouvoir amène bien évidemment à poser la légitimité de l'interrogation ? Le pouvoir a-t-il disparu pour qu'on le cherche ainsi ? L'interrogation porte plutôt sur le lien entre celui qui questionne et "le pouvoir". De ce constat, deux pistes peuvent être empruntées. Soit la question est posée comme si le pouvoir avait quitté l'endroit où nous étions, soit elle est posée comme si nous avions quitté l'endroit où était le pouvoir.

Le pouvoir nous a-t-il quitté ? Ou plutôt avons-nous l'impression que le pouvoir n'est plus spatialisé ?
La chute du mur de Berlin et l'effondrement du bloc communiste ont mis fin à la Guerre Froide, qui avait poussé à son paroxysme la bipolarisation du monde. Alors, la question de la localisation du pouvoir ne se posait pas, ou pas dans les mêmes termes, puisqu'on avait un Est, un Ouest et le reste du monde "ballotté" entre les deux véritables pouvoirs. Le pouvoir, depuis les années quatre-vingt-dix, aurait-il disparu comme élément visible, repérable, palpable presque ? Pourtant, les bâtiments, censés symboliser les différents pouvoirs, sont toujours présents et il est assez significatif de voir comment les fonctions sont souvent associées aux lieux d'exercice comme la Maison Blanche, l'Elysée ou Matignon. De plus, certains affirment, dans un autre domaine, que le pouvoir se trouve maintenant comme unifié derrière un pouvoir unique, reflet d'une pensée unique : le libéralisme américain. Au moment où l'on ne parle plus que de chocs des civilisations, pouvons-nous encore mettre en avant cette idée ?
Cependant, cette impression est peut-être révélatrice de l'évolution des formes du pouvoir. Les dernières années ont vu la mise en avant de deux pouvoirs particuliers : le pouvoir économique et le pouvoir médiatique. Ces deux pouvoirs sont symptomatiques de la "despatialisation" du pouvoir qui ne passe plus que par des flux informels, transfrontaliers et donc quelque peu incontrôlables. Les trois pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire) qui formaient la structure de base de tout groupement social n'est-il pas amoindri par des forces transétatiques qui ne s'ancrent donc plus dans un espace ? La baisse des déplacements pour les votes est révélateur de ce sentiment partagé par de plus en plus de Français que la politique ne sert à rien. En effet, si les personnes, mises à des postes dits "à responsabilité", ne sont pas celles qui détiennent réellement le pouvoir, à quoi cela servirait-il d'y placer une fausse espérance ? Si le pouvoir politique n'a plus les moyens d'imposer ses vues au pouvoir économique, est-ce encore un pouvoir ? Alain disait que "si le pouvoir n'est pas résolu à forcer l'obéissance, il n'y a plus de pouvoir". Mais n'est-ce pas déshumaniser le pouvoir que d'émettre l'hypothèse pessimiste de sa fuite ? Peut-être faut-il alors changer de point de vue.

N'avons-nous pas, d'une certaine manière, quitter l'endroit où se trouvait le pouvoir ? Ou, pour le dire différemment, n'est-ce pas surotre volonté que doit reposer la problématique.
Au-delà des grands mouvements planétaires qui guident la spatialisation du pouvoir, son ancrage dans des lieux symboliques reste important. Comme il a été dit, le pouvoir reste marqué par sa spatialité : lors des attentats du 11 septembre 2001, ce sont des espaces de pouvoir qui ont voulu être touchés. Preuve est ici donnée (dans l'horreur) d'une reconnaissance de lieux assignés à ce rôle : le World Trade Center symbolise le pouvoir économique. Une revendication (derrière la violence du fanatisme) a peut-être été de faire reconnaître au pouvoir américain sa profonde spatialité et matérialité qui ne deviendra jamais hors temps et hors espace. Nous ne sommes pas à une "fin de l'histoire", pas plus qu'à une fin de la spatialité…
Des modèles géographiques occidentaux ont également fortement imprégné le schéma de pensée des populations du "Nord". Derrière la volonté d'une étude scientifique, une certaine idéologie a modelé l'ensemble de la géographie (on la retrouve par exemple dans les manuels scolaires), des médias et des discours sur le pouvoir. C'est, en effet, l'idée selon laquelle le monde est aujourd'hui polarisé par trois centres économiques que sont le Nord Est des Etats-Unis, l'axe rhénan européen et le Japon. Le reste du monde ne serait que de vastes périphéries de la triade qui regroupe le véritable pouvoir : l'économie. Comment dire alors que le pouvoir n'est plus spatialisé dans un tel modèle ? Il conviendrait d'apprendre que le concept de "centre", vers lequel il faut tendre, ne comprendrait que trois modèles ! Nous sommes ici assez loin de la volonté d'objectivité espérée ! Il semble dangereux d'inculquer cela à des éléves sans ouvrir la réflexion : qu'est-ce qui construit la place économique d'un pays et en quoi le pouvoir, dans nos sociétés, doit représenter une responsabilité plus qu'un prestige étatique et surtout personnel. Qu'est-ce qui fait le pouvoir d'un pays ? Est-ce sa "puissance", sa "centralité", sa "polarisation économique" ou n'y a-t-il pas d'autres paramètres plus judicieux d'une reconnaissance ? On pourrait citer, par exemple, le pourcentage des budgets affiliés à l'éducation, la santé ou la part reversée à une solidarité au niveau étatique mais aussi international. Cependant, tout n'est pas question de chiffres et de réflexions nomothétiques.
Le thème du pouvoir nous questionne sur la relation à l'Autre et sur l'organisation des sociétés. Le Robert donne comme autre sens de pouvoir : "Possibilité d'agir sur quelqu'un, sur quelque chose". Nous voyons qu'à travers le changement d'échelle, nous touchons à la sphère individuel du pouvoir. Au-delà des lieux politiques et économiques, "où est le pouvoir ?". Il est "dans" l'homme et c'est dans la volonté humaine que tout se tient et que tout doit se tenir. Le pouvoir doit donc être la forme employée par l'humain pour prendre en considération l'Autre comme étant aussi de sa responsabilité. Derrière le modèle étatique du pouvoir, on doit trouver son véritable sens de lien, cela doit nous faire sentir en quoi il est très proche des réalités humaines ou en quoi il devrait l'être.

C'est en considérant de la diversité des approches de la localisation du pouvoir, que nous avons touché le problème de fond. Le thème du pouvoir nous a immanquablement amener au thème de la vie en société, défi de l'homme et défi du croyant en un Christ qui prend chacun de nous dans nos différences en nous inscrivant dans un projet commun.





Où est le pouvoir ? (Jean-Yves Meunier)


Il peut paraître étonnant de vouloir situer le pouvoir plutôt que de désigner ceux qui le détiennent. Mais peut-être est-ce justement une évolution des choses en lien avec les nouvelles réalités dont il faut tenir compte. Autant, il y a quelques siècles, il était facile de répondre à la question du détenteur du pouvoir : c'était le roi ou l'empereur et par extension, les représentants de cette autorité. Cela ne pouvait pas être contesté surtout que ce pouvoir était conféré de droit divin. Par voie de généralisation, tout chef, ayant un titre, pouvait détenir du pouvoir sur autrui. Le pouvoir se définissait par la capacité d'agir et d'imposer ses décisions d'autant plus facilement qu'une puissance (de prestige, armée, d'autorité…) forte était sous-jacente voire constitutive du pouvoir.
La démocratisation a entraîné des bouleversements radicaux dans cette conception du pouvoir. Le chef ne possède plus le pouvoir ; il doit se contenter d'être le détenteur d'un pouvoir confié par d'autres et qui peuvent donc le lui reprendre. Le pouvoir n'est alors que momentané et fragile. Toujours est-il que ce pouvoir "en représentation" n'est pas fondamentalement différent du pouvoir à caractère absolu : les décisions prises se doivent d'être appliquées. Un roi ou un président détiennent les mêmes prérogatives si ce n'est que le président doit faire avec des "gardes-fous" tels que sénat, assemblée, opposition, etc.
Une telle personnification du pouvoir ne biaise-t-elle pas une profonde compréhension des mécanismes du pouvoir ? Il serait certainement plus correct de parler des conseillers comme véritables détenteurs du pouvoir. Ainsi le vrai pouvoir se situe plus dans la sphère ombragée que dans la sphère lumineuse. Tout en voulant éviter la dérive paranoïaque (cercle secret, complot…), il nous faut reconnaître que ce n'est pas forcément celui qui est mis en avant qui détient les clés du pouvoir.
C'est, je crois, justement cette analyse du pouvoir qui peut nous amener à mieux comprendre l'intérêt de situer le pouvoir au lieu de le personnifier. Tendance qui se confirme chaque jour et qui va crescendo. Quel chef d'une nation, quel président de région peuvent encore considérer qu'ils détiennent un véritable pouvoir ? Que vaut une politique agricole décidée par un gouvernement national face à la Politique Agricole Commune ? Que devient une stratégie économique d'un patron d'entreprise face à la mondialisation ? Soit nous considérons que le pouvoir des "chefs" s'est amoindri, soit nous admettons que ce pouvoir est dilué dans différentes structures soit encore nous prenons conscience que ce même pouvoir se situe ailleurs, dans des sphères non clairement établies mais agissantes. Il se peut que la réponse se trouve dans ces trois perspectives : renonciation plus ou moins coupable des "chefs en représentation" quant à leur capacité d'action et de décision ; rouages complexes, technocratisation et paralysie des institutions ; mécanismes économico-financiers imposant leur propre loi.

Le défi de ces décennies futures est peut-être alors de redéfinir le pouvoir et ses frontières. Cela passe par un réinvestissement politique particulièrement déficient actuellement. Cela se joue au niveau des structures afin qu'une décision prise ne soit pas enterrée avant qu'elle n'ait eu la chance d'être opérationnelle : administration au service du public, dialogue social et négociation, prise de décision à la majorité des membres pour l'Europe, etc. Cela entraîne enfin la pleine mise en lumière des sphères influentes et des lobbyings afin de les relativiser d'une part et d'autre part de s'y opposer si besoin est.



Où est le pouvoir ? (Loïc Buthaud)


Le pouvoir est l'exercice d'une force sur des libertés individuelles. A la différence de la puissance qui ne se fonde que sur l'énergie naturelle, le pouvoir se constitue à l'intérieur d'une société. Il relève donc du fait culturel et n'existe que parce que les structures sociales le rendent possible.
S'il n'y a pas de société sans organisation et détermination du pouvoir, au moins pour assurer l'unité, l'ordre et la sécurité dans la société, il faut distinguer le pouvoir légitime, fondé sur un droit, et le pouvoir illégitime, fondé sur une force de fait, et qui revient à peu de chose près à la puissance naturelle. Ainsi concevons-nous classiquement la légitimité du pouvoir politique de l'Etat comme émanant d'un contrat social entre celui-ci et le peuple, contrat par lequel les individus du peuple acceptent l'autorité du pouvoir politique sur leur liberté en contrepartie de la protection de celle-ci. Ainsi la première déclaration des droits de l'homme détermine l'origine du pouvoir comme émanant de la nation (c'est-à-dire du peuple uni par une loi commune). "Nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'émane expressément (de la nation)" (Art.5). De la même manière le salarié accepte un lien de subordination à son employeur par un contrat ; le pouvoir de ce dernier s'inscrit cependant dans le cadre déterminé par la loi commune.
Or cette théorisation de légitimité du pouvoir de l'Etat, pour classique et rabâchée qu'elle soit, semble à tout le moins peu conforme aux sociétés occidentales. Certes son application protège les individus de pouvoirs établis par la force. En ce sens, les forces de coercition (l'armée et la police…) du pouvoir politique agissent globalement dans le cadre et la finalité démocratique. A la question où est le pouvoir, la réponse devrait être au sein de l'Etat de droit. Cela ne l'est pas.
En effet, aujourd'hui le pouvoir ne se résume plus à la capacité de contraindre des libertés par le chantage de la force. Au delà du pouvoir de coercition une nouvelle forme de pouvoir difficile à nommer semble agir sur les libertés plus qu'aucune autre. L'expression "pouvoir d'influence" traduit mal cette nouvelle forme, le pouvoir d'influence pouvant être subit dans la peur d'une sanction. Tentons de le définir.
Si l'on demande à nos contemporains ce qui détermine leur choix, ils répondront leur désir. Or celui-ci a pour finalité de réaliser un intérêt. Pourtant la grande majorité des désirs sont accomplis aujourd'hui à travers un acte de consommation, qui réalise autant l'intérêt de celui qui achète que de celui qui vend. En ce sens, se dessine un pouvoir qui consiste non à contraindre la liberté d'un autre, mais à aliéner le désir de cette liberté. Certes ce pouvoir n'est pas nouveau, puisqu'il existait sous la forme privée par exemple de la séduction. Mais il ne me semble pas avoir existé auparavant à l'échelle collective.
Ce pouvoir publicitaire (le terme a une apparence trop inoffensive) dépasse la puissance politique. Combien de désirs, de comportements, de valeurs, d'opinions contemporaines dépendent de l'entreprise marketing, et combien peu sont le fruit de la décision politique ? Le pouvoir publicitaire s'éteint bien plus que la puissance publique, puisqu'elle atteint du citoyen jusque dans l'intimité de son foyer. Le pouvoir politique lui-même est non seulement dépassé mais soumis dans sa communication aux règles propres de cette nouvelle forme de pouvoir. Dépassé dans sa puissance, le pouvoir politique est aussi dépassé dans ses limites, le pouvoir publicitaire ignorant souvent les frontières, comme dans ses grandes entreprises d'aliénation du désir que sont les campagnes publicitaires à l'échelle planétaire. Le contre-pouvoir traditionnel du pouvoir politique qu'est la presse est lui aussi soumis au pouvoir publicitaire : le client n'est plus le lecteur, l'auditeur ou le téléspectateur, mais l'acheteur de pages publicitaires, qui achète en fait le temps d'attention du lecteur, de l'auditeur ou du téléspectateur.
Où est ce pouvoir ? Pas très loin de nous-même, quand l'envie d'un achat nous prend, et que nous avons l'impression que cette envie est nôtre.