Peut-on se passer de symboles ?




par Carole Benoist (Texte 1)
par Loïc Buthaud (Texte 2)
par Stéphane Marcireau (Texte 3)



Peut-on se passer de symboles ?
(Carole Benoist)

«La nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles.
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.»
Baudelaire

Le mot Symbole vient du grec "symbolon" ; le terme désigne un morceau de terre cuite qui était partagé en deux et dont chaque morceau était conservé par deux familles vivant dans des lieux séparés : quand un membre d'une famille devait être reçu chez l'autre, il lui était possible d'exhiber le morceau manquant du "symbolon" et de le recoller à l'autre, en montrant par là qu'il s'agissait bien d'un membre de la famille alliée. On héritait du "symbolon" que l'on se transmettait à travers les générations.

De cette définition découlent 5 traits caractéristiques :
Premièrement, le symbole a partie liée avec le signifiant, ce support matériel servant de point d'appui pour l'évocation d'un sens (c'est en se plaçant à ce niveau que l'on parviendra en particulier à distinguer le symbole du signe linguistique).
Deuxièmement, le symbole est, au niveau du signifiant, le résultat d'une composition : c'est la composition de traits caractéristiques de nature physique (comme les deux parties du "symbolon") qui constituent le symbole.
Troisièmement, ces traits caractéristiques ne forment pas une liste close : tout trait caractéristique peut entrer dans la composition physique d'un symbole parce que tout objet peut recevoir le statut de symbole.
Quatrièmement, le rapport entre le signifiant symbolique et ce qu'il symbolise est non-arbitraire. Par exemple, quand on dit que le lion (signifiant symbolique) symbolise le courage (signifié symbolique), il y a un certain rapport non-arbitraire (habituel, analogique), entre les deux termes, comme c'était déjà le cas du "symbolon" où la cassure entre les deux morceaux de terre cuite était non-arbitraire dans la mesure où, si elle permettait de nouveau l'emboîtement, elle conférait du même coup à celle-ci un sens tournant autour de l'idée de réunion.
Cinquièmement, le symbole se présente comme une énigme qui résiste à l'interprétation parce que la non-arbitrarité du symbole ne va pas (ou plus) de soi (pourquoi est-ce le lion et non le tigre qui symbolise le courage ?), ce qui confère au symbole un sens caché. Ainsi le symbole relève-t-il de l'ordre du secret et en possède les deux caractéristiques principales : il ne vise pas seulement la communication et il sert de signe de reconnaissance à un groupe par opposition au reste de la société (par exemple, le poisson pour désigner le Christ au temps de la clandestinité des premiers chrétiens).

Du fait de l’adhérence du signifiant symbolique au réel, la symbolisation construit un ordre généalogique au sein duquel prend place le symbole alors que la signification construit un ordre abstrait au sein duquel prennent place les signes (on apprend le système des signes). Bref, la cohérence des signes se veut systématique tandis que la cohérence des symboles est généalogique. Mais dans la mesure même où il s'inscrit dans un ordre généalogique, le symbole apparaît comme une énigme parce qu'il ne livre pas immédiatement son sens : le fait d'hériter du symbole (comme on hérite du "symbolon") pose l'énigme du passage des générations et de la place personnelle que tout individu doit trouver pour s'inscrire dans cet ordre (il peut y avoir saturation dans une dérive allégorisante qui met en place un système dogmatique de significations dans la mesure où l’idée est posée d’abord et que l’on va alors chercher des signes pour l’exprimer ce qui marque bien la primauté du signifié).

On peut faire un retour à l'étymologie de symbole telle que je l'ai décrite en commençant : le "symbolon" permet l'évocation non d'un signifié unique comme dans le cas d'un signe linguistique mais l'élaboration d'un récit, même minimal. Au confluent du point de vue individuel et du point de vue collectif, le symbole peut recueillir du sens et de ce fait devenir universellement compris, même s'il est diversement interprété. D'un point de vue cognitif, il est lié à la figuration et à l'image et repose sur la composition d’éléments diverses selon des règles de composition qui semblent hériter autant de la structure physique des phénomènes que de la diversité des cultures. Le symbole est bien un signe de reconnaissance qui introduit dans un ordre signifiant qu’il crée (il prend des éléments différents et les recompose selon un ordre particulier) et que l’on peut comprendre grâce à deux instances : une d’ordre psychologique et l’autre d’ordre culturel.

Si nous suivons Lacan, trois instances contribuent à l’élaboration de la psyché : Le réel qui est par nature ce que l’on n’atteint jamais directement puisque ce que je retiens est toujours fonction de l’histoire, de mon désir personnel lié à ma culture, à mon langage.
Le symbolique nous permet de représenter le réel en le mettant à distance. Il exprime notre rapport à la culture en unissant des signifiants qui le précédent.
L’imaginaire qui correspond à l’ensemble des signifiants individuels que nous portons comme une réserve de représentations où se rencontrent tous les souvenirs des expériences antérieures.
Il existe une tension entre symbolique et imaginaire qui nous pousse sans cesse à combler cet écart. Le rituel lie l’ensemble dans la mesure où le symbole ne peut être compris que dans un ensemble de gestes. L’opérateur uni des signifiants et instaure une reconnaissance dans un système de communication. Le rite à alors une position illocutoire (il donne une place dans un groupe).

Il nous faut ici distinguer entre «le symbolique» et «la symbolique» pour nous intéresser plus spécifiquement à ce dernier terme puisque qu’il semble que l’on ne puisse se passer du premier.

«Le symbolique» comme nous venons de le voir caractérise un ensemble de significations qui circulent dans une culture et par lesquelles la société et l’individu s’identifient (nous pouvons retrouver ici la typologie des mythes établie par Ricoeur). Il exprime ce rapport à la culture où nous sommes pris et la structuration du sujet à l’intérieur de son organisation culturelle du monde (c’est l’ordre du langage). Compris ainsi le symbolique est constitutif de notre humanité.

«La symbolique», correspond à l’organisation des figures et aux règles qui président à cette organisation, elle est de l’ordre de l’herméneutique. Le symbole est alors un signe qui au-delà de son sens immédiat, condense et figure des significations riches et complexes, inexprimables sinon par lui. La symbolisation est un processus qui va évoquer de manière globale (condensation) des significations complexes dans une figure particulière qui peut être un objet, un geste, un mot, une image, une métaphore. Elle requiert d’être déchiffrée et interprétée. A l’opposé des signes techniques qui ne disent que ce qu’ils veulent dire, les signes symboliques sont opaques parce que leur sens premier vise analogiquement un sens second qui n’est pas donné autrement qu’en lui.
L’ordre symbolique chrétien développe toute une symbolique : tout passage dans la bible est érigé en symbole dès lors qu’il est lu comme figurant de manière condensée la révélation de Dieu et le Mystère du Salut (ex marche de Jésus sur les eaux, père prodigue, la cène, la Croix). C’est la tradition de lecture qui leur donne leur puissance symbolique. La bible s’inscrit dans le discours de l’humanité, à ce titre elle peut reconfigurer des symboles appartenant aux cultures humaines qui figurent l’histoire de l’humanité (ex paradis, déluge,…) elle assume aussi des symboles inconscients (angoisses, je-tu, confiance,..). C’est pourquoi une approche psychanalytique de la Bible est toujours très riche (M. Balmary, Drewermann). C’est aussi ce qui fonde la création de nouveaux gestes symboliques (y compris dans les rituels qui ont une fonction illocutoire) qui en jouant sur plusieurs registres nous touchent particulièrement aujourd’hui (registres psychologique, culturel et biblique). Ainsi la métaphore du christ qui tient fermement ses brebis dans sa paume pour n’en perdre aucunes mais qui laissent libre parce que c’est mains sont trouées met en jeu le registre psychologique (angoisse de la solitude, de la disparition, du désamour mais aussi la revendication à l’autonomie), une figure biblique (le Christ pasteur figure de l’amour du Père), une figure culturelle (notre représentation de Dieu tout-puissant). La force de la métaphore vient ici du déplacement qu’elle nous force à faire dans notre représentation culturelle pour la rendre plus adéquate avec une attente psychologique fondamentale. Le symbole met ici en adéquation une attente humaine forte avec une figure biblique que l’on ne perçoit pas toujours comme répondant à cette attente. Il nous invite à réinterpréter à déplacer le symbolique dans une nouvelle symbolique.

Finalement, il nous peut-être comprendre la question initiale «peut-on se passer de symboles ?», comme une interrogation sur la nature des symboles qui nous touchent le plus et à nous interroger sur la cause de cet état de fait. Une question survient rapidement : notre culture pluraliste répond t-elle, telle qu’elle, à nos angoisses psychologiques les plus profondes (peur de la solitude, de l’abandon, de l’indifférence, de la dissolution...) où avons-nous besoin d’une nouvelle clé herméneutique qui nous ouvre un champ de signification qui nous permette de Vivre. De quelle façon le christianisme peut-il être cette clé ou plutôt quelle lecture du Christ (l’herméneute) nous ouvre cette porte ? Là encore je suivrai le père Rouet dans son passage du Sacré à la Sainteté, dans la mesure où la Bonne Nouvelle est d’abord celle d’une autre relation, à Dieu et aux hommes. L’Autre est celui qui m’accompagne, qui fait Alliance sans me dévorer et sans que je puisse le manger (le «je» et le «tu» de l’origine). La symbolique attendue fait le passage du sacré à la sainteté. Le sacré est ambivalent car il mêle le divin et le dangereux (tabou). Il est à la fois maudit et saint (sacer). Il est la marque de la différence essentielle qui sépare l’homme et Dieu. Seule la purification permet à l’homme de se rendre présent à Dieu. La sainteté au contraire est un nouveau type de relation à Dieu. La sainteté (qâdash) appartient en propre à Dieu Jésus dans le NT est le Saint de Dieu (Mc 1, 24). Il offre à tous les croyants de participer à la sainteté de Dieu.
Le Christ ne nous introduit-il pas alors, par sa personne, à une nouvelle herméneutique de notre rapport à Dieu et donc à nous-même et au monde ? Est-ce cela le Salut ?



Peut-on se passer de symboles ? (Loïc Buthaud)


Résumé  du texte :
Comment expliquer la pauvreté du langage symbolique actuel ?


Nous définissons le symbole comme un signe qui révèle à tous ses destinataires spontanément une réalité invisible. Le symbole se distingue du signe ésotérique par le fait qu'il ne nécessite aucune initiation ; il n'est pas réservé à une élite : sa signification est spontanée et tend à être universelle. Le symbole se distingue également du simple signe par ce qu'il signifie : la réalité que désigne le symbole est nécessairement métaphysique ; il rend sensible l'insensible, il dit l'indicible ou plus exactement ce qui ne peut être compris spontanément dans le langage. Images mobiles comme la flamme allumée dans la nuit pascale, le baptême par immersion, le lâcher de ballons ou de colombes, la prostration, images immobiles comme le crâne, le sablier, la main tendue, chaque symbole est l'incarnation de l'indicible alliance de l'être et de la mort, de l'insoutenable fragilité ontologique, de la victorieuse beauté de la vie sur les ténèbres, de l'éphémère victoire sur le néant.
Or force est de constater que l'univers symbolique de nos sociétés est des plus pauvres. Le langage symbolique est désespérément lacunaire. La communication s'en tient hélas tristement au premier degré. On peut en partie l'expliquer en montrant que le système de valeurs de notre société ainsi que son fonctionnement sont en opposition avec une culture symbolique.
Le système de valeurs fondé sur l'idéal technicien n'a que faire de l'univers symbolique. En effet le symbole est toujours expression d'une fragilité, d'une impuissance, alors que l'idéal technique s'affirme comme volonté de toute-puissance, ultimement sur la vie, la durée et la mort.
Le langage de la transparence et de l'univocité scientifique s'oppose également à toute signification symbolique. Celle-ci relève d'une expérience qui échappe à la quantification expérimentale. L'évidence symbolique n'est pas du même ordre que la clarté scientifique.
On aurait pu espérer que la valorisation du plaisir ne s'oppose pas à la satisfaction qui entoure la perception d'un sens symbolique. Il n'en est rien. Si satisfaction il y a dans la perception d'un sens symbolique, c'est que le symbole vient enfin donner une image concrète et partageable au pressentiment secret de sa propre mortalité. En ce sens le symbole est un apaisement. En revanche le plaisir contemporain est un plaisir à consommer aliéné par l'univers publicitaire. On voit d'ailleurs la publicité souvent détourner et pervertir la logique symbolique pour l'intégrer à sa réthorique de séduction.
L'Eglise elle-même, dépositaire d'une richesse symbolique inouïe, s'en est crue propriétaire ; alors que le symbole appartient tout autant à l'émetteur qu'aux récepteurs. Voulant lutter contre l'abus idolâtrique de ce bien social, elle en a vidé les cultes, les sanctuaires, les processions ; ce faisant elle a jeté bébé avec l'eau du bain.

Qu'avons-nous fait de l'héritage symbolique européen ? Un patrimoine pour les musées, un sanctuaire pour initiés, bref, une langue morte. Nous n'avons plus le testament pour faire fructifier l'héritage symbolique. Qui créera le langage symbolique de l'Europe libérale quand l'imagination des clercs et des artistes ne sait plus parler que le langage des mots ? Ce qui à mes yeux est probable, c'est que le peuple européen, las de ses névroses, appartiendra à ceux qui sauront lui offrir le discours symbolique qu'il attend. La popularité d'un Jean-Paul II tient ainsi, il me semble, à sa capacité à parler le langage des symboles. Est-ce par des symboles païens ou chrétiens que les peuples entendront le sens de leur propre existence, de leur durée et de leur mort ?



Peut-on se passer de symboles ? (Stéphane Marcireau)

Nous commencerons par essayer de cerner ce qu’est un symbole avant de savoir s’il est possible de vouloir s’en passer. D’ailleurs pour quelles raisons pourrait-on envisager de se débarrasser des symboles ? Et si ce projet ne nous semblait pas de bon augure ? Nous finirons donc par voir pourquoi nous ne pouvons pas permettre que soient mis au rebut les symboles.

1- Qu’est-ce qu’un symbole ?

Mémoire et relation - Introduction à la complexité et au foisonnement du symbole
L’étymologie «sumballein» évoque la possibilité «mettre ensemble», de rassembler, de réunir. Primitivement le «sumbolon» était un objet coupé en deux, «dont deux hôtes conservaient chacun une moitié qu’ils transmettaient à leurs enfants ; ces deux parties rapprochées servaient à faire reconnaître les porteurs et à prouver les relations d’hospitalité contractées antérieurement» (A. Bailly). Une communauté humaine se constitue donc à travers le symbole.

Le symbole réunit certes les hommes dans une fonction politique mais il les inscrit aussi dans le monde en général, dans la nature. Baudelaire nous ouvre sur cette lecture à travers Les fleurs du mal (correspondances) : «La Nature est un temple où de vivants piliers / Laissent parfois sortir de confuses paroles ; / L’homme y passe à travers des forêts de symboles / Qui l’observent avec des regards familiers. […]».

La complexité des symboles exige un décryptage que seuls les initiés peuvent élaborer. Par ailleurs, les symboles s’emboîtant les uns dans les autres, nous assistons effectivement à la croissance d’une forêt dans laquelle on pourrait avoir l’impression de se perdre. Prenons l’exemple du mariage. L’église (le bâtiment) possède à elle seule une force symbolique, qui s’ajoute à celle de l’alliance, de la blancheur des vêtements (de la mariée), de la présence d’une assemblée et d’un prêtre… Nous pourrions poursuivre l’énumération des actes et présences symboliques qui entourent le mariage et finalement le définissent.

Prenons maintenant le seul décryptage du symbole de l’église : selon P.Daco : «Dans le monde chrétien, une église contient tout le symbolisme de la Mère, jusqu’à se confondre avec lui (ne dit-on pas «notre Mère l’Eglise» ?). De ce fait, elle devient un «centre» de notre personnalité (même pour les incroyants). C’est notre église intérieure, notre lieu de paix et de renouvellement. Elle représente ainsi l’inconscient profond, l’affectivité essentielle. Entrer dans une église signifie généralement fusionner avec la Mère et rechercher ainsi, dans le silence, ses vérités authentiques. Entrer dans une église symbolise également une spiritualisation, et même une «traversée». Car l’église est un «vaisseau» ; elle rejoint le symbolisme de la barque, du berceau, du bateau. Et cette traversée permet le passage d’une rive spirituelle à l’autre. Sortir d’une église signifie émerger après une rénovation. C’est un passage à un état d’âme renouvelé, plus adulte. On quitte la Mère revitalisante, on repart dans la vie.»

Bien sûr, cette lecture de Daco n’est pas exhaustive et demeure sujette à discussion mais elle nous permet déjà de montrer la profondeur et la richesse des symboles. Un lieu (une église), une action (entrer ou sortir de cette église), un objet (une alliance), un vêtement (la robe de mariée)… vont se combiner de façon inextricable pour donner un sens qui rassemble les hommes.

Or ce foisonnement inextricable ne pose-t-il pas, justement, un problème ? Est-il heureux de se perdre dans une forêt de symboles ?

2- Pourquoi vouloir se passer de symboles ?
Une compétition entre la raison et le symbole - Un enjeu de pouvoir

Le symbole est culturel. Une même action, un objet, un vêtement auront des significations différentes en fonction des cultures. Nous voyons en ce sens que les symboles constituent un langage. Or ce langage est complexe et ne passe pas par la seule raison. Il demeure, pour le commun des mortels, en grande partie inconscient. Seuls des esprits initiés peuvent essayer d’en comprendre l’étrange alchimie.

Nous sommes donc en présence d’un langage qui échappe aux consciences. Quoi de plus dangereux ? De plus ce langage qui échappe à tous tisse du sens et essaye d’instruire une unité. Comme le souligne Mircéa Eliade, la pensée symbolique possède une tendance commune avec la pensée rationnelle qui est «le désir d’unifier la création et d’abolir la multiplicité ; désir qui est, lui aussi, à sa manière, une imitation de l’activité de la raison, puisque la raison tend aussi à l’unification du réel»

Il y aurait donc une compétition entre la pensée symbolique et la pensée rationnelle. Or la pensée rationnelle se targue de sa clarté, de sa capacité à analyser en termes «clairs et distincts» le réel. La raison qui procède avec méthode (cf. Descartes) et démontre le vrai dans un langage universel va donc aller à l’encontre de tous les discours obscurs et brumeux : la pensée symbolique est donc discréditée…

Une raison asséchante et globalisante pourrait d’ailleurs se servir des symboles en les coupant de leurs racines, en les dévitalisant. Et dans ce cas les hommes se retrouveraient dans une forêt mais dans une forêt d’arbres… morts.

Nous entrevoyons au moins deux moyens de dévitaliser les symboles : soit par l’inculture soit par l’inexpérience. Les symboles sont extrêmement complexes et ils exigent un fond culturel, des connaissances pour avoir une emprise sur nous. Ils s’inscrivent dans une culture partagée : l’ignorance ou l’appauvrissement culturel nuisent à l’inscription profonde des symboles. Le symbole de l’église (bâtiment) parle à ceux et celles qui en ont vu et qui connaissent les actes qui lui sont associés : baptême, mariage, ordination, enterrement…

Un européen aura des difficultés à pénétrer dans l’univers symbolique d’une autre civilisation car l’imprégnation des symboles se fait de façon continue et insidieuse, à travers de multiples connaissances et expériences dont nous n’avons plus conscience.

Nous parlons justement d’expérience car le symbole s’enracine dans une vie vécue et non simplement pensée : le feu, la chaleur ne sont pas de simples concepts mais des expériences : qui peut comprendre le symbole du feu s’il n’a jamais connu l’obscurité et le froid ? Suffit-il d’avoir lu des ouvrages concernant des églises pour en saisir la nature ? Ne faut-il pas aussi faire l’expérience de ce bâtiment, y aller, s’y promener, y goûter le silence et les résonances ?

La pensée symbolique s’adresse donc à nous en tant qu’êtres doués d’une raison mais aussi d’un corps.

Il faut donc comprendre les arguments d’une raison conquérante : les symboles représentent un langage concurrent mais obscur et inconscient. La raison aura alors beau jeu de vouloir clarifier le réel et de l’unifier en faisant disparaître ce qui la concurrencerait. Au nom de la vérité une et transparente ne faut-il pas assécher les symboles ? Afin d’élaborer une culture universelle (mondiale) ne faut-il pas faire disparaître ces reliquats d’inconscients qui véhiculent de l’incompréhension entre les hommes ? Se détacher de l’expérience corporelle et des sensations n’est-il pas le meilleur moyen de fonder un langage absolu car seul «le bon sens» (la raison) est universel (alors que les sensations, comme les émotions, sont variables et passagères) ?

3- Un projet de mauvais augure
L’homme est un être complexe - L’unité doit articuler la diversité

Tout d’abord nous pourrions nous mettre à l’écoute de Pascal et rappeler qu’il est nécessaire que la raison admette ses propres limites : «il n’y a rien de si conforme à la raison que ce désaveu de la raison» 182 (272). La raison selon Pascal doit admettre l’ordre du cœur et nous pourrions ajouter aussi celui du symbole. Au-delà de l’orgueil d’une raison conquérante, nous préférons l’humilité d’une raison conciliante.

Par ailleurs, l’homme est corps et raison et le projet de ne privilégier que la raison serait une violence inouïe à l’encontre des hommes. «C’est trop peu de dire que nous vivons dans un monde de symboles, un monde de symboles vit en nous» (Dictionnaire des symboles). Faire disparaître l’univers des symboles reviendrait à couper un ensemble de relations en l’homme, avec le monde et la nature et à précipiter la perte des hommes. Une nouvelle forme d’asservissement pourrait aussi apparaître et se tournerait contre les univers symboliques notamment religieux.


Nous avons pu voir que les symboles nous introduisaient dans un rapport complexe au monde et à l’homme lui-même. En effet, les symboles définissent un langage largement inconscient qui rassemble les hommes et unifie le réel. Cependant ce langage se heurte au rationalisme qui cherche à clarifier voire à simplifier le réel. Un langage unique, univoque, chercherait alors à s’imposer face au foisonnement insaisissable des symboles. Cette tentative serait louable si la raison n’était emportée par l’aspiration à une toute puissance qui oublie que l’homme demeure corps et esprit. Une nouvelle tour de Babel s’érigerait sur les décombres des diversités culturelles…

Or nous gageons que le réel est plus que ce que peut saisir la simple raison. La pensée symbolique - qui rassemble les hommes - et qui représente un langage alternatif peut s’ériger en un principe de résistance contre les dérives d’une raison globalisante et oppressante. Mais cette pensée symbolique ne sera éclairante et vivifiante qu’à la condition que les hommes renouent avec leur culture (et donc aussi avec la pensée rationnelle !) et avec l’expérience (corporelle) qui donne sens et vitalité aux symboles. C’est à cette condition que sera préservée de la déforestation la forêt des symboles.