Pour quoi Jésus-Christ ?





Résumés :

Résumé 1 (Loïc Buthaud)
Qui écouter pour découvrir les fruits de la foi dans le Christ? La voix de l'Eglise et ce qu'elle promet à tous les croyants, ou la voix intime de l'expérience et de la mémoire des dons effectivement reçus? Ces deux voix s'accordent-elles en harmonie, ou s'affrontent-elles dans un entre-deux polémique?

Résumé 2 (Jean-Luc Cravéro)
Depuis 2000 ans, il est la pierre au milieu du chemin sur laquelle trébuchent ceux qui sont fermés sur eux-mêmes et donc incapables de gratuité. Il n’entre dans aucune catégorie et c’est ce caractère inclassable qui le rend incontournable y compris pour ceux qui s’y opposent. Il est l’empêcheur de tourner en rond, le briseur de consensus qui évite que nous devenions ce mauvais serviteur qui enterre son talent au départ du maître plutôt que de le faire fructifier.

Résumé 3 (Stéphane Marcireau)
L’absence d’utilité du Christ renvoie le croyant à une inquiétude (littéralement l’absence de repos, de sommeil) féconde, à une angoisse existentielle créatrice de sens car porteuse de doute. L’absence de sommeil correspond ici à un éveil douloureux car il faut tenir compte du danger de toute instrumentalisation du christ et accepter qu’il ne serve pas l’homme et lui échappe...

Résumé 4 (Bertrand Parisot)
"Si le Christ est venu pour les hommes, c’est pour répondre à une aspiration à la mesure du geste accompli, l’Incarnation, la mort sur la Croix et la Résurrection.", une aspiration vitale, un constituant de l’essence même de l’homme.
"Dieu est mort." Comme un refrain, comme un constat social, comme un refuge face à une toute-puissance d’ingérence, comme pour s’en libérer...
"La liberté de l’homme est première pour l’amour de Dieu." Libération historique, physique, mais avec le Christ à tous les degrés de l’homme pour qui sait se laisser rencontrer.
"En révélant l’homme à son essence propre, il le libère non des symptômes, mais du mal lui-même."

Résumé 5 (Laurent Pérault)
Deux orientations sont possibles pour répondre à cette question :
- la première touche à la finalité de l'incarnation. Dieu avait-il besoin de se faire homme pour parfaire sa révélation ?
- la seconde touche à la toute puissance de Dieu. Comment Dieu lui-même a-t-il pu être mis à mort par des hommes ?




par  Loïc Buthaud  (Texte 1)
par Jean-Luc Cravéro (Texte 2)
par Stéphane Marcireau (Texte 3)
par Bertrand Parisot (Texte 4)
par Laurent Pérault (Texte 5)





Pour quoi Jésus-Christ ? (Loïc Buthaud)

I. Introduction

Approche critique de la question

On ne peut s’empêcher, au vu de la question posée, d’en faire la critique ; celle-ci a toute l’apparence d’une question théologique. Or, si les réponses théologiques sont déjà ô combien mystérieuses, cela ne justifie pas que les questions théologiques le soient aussi, bien au contraire. La question à traiter, nous ne pouvons douter que cela ait été volontaire, est tout sauf explicite. Elle laisse à celui qui se la pose la liberté d’en définir le sens, c’est-à-dire l’orientation et la signification : il lui manque un verbe (pour quoi y croire, pour quoi l’aimer, pour quoi est-il venu prendre part à l’Histoire des hommes, pour quoi a-t-il été envoyé par le Père, etc. ?). Il lui manque même le sujet : pour qui le Christ serait-il… quelque chose (moi-même, le Peuple de Dieu, les hommes, l’univers, Dieu, pourquoi pas le Christ lui-même, etc.) ? Et puisque le but de nos réflexions est qu’elles soient, à terme, partagées, il faut bien que chacun se pose la même question pour que l’on puisse s’enrichir des différentes approches résolutives que nous mettons en oeuvre.

Arbitrairement, nous choisissons donc de déterminer la question en lui donnant un contenu plus explicite :

Pour quoi croire en Jésus Christ ?, au sens de : que m’apporte la foi au Christ ? en espérant n’être pas trop… hors-sujet. Nous ne prenons donc pas le sujet du côté du Père (Pour quoi le Christ a-t-il été envoyé?) mais nous nous situons dans la perspective du croyant, perspective plus à notre portée, cela va sans dire. Evidemment, il ne s’agit pas d’entrer dans un raisonnement calculateur consistant à trouver ce qu’offre le Christ pour justifier l’engagement de sa foi. Plus simplement, le Christ s’étant lui-même défini comme " chemin ", il faut déterminer où ce chemin mène celui qui l’emprunte.

Quelle méthode ?

Plus claire, la question ne nous laisse pas moins perplexe, mais nous savons cette fois-ci pourquoi ; en effet, nous hésitons dans la méthode à adopter : à partir de quoi notre réflexion doit-elle se développer ? Doit-elle se fonder sur l’expérience personnelle ou prendre pour principe la Parole de Dieu et l’enseignement de l’Eglise ? Dans l’idéal, les deux démarches semblent devoir se confondre, l’expérience personnelle de la foi se nourrissant de l’Ecriture Sainte, entendue dans les liturgies, par la lectio personnelle, ou émergeant de notre mémoire. Seulement, de fait, entre ce que l’Eglise nous dit du Christ et ce que le Christ est réellement pour nous il y a un écart, une distance souvent polémique, parfois contradictoire. Ainsi, dans cet entre-deux, doutes, cas de conscience, désintérêts, connaissances profanes, narcissisme aussi, raison souvent, viennent dresser un voile.

Ce sont donc deux approches qu’il nous faut d’abord distinguer, approche objective et approche subjective pourrions-nous dire, suivant que l’on parte de la doctrine catholique ou d’une expérience chrétienne singulière. Deux approches qui sont aussi deux attitudes théologiques, en conflit ouvert depuis la Réforme. Deux attitudes théologiques qui sont également deux manières différentes de concevoir le sens chrétien de l’existence humaine. C’est dire si l’enjeu de notre question est ici fondamental. Notre objectif est de tenter de présenter synthétiquement les éléments qui composent ces deux approches, d’en analyser les arguments et les limites. Et pour tout dire, l’alternative que nous présentons constitue pour nous une incertitude profonde quant à l’orientation à donner à notre avenir.

II. Approche objective  (a priori)

Thèse et applications

Il ne s’agit pas, bien sur, d’adhérer comme un clone fondamentaliste à la doctrine traditionnelle. A la question : pour quoi croire au Christ ?, c’est de la bouche de l’Eglise, porte-Parole du Christ, et de ses théologiens, que nous devons semble-t-il attendre la réponse universelle. N’étant pas théologiens, nous nous sentons incompétent à tirer de la bible les promesses et les dons que nous offre le Christ si nous croyons en Lui, à en faire la liste exhaustive, à les hiérarchiser.

Cependant, à titre d’exemple, cette méthode nous permettrait de répondre à notre sujet ainsi ; on dira que ce que le Christ promet à qui croit en lui est : une joie parfaite, la vie éternelle, une lumière pour éclairer nos vies (autant en ce que nous décidons qu’en ce que nous subissons), une Vérité qui donne sens à l’histoire et à l’Univers même, un chemin qui conduit à la maison du Père, le salut de l’humanité, la participation à l’édification du royaume du Christ, les dons de l’Esprit Saint, les vertus théologales, la paix du juste, l’amitié divine, la remise de nos fautes, etc. Nous chercherons dans cette partie à déterminer la valeur de vérité d’un tel discours, en réfléchissant sur ce qui le fonde.

Notons par ailleurs que l’approche objective revient à dire que ce que le Christ apporte à chacun de nous s’identifie en droit strictement à ce que le Christ apporte à tous les hommes ; en ce sens, le chemin de la foi personnelle, c’est-à-dire le sens de l’existence chrétienne, consiste à unir nos efforts et nos désirs pour nous élever à la dimension universelle de la foi de l’Eglise afin de jouir des dons promis.

Arguments

Les arguments pour soutenir cette thèse ne manquent pas.

Le Christ est le don du Père à l’humanité, à toute l’humanité. Ce qu’Il offre à chacun de nous, Il le propose à tous les hommes. Les fruits de la foi chrétienne sont donc universels.

De plus, l’universalité de la foi est affirmée avec force dans l’écriture (" une seule foi "). L’unité de la foi de l’Eglise implique l’identité de foi de tous ses membres (ut unum sint). Par conséquent, le caractère universel de la foi affirmé dans le credo nous engage à considérer le caractère universel des fruits de la foi.

Egalement, cette attitude objective a le mérite de nous engager, par l’obéissance confiante, dans une démarche d’humilité où l’ego cède devant le mystère scandaleux de dons gratuitement offerts. En ce sens, la foi au Christ par la médiation du magistère extériorise l’âme dans l’écoute d’une parole extérieure et transcendante qui la fait sortir de la sphère aliénante du narcissisme et de l’introspection. L’assurance du dogme donne aux promesses du Christ l’autorité du roc où nos tergiversations et incertitudes intérieures sans fin trouvent un appui inébranlable.

Enfin, il n’est de croyance vraie que si celle-ci se fonde sur autre chose que notre propre subjectivité ; impossible d’affirmer en même temps la validité universelle de sa foi et la réduire à la bulle singulière de la subjectivité.

Par suite, la méthode objective offre comme garantie non seulement la conformité avec l’Ecriture, mais aussi l’adéquation avec l’idéal évangélique d’humilité et de don de soi.

Résumons nous. Nous nous interrogeons sur ce qu’apporte la foi dans le Christ. Or, pour ce faire, nous partons de la Parole de Dieu et de l’enseignement de l’Eglise, c’est-à-dire d’un discours universel qui s’adresse ad minima aux croyants et ad maxima à tous les hommes de tous les siècles. Or la question (que m’apporte la foi au Christ ?) est adressé à nous même, à notre propre foi ; notre thèse implique donc que notre foi s’élève à la dimension universelle de la foi de l’Eglise. Et c’est autour de ce point que nous voyons quelques difficultés.

Difficultés

Pour un naturel philosophique suspicieux, la première difficulté de cette attitude réside dans le fait que, si la foi personnelle se doit de se conformer à la foi universelle pour en goûter les fruits promis à tous, celle-ci apporte ce que déjà on savait y trouver. Pour le dire autrement, les effets de la foi (ce qu’elle nous apporte) précèdent d’une certaine manière ce qui la cause (notre foi personnelle). Autant dire qu’ici, c’est le problème logique d’inversion de l’effet et de la cause qui est en jeu , et nous nous retrouvons dans un cercle : je crois pour quelque chose ; je reçois quelque chose parce que j’y crois. Il n’y a qu’un pas à faire pour soupçonner dans cette attitude un rien de mauvaise foi ou d’auto-conviction.

Une autre difficulté réside dans la place à donner à ce qui en nous entrave ou ignore cette foi : c’est-à-dire ce qui dans notre foi personnelle est… personnel et ce qui en nous ressort du même domaine que la foi mais n’en vient pas. S’il s’agit de dépasser en nous la foi subjective pour l’élever au rang de la foi de l’Eglise, que faire de nos doutes, de nos révoltes, mais aussi plus positivement de notre propre compréhension philosophique du monde et des hommes, de nos systèmes de valeurs librement choisis, etc. ? Bref, tout ce qui fait notre identité particulière et qui ne rentre pas dans la définition universelle de la foi semble faire obstacle à la foi. On dira que tout cela relève de l’épreuve (dans la nuit de la foi), ou de l’adversité (dans le combat spirituel), épreuve et adversité qui constituent le champ ouvert entre la foi personnelle et ce qu’elle devrait être (la foi de l’Eglise). Tous les dons reçus de notre histoire, de nos expériences, de nos efforts doivent-ils être passés au feu purificateur de la foi, comme les branches du cep qu’on arrache au printemps pour une moisson plus riche à l’automne ? Certains passages de l’Evangile nous le feraient volontiers croire.

La troisième difficulté, liée aux précédentes, est qu’ici ce que nous déterminons comme les dons de la foi sont ce qu’ils devraient être selon les promesses du Christ, et non pas ce qu’effectivement ils sont dans notre vie présente. Plus légitimes en droit, parce que se fondant sur la parole du Christ, la détermination des dons promis est plus fragile en fait, puisque par principe elle ne se fonde pas sur ce que nous vivons réellement.

Ces difficultés nous amènent naturellement à envisager une autre méthode, que nous appelons méthode subjective ou méthode de réduction. Pour répondre à la question : " que m’apporte la foi chrétienne ? ", nous ne fondons pas notre propos sur ce qu’a priori nous devrions recevoir comme fruit de notre engagement chrétien, mais ce qu’effectivement nous expérimentons (a posteriori).

III. Approche subjective (a posteriori)

Thèse et arguments

La démarche que nous exposons maintenant fonctionne à l’inverse. Il s’agit d’interroger sa mémoire, sa conscience, son intériorité, ou de se fier à ce que les croyants vivent, et se demander avec le plus d’honnêteté possible: que m’a apporté la foi dans le Christ qui puisse justifier de poursuivre ma route en Sa compagnie ? Nous sommes ici à l’opposé d’une adhésion confiante à un discours universel. Au contraire il s’agit, par un méthode de réduction, de faire abstraction de toute dialectique de groupe -ce groupe fût-il l’Eglise-, de refuser toute adhésion forcément rassurante au discours d’une institution extérieure. Oubliant les paroles extérieures, les prêches convaincantes, les réflexes de pensée, les lieux communs qui couvrent souvent d’un voile d’habitude et de confort la réalité vécue, cette méthode appelle à mettre en question ses représentations acquises. Ce mode de procéder implique le courage de se poser, le regard tremblant, la question qui rend le croyant seul, mais qui n’est qu’une autre formulation de notre sujet : A quoi bon Jésus Christ ?

Limites

La limite de cette approche est bien sûr qu’elle donne un crédit à la subjectivité qu’elle ne mérite peut-être pas ; mais il faut bien fonder son propos sur quelque chose. De plus, la valeur de la méthode subjective est limitée à son fondement, à savoir la subjectivité. Autant dire que ses conclusions n’auront de validité que pour celui qui en fera l’expérience, ou qui se retrouvera dans l’expérience d’un autre.

Application

En quelques mots, puisque le temps presse, que dirions-nous en nous appliquant à nous-même cette approche volontairement réductive. Dieu n’est pas visible ; et nous ne le connaissons que par ouï-dire ; autant dire que la foi n’apporte pas la paix, le réconfort, la sérénité, le repos mais bien plutôt leur contraire : inquiétude, doute, frustration. La vie est-elle si facile pour que nous puissions jouir du luxe d’ajouter aux inquiétudes quotidiennes l’interrogation religieuse ? A quoi bon ?

Certes on aimerait trouver dans la croyance religieuse un fondement assuré à nos valeurs, une justification de nos souffrances et une richesse divine à nos humbles joies, un sens de l’existence qui dépasse " le dur désir de durer " (P. Eluard) ou l’âpre construction d’un bonheur temporel éphémère et fragile. Mais la croyance relève alors de l’illusion volontaire ; et la foi refuse la mauvaise foi. Pour ainsi dire, la foi est ce qui reste quand la croyance s’absente. Et nous tenons souvent à nos croyances de peur qu’elles ne masquent le néant.

Placé dans la perpective choisie, nous répondrions donc ainsi à la question : pour quoi Jésus Christ ? Pour rien, strictement rien. Pourquoi (en un seul mot cette fois) croire alors ? Parce qu’au delà de tout déterminisme et de toute mauvaise foi, quelques paroles suscitent l’adhésion spontanée de l’âme et presque malgré nous, quelques paroles éclairent l’âme de la lumière qu’elle attend et ne trouve nulle part ailleurs -et surtout pas dans la raison; quelques paroles à la forme vulgaire ont saveur d’éternité ; ces humbles paroles qui tiennent pourtant la foi vive sont celles qui nous racontent la destinée d’un fils indigne, le récit d’une bagarre de rue, ou l’histoire d’une femme de mauvaise vie.





Pour quoi Jésus-Christ ? (Jean-Luc Cravéro)


Il y a une bizarrerie dans cette question : Demander pour quoi c’est à dire dans quel but, c’est s’arrêter et penser son action, sa vie, son devenir et les choix que l’on va faire au regard d’avantages à en tirer. Or Jésus est quelqu’un et à ce titre on ne peut pas lui tracer d’existence déterminée par la fonction qu’il remplirait ou l’utilité qu’il représenterait pour nous. Il est, tout simplement.

De toute façon, des non croyants nous répondraient qu’ils peuvent éventuellement admettre l’existence historique d’un Jésus ayant eu une personnalité suffisamment exceptionnelle pour marquer des disciples et faire naître une église mais que la résurrection est sujette à caution ; rien ne la prouve (mettons à part le cas du suaire de Turin), elle ne fait pas partie de l’expèrience quotidienne des hommes et seuls les disciples ont vu le ressucité, pas ses ennemis.

Est-ce à dire que Jésus ne nous intéresse plus en cette fin du 2ème millénaire ?

Allons plus loin. Le désintérêt vient-il de ce qu’il n’existe plus ou de ce qu’il ne sert à rien ?

Il pourrait y avoir derrière cette attitude des traces de désespoir :

-" Alors que j’étais dans le besoin, Jésus ne m’a pas aidé ; c’est donc qu’il n’existe pas sinon il serait intervenu ".

En même temps, fusse à titre de repoussoir, Jésus hante notre civilisation européenne et l’agnosticisme ou l’athéisme proclamés aujourd’hui ressemblent beaucoup à une volonté acharnée de détruire, rejeter, refouler, mettre Dieu à mort en permanence sans pouvoir s’arrêter, sans pouvoir s’en détacher.

Le problème c’est que le cadavre ne veut pas pourrir et que nous n’arrivons pas à nous en débarrasser ; le religieux revient sous des formes sauvages et déraisonnables tandis que notre questionnement sur le monde tourne en rond, l’Homme étant incapable de trouver en lui-même son principe et sa finalité.

Poser la question du pour quoi de Jésus-Christ pourrait revenir à se chercher des raisons de vivre pour se rassurer face à l’étrangeté du monde et à la solitude de l’existence. Jésus serait alors une commodité pour calmer des angoisses, combler un besoin de sécurité et mettre à l’abri d’un certain nombre de questions gênantes. La paix intèrieure par la politique de l’autruche et au risque d’une fragilité qui emporterait tout l’être à la première grosse tempête. Une fermeture sur soi qui exclut de pouvoir rencontrer réellement Jésus.

Or, il n’existe aucun médicament pour éviter d’affronter avec courage notre condition, vivre ne relève pas de l’évidence mais d’un choix gratuit de tous les instants.

Il en va de même de toute relation, ce qui est premier c’est d’accepter l’autre tel qu’il est, de m’accepter tel que je suis et d’accepter ce désir en moi qui me pousse vers l’autre.

Aussi bien la question de la relation avec Jésus Christ est mal posée ; il est déjà présent au fond de moi avant que je n’en prenne conscience, ce n’est pas moi qui le rencontre parce que cela m’est utile, c’est lui qui a pris l’initiative de la rencontre : Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, mais c’est moi qui vous ai choisis et vous ai établis pour que vous alliez et portiez du fruit et que votre fruit demeure (Jean chap 15, v 16).

Dans toute histoire authentique de croyant, il y a réponse à un appel, à une rencontre dont il n’a pas eu l’initiative (exemple : la samaritaine ou les disciples d’Emmaüs ).

La gratuité c’est de découvrir et d’accepter qu’il coule en moi une source dont je ne peux pas expliquer l’existence, dont les premiers moments restent enfouis dans le mystère et dont je ne peux pas prévoir avec certitude dans quelle direction les flots se dirigeront. Entrer dans la gratuité c’est être cette source c’est à dire ne pas me posséder et ne faire qu’un avec ce dynamisme de vie dont je ne suis pas l’auteur. Vouloir choisir ses relations en fonction de leur utilité présumée, c’est chercher à mettre des barbelés autour de mon identité or elle m’échappe comme l’eau entre les doigts, elle ne vit que parce qu’elle coule au sein d’un environnement dont elle reçoit et à qui elle donne.

Aussi bien, le premier mouvement de l’être ne doit pas être de tout comprendre mais de consentir, l’intelligence étant mise au service de la gratuité et non l’inverse. C’est ce que veut dire Jésus en précisant que si le grain tombé en terre ne meurt pas, il ne peut porter de fruit.

C’est en se retournant sur son passé et en relisant sa vie que l’on peut découvrir ce fruit de la fréquentation de l’Eternel. Deux millénaires d’expèriences personnelles avec Jésus Christ nous aident dans cette démarche.

Quelqu’un habité par Dieu acquiert plus de liberté c’est à dire plus de force pour exister selon son génie propre. Il s’ouvre à l’infini, à ce vide attirant et immensément bienveillant qu’est Dieu au delà de tous les mots et de toutes les conceptions étriquées ; il entre dans la contemplation émerveillée de la pure splendeur du Beau, du Vrai et du Bon. Alors toutes ses défenses, tous ses préjugés, toutes ses petitesses et ses peurs sont lentement brûlées. Et son regard change : il apprend à voir en lui et dans les autres la beauté qui y a été déposée, il apprend à contempler l’action de l’Esprit Saint qui développe cette beauté et il se libère peu à peu des fausses images qu’il a de Dieu. C’est dire que cette relation mystique introduit à un légèreté, à une puissance et à une fécondité de l’être tout en développant le détachement de soi et l’abandon.

Cette relation fait ressortir un paradoxe : ne peuvent accéder à Dieu que ceux qui vivent de la gratuité, et seule la relation à Dieu rend gratuit.

C’est bien ce que développe le disciple bien aimé en une parole circulaire (1 Jean chap 4, v 7 à 12) :

Bien-aimés, aimons nous les uns les autres puisque l’amour est de Dieu et que quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu.

Celui qui n’aime pas n’a pas connu Dieu car Dieu est amour.

En ceci s’est manifesté l’amour de Dieu pour nous : Dieu a envoyé son fils unique dans le monde afin que nous vivions par lui.

En ceci consiste l’amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est lui qui nous a aimés et qui a envoyé son fils en victime de propitiation pour nos péchés.

Bien aimés, si Dieu nous a ainsi aimés, nous devons nous aussi nous aimer les uns les autres.

Dieu, personne ne l’a jamais contemplé. Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, en nous son amour est accompli.

Jésus Christ est la porte de ce mystère : à la fois exemple achevé de la gratuité, pédagogue attentif de celle-ci et serviteur de la rencontre avec l’Eternel.

Son rôle s’éclaire alors mieux ; depuis 2000 ans, il est la pierre au milieu du chemin sur laquelle trébuchent ceux qui sont fermés sur eux-mêmes et donc incapables de gratuité. Il n’entre dans aucune catégorie et c’est ce caractère inclassable qui le rend incontournable y compris pour ceux qui s’y opposent. Il est l’empêcheur de tourner en rond, le briseur de consensus qui évite que nous devenions ce mauvais serviteur qui enterre son talent au départ du maître plutôt que de le faire fructifier.

A sa suite, nous sommes invités à entrer sur la voie, la vérité et la vie, nous sommes appelés à développer notre personnalité dans toute son originalité.





Pour quoi Jésus-Christ ? (Stéphane Marcireau)


" En nous envoyant son Fils, le Dieu de l’Alliance accomplit sa promesse et vient sceller une Alliance nouvelle et définitive avec l’humanité, Alliance par laquelle nous sommes libérés du péché et nous pouvons entrer dans une communion de vie avec Dieu, la vie éternelle. C’est pourquoi saint Jean de la Croix a pu affirmer que dieu nous a tout dit en son Verbe, c’est-à-dire sa propre Parole qui est son Fils : Dieu n’a plus de révélation nouvelle à nous faire. "

extrait du Catéchisme pour adultes, p97

La citation mise en exergue pourrait nous fournir des pistes pour esquisser des éléments de réponse à la question " Pour quoi Jésus christ ?". En effet n’est-il pas admis que la raison de la venue du Christ (le " pourquoi " de sa présence) réside dans la présence d’un Dieu qui aime l’humanité et veut établir une Alliance ? Quant-au dessein poursuivi par ce même Dieu , n’est-il pas de sauver l’humanité du péché ? Et si l’on devait se demander " pourquoi Jésus Christ et pas un autre ? " , ne semble-t-il pas que la réponse demeure dans une filiation exclusive, hors de laquelle toute autre parole (prophète ou religion) se considérant comme divine serait imposture ? Nous proposons de réfléchir à partir de ces trois pistes (l’origine, le dessein, l’unicité) et des réponses qui émanent de la citation proposée.

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Pourquoi Jésus-Christ ? Mais aussi pourquoi suis-je ? L’étonnement de chacun concernant son origine précède certainement l’étonnement concernant celle d’autrui. Cette première question ne relève-t-elle pas d’une angoisse existentielle où l’ "étant " s’inquiète de sa condition, de ce qu’il est ? Face à cette existence non choisie se présente l’alternative entre l’absurde ou le sens : " je " peux être le fruit du hasard (et dans ce cas l’existence n’a pas de sens défini) ou être crée par une entité supérieure ( un sens est imprimé à l’existence). Cependant qui peut me convaincre qu’un Dieu -un être supérieur, parfait- est à l’origine de mon existence, (comme de celle d’un être appelé Jésus) ?

Le questionnement existentiel, en effet, ne conduit pas forcément à une attitude religieuse ou croyante, comme l’illustre l’existentialisme sartrien postulant l’absence de Dieu. S’étonner d’exister ne mène pas systématiquement à l’ attitude croyante où l’on estime provenir d’un Dieu d’Amour.

La question de l’origine de chacun renvoie bien sûr à la question de la filiation (qui permet de s’inscrire dans l’histoire et parmi les hommes) et permet d’assurer à l’être humain une identité : l’être procédant d’un Dieu d’Amour se distinguera de l’être persuadé de provenir du hasard pour retourner un jour au néant.

Quoi qu’il en soit, nous retiendrons l’émergence possible, pour chacun, d’une première inquiétude concernant son origine, condition préalable à tout cheminement existentiel.

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Admettons l’hypothèse d’un Dieu d’Amour dans lequel résiderait notre origine (notre pourquoi). Ne conviendrait-il pas de considérer alors chacun comme une incarnation divine ? Mais le sens commun pourrait alors se révolter en objectant les conflits et les drames provenant des passions humaines. Etrange panthéon que celui peuplé de créatures d’origine divine mettant à feu et à sang le monde confié par leur Père... Celui qui croit en un Dieu d’amour ne peut accepter le monde tel qu’il lui est livré.

Il faut donc situer l’origine du désordre au cœur de l’homme et postuler le péché (puisque le désordre ne peut provenir d’un Dieu parfait). Dès lors nous voici amenés à évoquer la liberté humaine car Dieu est-il parfait s’il enchaîne sa créature au mal (ou au bien) ? La nature de la créature humaine réside en effet dans la liberté et la possibilité du péché. Cependant un Dieu d’Amour -tel un parent aimant et protecteur- n’aura de cesse d’éclairer sa pécheresse créature et lui enverra son aide. Un Dieu interventionniste peut ainsi surgir et permet de saisir la nécessité d’un être tel  Jésus.

Il semble pourtant vital d’éviter l’écueil de l’instrumentalisation du Christ. En effet, le croyant n’est-il pas parfois tenté d’assigner une visée strictement utilitaire à la présence du Christ et de croire afin d’échapper à l’enfer, d’être prospère, heureux...?

En ce sens, l’absence d’utilité du Christ pourrait renvoyer le croyant à une inquiétude (littéralement l’absence de repos, de sommeil) féconde, à une angoisse existentielle créatrice de sens car porteuse de doute. L’absence de sommeil correspondrait ici à un éveil douloureux où l’on reconnaîtrait ne pas maîtriser Jésus Christ, son " pour quoi " et donc son utilisation. Cette inquiétude doit pouvoir se révéler ouverture, projection dans le monde et donc vers l’autre puisque l’on est en recherche. Ainsi tant que Jésus christ n’est pas utile et ne " nous sert pas " (n’est pas notre esclave, notre otage), il peut assurer son rôle d’éveilleur des âmes en suscitant l’inquiétude.(Eveiller les âmes consistant à " les faire naître une seconde fois "...). Un mystère repose en ce paradoxe où le Christ " est envoyé pour nous " mais ne nous sert pas et doit nous échapper.

D’ailleurs, la question de l’utilité doit éveiller notre vigilance en ce qu’elle révèle la tentation (ou plutôt la tentative) d’une rationalisation excessive et globale de tout ce qui touche l’être humain. Vouloir tout comprendre, n’est-ce pas chercher à faire disparaître tout mystère et par là même à s’ériger en maître absolu sur la création ? Cette logique froide du questionnement ne recèlerait alors aucune inquiétude mais incarnerait une inquisition systématique plus tyrannique qu’humaniste (répondant peut-être au désir de construire un cadre logique rassurant). Cette logique scientifique possède certainement une valeur pour expliquer le monde mais nous formulons l’hypothèse que l’homme s’inscrit dans une sphère autre, à travers les questions existentielles qu’il se pose. Une sphère où le " pourquoi de l’inquiétude " ,par exemple, demeurerait insaisissable, illustrant justement la spécificité humaine : si la faim peut être " calmée " par la nourriture, rien ne soulage l’inquiétude et chercher un hypothétique remède reviendrait purement et simplement à considérer l’homme comme un animal malade qu’il faudrait soigner.

Remarquons en tout cas qu’une deuxième étape est apparue à travers une deuxième inquiétude, pouvant tarauder toute personne adhérant à une religion proposant une figure emblématique : " pour quoi Mahomet ?", " pour quoi Bouddha ? "...

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Pourquoi Jésus Christ et pas un autre ? Si une double et féconde inquiétude naît pour tout cheminant existentiel dans la question de l’origine et peut se poursuivre (chez le croyant) dans la question du dessein avec la présence d’une figure emblématique, la spécificité du christianisme ne devrait-elle pas apparaître maintenant avec l’unicité du Christ ?

En effet, au croyant demeurant dans l’inquiétude se posera immanquablement la question de l’unicité du Christ et du rapport avec les autres croyants, à travers la validité de leurs prophètes ou autres porte-parole divins.

Si l’on devait examiner rapidement la prédication du Christ, l’on pourrait mettre en évidence le respect de chaque personne, quelle que soit sa condition (prostituée, publicain, pharisien, samaritain...) au nom d’un amour universel. Pourtant cet Amour ne demeure pas conceptuel puisqu’il s’illustre dans l’existence même du Christ : la mise en application de la proclamation de l’Amour (accueil, guérison, pardon)  semble ainsi fondamentale.

Pour ne prendre que l’exemple du Bouddhisme, il est admis que la compassion n’entraîne pas la charité puisqu’il s’agit d’acquérir une sérénité (une indifférence) s’élevant au-dessus de toutes les souffrances.

Ainsi Bouddha n’a-t-il guéri aucun malade. Quant à l’Islam, même s’il existe dans le Coran des passages concernant l’accueil de l’étranger, la prophète Mahomet n’a pas prôné un message absolu d’Amour ( ses sanglantes actions militaires, telle la reprise de Médine..., auraient alors démenti la concordance entre une Parole absolue d’Amour et les Actes produits).

Concernant la prédication et l’application de la charité, l’on pourrait en déduire une unicité du Christ. Mais le Christ ne serait-il alors qu’un maître spirituel plus cohérent que les autres ? Le saut allant du Christ-homme au Christ-Dieu est plus difficile à effectuer car il faut admettre l’invraisemblable (à travers un acte de foi) : la résurrection, qui ouvre la porte à la justification du pardon, du martyr et d’un Amour universel. En effet, qu’iraient chercher les êtres humains dans ces valeurs altruistes si une autre vie -éternelle et parfaite- ne dessinait l’horizon de l’espérance ?

Nous postulons ici la quasi impossibilité pour l’homme d’accepter des sacrifices (allant contre l’instinct de conservation, et la satisfaction des intérêts particuliers) en dehors de l’horizon d’une transcendance. Le christianisme, exigeant discipline et effort (cf/ les pères du désert),  ne serait plus " l’opium d’une créature opprimée " (Marx) mais l’expression d’une volonté s’inscrivant dans une perspective transcendante.

Cette foi en la résurrection du Christ demeure un mystère, celui de l’inquiétude chrétienne. Une inquiétude à l’image de celle d’Abraham faisant confiance à Dieu et se préparant à sacrifier Isaac : geste absurde et invraisemblable puisqu’en tuant Isaac (son fils unique) il anéantissait concrètement la promesse d’une postérité nombreuse.

Croire en la résurrection du Christ est tout aussi absurde et en cela il s’agit bien d’un acte de foi (" Ce qui est folie dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre les sages " I Corinthiens 1,27).

S’il est possible d’argumenter sur la personne du Christ en tant que maître spirituel, il s’avère impossible d’imposer, par la démonstration, la foi en la résurrection.

Cela nous amène à l’évidence selon laquelle le Christ-Dieu ne peut qu’être proposé et que son acceptation ne relève pas d’une prosélyte volonté humaine mais d’une manifestation du Christ-même à celui ou celle qui le cherche. C’est pourquoi la confession de l’existence d’un Dieu d’Amour intervenant dans l’humanité doit se doubler de l’acceptation de la libre action de ce même Dieu (pourquoi certains croient-ils et d’autres pas ? Pourquoi certains sont-ils témoins de miracles et d’autres pas ?...) et par là-même de l’inanité de tout effort de persuasion. Cette confiance, en effet, exige une sorte d’abandon conduisant parfois à l’inquiétude.

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A travers ces quelques lignes, nous avons voulu évoquer divers aspects du cheminement existentiel humain. En effet, l’inquiétante question de l’origine nous renvoyait à l’alternative entre un être créateur ou le hasard. L’homme estimant procéder d’ un acte créateur était ainsi renvoyé à la question du dessein divin, et Jésus Christ, en tant que rédempteur, représentait alors une réponse pour le croyant. Cependant, il fallait tenir compte du danger de toute instrumentalisation du christ et accepter, à travers une deuxième inquiétude, qu’il ne serve pas l’homme et lui échappe. Une dernière question concernant l’unicité du Christ nous amenait à mettre en évidence l’impossibilité d’imposer la foi en Christ-Dieu. L’invraisemblance de la résurrection et la foi inconditionnelle exigée du croyant incarnaient une dernière inquiétude.

L’inquiétude qui sillonne notre démarche représente un éveil, une insatisfaction bénéfique de la raison qui doit émerger d’elle-même afin d’envisager son vis-à-vis, son autre : la foi. Il était implicite que la suffisance et l’autosatisfaction de la raison représentent une pierre d’achoppement à la plénitude humaine. Terminons en évoquant un dernier mystère : même si sa raison demeure insatisfaite, l’homme peut être heureux, la joie de la foi (à travers le cheminement existentiel) ne cédant jamais le pas face à l’inquiétude.



Pour quoi Jésus-Christ ? (Bertrand Parisot)

L’intitulé de la question, jouant quelque peu avec les mots – pour quoi et pourquoi – laisse présupposer que nous aurions à trouver une fin pratique à l’événement christique, à démontrer une eschatologie sans doute matérialiste. Sans vouloir éluder l’intérêt d’une pareille étude de finalité, mais conscient de sa difficulté, je préférerai d’abord revenir sur le contexte ayant fait naître cette interrogation.

Il ne me semble pas anodin de rappeler que cette question vient d’un homme, plus précisément d’un petit groupe d’hommes, au cours d’une discussion à propos de sociétés d’hommes, sociétés de cultures et confessions multiples. On pourrait donc l’interpréter comme la question de la spécificité du Christ dans la religion chrétienne, qui a déjà été débattue en long et large. On peut aussi y voir un intérêt certain pour l’homme et la vie de l’homme dans le monde. C’est pourquoi la réflexion qui suit se voudra principalement d’ordre anthropologique.

Que l’on se garde pourtant de dévier, il ne s’agit pas de se demander " Pour qui le Christ ? ", la réponse pouvant être considérée comme acquise : pour les hommes, pour tous les hommes de tous les temps. Sinon, la pertinence du message chrétien serait pure vanité et contradictoire avec les évangiles (cf. la clôture du texte de Matthieu, Mt 28 19, 20). Si le Christ est venu pour les hommes, c’est donc pour répondre à une aspiration, dont l’importance doit être à le mesure de celle du signe accompli, l’Incarnation, la mort sur la croix et la Résurrection. Cette aspiration de l’homme doit donc être vitale, un constituant de son essence même.

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Faisons donc un détour par l’homme.

" Dieu est mort. " (1) Ce cri de Goetz, le capitaine tragique, situé au cœur de l’existentialisme, se retrouve également au cœur des sociétés occidentales modernes et surtout de leur système de fonctionnement. Certes, il ne s’agit pas, loin de là, du cri de centaines de millions d’hommes, mais plutôt du fait d’une construction sociale entièrement tournée vers l’économie de marché et qui semble échapper au contrôle de ses " dirigeants ", fussent-ils de bonne volonté ou à tout le moins de " bonne foi ". Le système majoritaire d’économie dite libérale a son propre dieu $ (dollar) dictant une loi aveugle et contraignante sur la presque totalité de la population mondiale et cherchant à s’étendre encore.

Le seul intérêt que pareil système semble encore porter à Dieu est en fait la religion dans sa pratique et plus exactement ses retombées en termes financiers et d’ordre social. Malgré des initiatives isolées et peu puissantes (on peut penser au Comité National d’Éthique), la morale est de plus en plus absente des débats et des solutions économiques sont imposées sans la moindre réflexion (comme les O.G.M. aux États-Unis).

" Dieu est mort. " Comment s’en étonner à la fin de ce siècle qui a vu l’avènement d’une science et d’une technicité triomphantes, au point que certains auront pu un moment les croire toutes-puissantes. Phénomène doublé, et tout particulièrement en France état laïque, par une perte de vitesse du sentiment religieux, notamment en réaction à un excès de rigorisme et de dogmatisme. La science a été perçue comme un moyen de libération d’une religion étouffante car trop exigeante, qui fait aspirer Sartre à " une nuit assez profonde pour nous cacher à son regard… " (2), qui le fait se sentir " horriblement visible, une cible vivante " (3). Dieu est pour lui celui qui vient briser la liberté de l’homme par sa toute-puissance : un Dieu tout-puissant fait de l’homme un jouet, et un jouet tragique au vu de son histoire.

" Dieu est mort. " La question du Christ ne se pose même pas dans un tel contexte. Que pourrait bien représenter Jésus en tant qu’homme dans un monde où les hommes sont seuls face à face ? Où même, plutôt que d’être face à face, ils s’inventent des idoles. Idoles technologiques, économiques, passionnelles (course au pouvoir…). Ou il se tourne sur lui-même (présenté comme une soif de spiritualité, le New-Age et sa corolle de gnoses). La libération annoncée par Goetz est illusoire, puisque les hommes se trouvent d’eux-mêmes de nouveaux enfermements. Lui croit seulement que les hommes ne sont pas encore mûrs et finit par prendre leur tête, prophète et tyran dont le nom résonne comme une grimace du " Gott " qu’il croit avoir tué.

Reste entière cette aspiration essentielle, vitale de l’homme : la liberté.

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" Dieu est mort. ", et avec lui le Christ. Mais parce qu’il a été d’entrée écarté de la discussion. Le Dieu considéré par Sartre est un dieu de philosophe, au sens encore où le considérait Descartes dans ses Méditations Métaphysiques : il n’est que transcendant, les seules qualités de Dieu considérées sont en effet celles qui l’opposent le mieux à l’homme. Quelle relation peut-il en résulter ? Ou il est complètement étranger à l’homme, de par sa transcendance qui ne peut se mêler à la trivialité terrestre, ou il se révèle comme tout-puissant et donc écrasant.

Mais le Christ vient bouleverser ce schéma en en brisant la base même, car il est Dieu incarné. Le dualisme existentialiste ou nihiliste est ainsi faussé, en ne cherchant plus à présenter Dieu et l’homme comme antagonistes. " Si Dieu existe, l’homme est néant ; si l’homme existe… ", Sartre ne finit pas sa phrase. Sous-entendu, Dieu est néant. Justement, il brise lui-même le parallélisme de son raisonnement en concluant plutôt par : Dieu n’existe pas. Oui, Dieu est néant, Dieu est celui qui s’anéantit lui-même (sur la Croix), comme un père s’efface devant ses enfants, se sacrifie pour eux.

Qu’est-ce qui peut motiver pareil anéantissement, de se faire cela même que nous sommes, de se faire le plus petit, le plus bas, de se laisser tuer ? Quoi donc sinon l’amour, un amour infini, qualité reconnue comme intrinsèque à l’essence divine par les philosophes, mais qui est première. Il n’est plus question seulement d’un Dieu tout-puissant, mais d’un amour tout-puissant, puissant au point de pousser Dieu à n’être pas " que " tout-puissant, mais à sacrifier sa puissance à l’homme, à la lui offrir.

Ainsi, la liberté de l’homme est première pour l’amour de Dieu, comme l’explique Varillon en réponse à la tentation nihiliste : " Mais tout change si la toute-puissance de Dieu est la toute-puissance de l’amour. Entre une toute-puissance et un amour tout-puissant, il y a une différence du tout au tout ; il y a à la lettre un abîme. Le chrétien ne dit pas qu’il croit que Dieu est tout-puissant, il dit qu’il croit en un Dieu Père tout-puissant. Importance décisive de la préposition " en " suivie d’un nom de personne ! Dans le Credo, l’affirmation de Dieu et de sa toute-puissance est prise et comprise dans un mouvement de confiance et d’amour qu’exprime précisément cette petite préposition. Dire : je crois en toi, c’est dire : je sais que ta puissance n’est pas un danger pour ma liberté, mais qu’elle est, tout au contraire, au service de ma liberté. " (4)

Par son incarnation, le Christ vient donc nous libérer. Par son sacrifice, il remet au premier plan cet amour divin oublié ou négligé qui est en fait le garant de notre liberté.

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Quelle est la nature de cette libération ? Nous pouvons la percevoir à plusieurs niveaux, comme nous allons le faire en parallèle avec les récits bibliques.

Le Christ nous rappelle d’abord notre liberté originelle : Dieu a créé l’homme libre, car Adam et Eve sont bien libres dans leur choix de suivre ou non le conseil du serpent et, même si les conséquences en sont difficiles à assumer, rien ne pèse sur eux auparavant (cf. Gn 3). Si le choix avait été poussé par Dieu, il serait malfaisant. C’est l’homme ici qui se prive lui-même de liberté en allant s’enferrer dans le péché, c’est ce mal constitutif qui l’enferme. C’est une liberté que le Christ vient aussi raffermir, préserver, comme il en a été le cas tout au long de l’Ancien Testament, de l’Exode aux apocalypses babyloniennes en passant par les Juges et les Prophètes : Dieu libère aussi physiquement son peuple de l’oppression et le soutient moralement dans les pires situations.

C’est aussi dans toute la vie publique du Christ et à travers ses paroles qu’on le voit libérer l’homme de ses propres enfermements. Qu’il s’agisse du pouvoir rigoriste des pharisiens "  hypocrites ", qui lavent leurs mains plutôt que leurs cœurs contre lequel il introduit une distance, qu’il s’agisse de la Loi elle-même ou plutôt de son interprétation, c’est la même libération : Dieu a donné la Loi pour des cœurs endurcis ; " œil pour œil, dent pour dent " ne vaut que pour éviter les excès de vengeance, mais l’amour pleinement assumé rend cela caduc, dépasse le cadre de la Loi pour la faire tenir en un seul commandement d’amour. C’est bien ce commandement d’amour qui est libérateur : " Aime et fais ce que tu veux ", pourra affirmer Saint Augustin.

C’est aussi une libération de nos peurs en nous montrant la force des actes de foi, celle qui permet des miracles, qui permet à Pierre de marcher sur les eaux du lac de Tibériade tant que sa confiance est entière (Mt 14 39-32). Libération contre des préjugés, images enfermantes de Dieu que le Christ nous présente non pas comme le Dieu vengeur de l’Ancien Testament, le juge, l’œil scrutateur de nos faiblesses, mais comme un père infiniment aimant, infiniment pardonnant. Libération enfin du poids du monde en nous montrant un équilibre entre les nécessaires voies terrestres et les aspirations plus célestes (Mt 22 21, Lc 12 16-21). Pour ne pas risque de se tourner vers la mondanité, il rappelle aux disciples qu’ils " ne sont pas du monde " (Jn 14 16).

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Rendre à l’homme toute sa dignité d’enfant de Dieu demande de commencer par sa liberté. Si le péché enferme, le Christ est venu nous en délivrer. Comme symbole identique de ce rachat, de cette libération actuelle, ne manquons pas d’admirer ces peintures de crucifixion où le crâne d’Adam est rappelé au pied de cet Arbre de Vie, ou ces icônes de Résurrection représentant le Christ au Shéol, tirant Adam de sa tombe par le poignet.

Ce Christ libérateur vient largement dépasser les attentes juives d’un Messie-Roi car en inscrivant son Royaume en révélant l’homme à son essence propre, il le libère non des symptômes, mais du mal lui-même.
(1) J.P. SARTRE, Le Diable et le Bon Dieu, tableau X sc. 5
(2) Ibid., tableau X sc. 2
(3) Les Mots, p. 85
(4) François VARILLON, Joie de Vivre, Joie de Croire, Centurion 1981 pp. 133-134




Pour quoi Jésus-Christ ? (Laurent Pérault)


A la lecture de cette question, je vois immédiatement deux orientations possibles :

- Dans quel but Dieu a-t-il envoyé son Fils unique Jésus sur cette terre ?

- Dans quel but Jésus est-il mort sur une croix et ressuscité le troisième jour ?

La première question touche à la finalité de l'incarnation. Dieu avait-il besoin de se faire homme pour parfaire sa révélation ? A cela plusieurs raisons peuvent être énoncées :

- Jésus est venu accomplir les écritures qui tout au long de l'Ancien Testament annonçaient la venue d'un Messie, d'un Roi ; il se situera lui même de nombreuses fois dans cette logique. De toute éternité il était Fils au sein de la Trinité, il attendait l'heure que le Père lui indiquerait !

- Jésus est venu prendre la condition humaine, se faire homme parmi les hommes pour les aimer "humainement", pour ressentir avec son corps ce que vit l'homme : les joies et les peines, les émotions et les souffrances. Il a voulu aimer l'homme, sa créature, jusqu'à devenir homme. Il a voulu être aimé de l'homme comme homme. Homme parfait, il a vraiment vécu la nature humaine dans toute sa réalité à l'exception du péché.

- Jésus est venu renouveler l'ancienne alliance en résumant les commandements en un seul, celui de l'amour : "tu aimeras ton prochain comme toi même". Il est venu montrer aux hommes par ses actions et par ses paroles le chemin, la vérité et la vie. Il n'a pas hésité pour cela à bousculer les habitudes de son temps, au risque de passer auprès des chefs des prêtres pour un réactionnaire peu scrupuleux du respect des traditions.

La seconde question touche à la toute puissance de Dieu. Comment Dieu lui-même a-t-il pu être mis à mort par des hommes ? Là encore plusieurs éléments de réflexions peuvent être évoqués :

- Dieu a transformé la vision que l'homme avait de sa toute puissance. Jésus n'est pas ce Roi que l'on attendait et c'est bien ce qui pose problème aux juifs. Jésus révèle de Dieu une toute puissance d'amour, qui n'agit pas contre l'homme, mais qui veut avoir besoin de lui pour agir, en respectant foncièrement sa liberté. Les hommes ont été libres d'accueillir ou de rejeter Jésus comme nous sommes libres aujourd'hui de croire en lui ou de le nier.

- Jésus par sa mort et sa résurrection s'est fait sauveur des hommes : la vie est désormais plus forte que la mort. Le pardon de Dieu est à l'image de son amour pour les hommes : nul n'en connaît les limites. Cette résurrection nous ouvre un chemin d'espérance, celui de la vie éternelle : à notre tour quand l'heure sera venue nous pourrons ressusciter d'entre les morts. C'est bien d'ailleurs après la mort et la résurrection du Christ que les disciples se mettront en route comme sur le chemin d'Emmaüs, qu'ils feront un cheminement qui les poussera à mettre par écrit sa vie, ses actions et ses paroles.

- Jésus en quittant cette terre ne nous laisse pas démunis ! Il part après avoir fondé l'Eglise qu'il a instituée pour prolonger sa vie terrestre et pour poursuivre sa mission. Il a appelé ses apôtres à vivre très simplement avec lui la mission qu'il avait reçue du Père, il a veillé à leur enseignement notamment par des paraboles, il a envoyé ses disciples deux par deux pour répandre la Bonne Nouvelle sur toute l'étendue de la terre, il a institué des ministères variés pour favoriser l'évangélisation des peuples et il a envoyé l'Esprit Saint sur chacun d'entre nous. Aujourd'hui, deux mille ans après, l'Eglise continue le plus fidèlement possible sa mission de salut, malgré une longue histoire parfois chargée d'infidélité.