La recherche de la transparence est-elle une quête de vérité ? |
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Résumé (texte1 Stéphane Marcireau)
Le monde scientifique nous apprend à travers les équations et les théories que le fonctionnement de la matière et de la vie est explicable et compréhensible. En ce sens apparaît une exigence de transparence : toute chose, tout être, est sommé de se montrer à nu et d’être translucide puisque rien ne peut et ne doit échapper aux investigations de l’esprit scientifique. Peut-il cependant demeurer un lieu, hermétique, qui soit le siège de l’intériorité sans être celui de l’obscurantisme ? par Stéphane Marcireau (Texte 1) par Bertrand Parisot (Texte 2) par Loïc Buthaud (Texte 3) par Thomas Duranteau (Texte 4) par Anne Vinh (Texte 5) La recherche de la transparence est-elle une quête de vérité ? (Stéphane Marcireau) Le modèle jusqu’ici prégnant dans l’esprit scientifique semble être celui de la machine ou de l’automate, dont les mouvements sont prévisibles dès lors que l’on en connaît le mécanisme. Cette approche fait écho à Descartes et sa théorie des animaux-machines selon laquelle tous les êtres vivants seraient composés de tuyaux et de ressorts, minuscules, dont le mécanisme s’apparenterait à celui d’une « machine ingénieuse »... A l’image de ces ordinateurs transparents dont on découvre les circuits et l’ossature, la machine possède un fonctionnement que l’oeil du spécialiste connaît et anticipe : une formule d’auguste Comte révèle bien cette conception moderne lorsqu’il déclare « science d’où prévoyance, prévoyance d’où action ». Si la recherche de transparence semble logiquement s’apparenter à la quête de vérité menée par une certaine forme d’esprit scientifique, pouvons-nous cependant accepter l’extension de cette recherche à l’être humain ? L’enjeu de la transparence L’enjeu est de taille puisqu’il s’agit de préserver une spécificité humaine où l’homme posséderait un for intérieur, une singularité imperméable à toute emprise extérieure, imprévisible aux yeux de tout expert. Soyons plus précis encore : plutôt que de parler d’esprit scientifique, évoquons un « esprit de système » qui chercherait à tout saisir, à tout organiser selon l’idée que « tout ce qui est rationnel est réel » et que « tout ce qui est réel est rationnel ». Hegel incarnerait ici l’effort de rationalisation du monde dans une quête de vérité et de transparence. Il est difficile d’aller à contre-courant de ce grand philosophe sans sombrer dans l’irrationalisme, l’intégrisme religieux ou le mysticisme. Pourtant, pour qui veut résister et ne pas être considéré comme un rat de laboratoire dont on pourrait étudier le comportement, comme l’illustrait brillamment l’émission « Loft Story », il faut restaurer l’idée d’humanité, de singularité personnelle. Il faut ressusciter l’intériorité. Il faut ressusciter l’intériorité L’intériorité, telle la pudeur, se révèle comme une résistance, un choix de ne pas se livrer. Ainsi cette discrétion, cette rétention, constituent comme une caisse de résonance qui permet à l’individu de vibrer à lui-même et au monde. La vérité d’un être résiderait alors dans un certain hermétisme à autrui, en vue d’un épanouissement intérieur. D’ailleurs, la religion qui appelle à fermer la porte pour prier Dieu en son coeur n’invite-t-elle pas au déploiement de l’intériorité et au surgissement de l’individu ? Ruche ou société humaine ? Par conséquent, une société ou un monde qui voudraient tout exposer et saisir le fonctionnement de chacun de leurs représentants, s'apparenteraient à une ruche ou une fourmilière dans lesquelles aucun élément individualiste et rebelle n’apparaîtrait. D’ailleurs un comportement et une consommation universels ne sont peut-être possible que dans le cadre de cette disparition de la singularité et de l’intériorité. En conclusion Pour finir, rappelons qu’il ne s’agit absolument pas de dénigrer l’esprit scientifique, et encore moins les sciences humaines (sociologie, psychologie...) ou les sciences de la nature (biologie...). Il s’agit pour nous de conserver une spécificité à l’être humain. Or celle-ci se gagne ou se perd : l’homme n’est pas donné d’avance, il se construit et s’édifie. Ainsi, celui qui n’a pas su perdre de son temps, qui n’a pas gardé un jour, jalousement, une pensée secrète ou qui n’a jamais éprouvé la solitude, celui-ci n’a pas encore commencé à gravir la montagne de l’intériorité. Une montagne où peuvent résonner d’autres appels, d’autres échos. Peut-être est-ce dans ces hauteurs (et dans ces profondeurs !) que résonne la foi ? La recherche de la transparence est-elle une quête de vérité ? (Bertrand Parisot) Tout maître verrier le dira, c’est la transparence du vitrail qui permet à la lumière de lui donner vie. Ce que l’on ne manque en général pas d’interpréter comme : "la lumière (ou la vérité) ne passe que par la transparence." Faut-il pourtant l’entendre aussi sommairement, en oubliant que c’est parce qu’il est coloré, plein de contraste et de zones d’ombres que le vitrail peut se mettre à parler. On ne peut photographier un vitrail quand le soleil donne juste dessus. Transpercé par la violence de la lumière, il perd son identité au profit de celle de l’astre diurne. Transparent par la force des choses, il laisse surexposer la pellicule par une trop vive lumière. S’il faut une certaine transparence pour laisser s’éclairer toute scène de la vie, pour en conserver toute la vérité il faut pourtant en préserver les contrastes et les ombres. Ne l’oublions pas, le verre avant tout est opaque. La transparence tue la responsabilité Zéro défaut, voilà ce qu’exige la société mondialisée. Et quand il en subsiste, malgré tout, il faut alors exhiber des responsables, qu’il s’agisse de l’explosion d’une usine chimique tout aussi bien que d’un éclat sur la peinture d’une carrosserie de voiture ou de la chute d’un enfant du haut d’un toboggan dans une cour d’école. Cette recherche effrénée, pour ne pas dire abusive, de responsables, si elle a pour but initial de clarifier un enchaînement d’événements, va développer de nombreux travers. Le premier est, paradoxalement, une déresponsabilisation de ceux-là mêmes qui exigent la transparence au nom d’une vérité juridique, froide et impersonnelle. Car la justice de l’État est considéré maintenant comme intermédiaire neutre. Quand bien même cette désignation nette des responsabilités peut aider des victimes d’un drame ou leur famille à faire un deuil, il ne faut pas exclure que la victime elle-même puisse être en cause. La tendance des temps est trop souvent de laisser affirmer : " Quoi qu’il arrive, c’est la faute des autres (ou à pas de chance) " et de se laisser aller à des prises de risques inconsidérées. Excès inverse, la recherche effrénée d’une sécurité totale, qui conduit à fuir les postes à responsabilités de peur d’être mis en cause gravement au moindre incident, réel ou supposé. Combien de petites communes ont eu du mal récemment à se trouver un maire, combien d’enseignants évitent tout rapport privé avec leurs élèves (surtout petits) pour éviter les médisances... La transparence tue le mystère Mystère du Christ Qui de plus mystérieux, de plus étranger à la compréhension que le Christ, de par sa radicale altérité de Fils de Dieu ? Ce Dieu de l’Alliance qui, s’il se révèle aux hommes, n’en demeure pas moins le tout Autre, celui dont l’Arche demeure toujours entourée d’une nuée, qui n’est visité dans le Saint des Saints que par le grand-prêtre une fois par an. Et quand Pompée à son tour pénètre dans le sanctuaire, c’est pour découvrir... rien. Absence et silence, voilà le Dieu des Juifs, qui se retire pour mieux faire place à l’homme, à son identité et sa liberté. Jésus fait de même, qui donne des réponses apparemment déroutantes aux questions les plus simples (" Maître, où demeures-tu ? - Venez et voyez ", " Es-tu celui qui doit venir ? - Qu’avez-vous vu aujourd’hui ? ") ou même garde le silence, comme devant Pilate. Que de mystère pour celui qui prétend être " le chemin, la vérité et la vie " ! On peut pourtant le reconnaître comme le seul homme sui ait su être totalement transparent. Transparent au Père (1), par l’Esprit, qui lui fait dire à l’heure de l’agonie : " Non, pas ma volonté, mais ta volonté. ". Mais cette transparence n’est pas anodine, pour deux raisons essentielles : elle est réciproque (2), et surtout elle est consentie librement, offerte (" Ma vie, je la donne, mais nul ne la prend "). C’est dans ce don de soi, cet abandon à la lumière du Père que celui-ci peut se révéler à son tour pleinement, jusqu’au déchirement du rideau du Temple, qui marque qu’il n’existe plus d’obstacle entre Dieu et l’homme. De même, c’est en se rendant tout entiers disponibles à la volonté du Père que les apôtres témoigneront à leur tour du Royaume, par l’Esprit reçu (Ac 2). Mystère de l’autre et tentation du pouvoir sur l’autre L’homme est à l’image de Dieu, à son image et ressemblance, jusqu’à une part de mystère qui lui est aussi constitutive. Mystère à soi-même d’abord, tout autant que mystère à l’autre, au moins en une part irréductible qui est ce qui forge l’identité. Je ne peux exiger de l’autre totale transparence de son être ou de son âme, sans avoir en même temps la tentation de " mettre la main sur lui ", d’utiliser la connaissance que je puis en avoir à mon profit. Ainsi de cette terrible figure du mal chez Bernanos, ce monsieur Ouine qui manipule tout un village pour la simple jouissance de ce pouvoir de savoir mettre à nu le mystère des personnes et de le retourner contre elles. Considérer autrui comme transparent, c’est vouloir le réduire, car en estimant savoir tout de lui, il est inévitable de lui " coller des étiquettes ", l’enfermer dans une logique qui reste mienne, mais qui ne peut alors laisser place à sa liberté. Ce n’est pas accéder à la vérité de son être car cette attitude ne laisse pas de place à l’écoute véritable, à sa reconnaissance comme autre. S’il était même possible que quiconque soit transparent à mon regard, que pourrais-je alors voir en lui, sinon moi-même ? C’est donc ma propre volonté qui se fera jour en lui, malgré lui, à la seule satisfaction de ma volonté de puissance. En ce jour de brouillard matutinal, les ombres envahissent les moindres recoins de la terre, donnant aux choses les plus familières un air fantomatique. Les repères habituels sont chamboulés, jusqu’à l’aurore qui nacre de rose la chapelure nuageuse, et l’on commence à deviner des formes, un semblant de couleur ; voilà qu’un rayon perce et illumine un saule au bord de l’Anglin. Est-ce un rêve ? Retour au soir, entre deux camions, et qui remarquera ce même arbre maintenant perdu en bordure de prés immenses, banal. Invisible jusqu’au soleil déclinant qui vient lentement caresser les feuilles d’un pinceau doré et, effleurant l’herbe, redessine en guise de clin d’oeil ce paysage si souvent vu dans un reflet de la rivière qui s’irise avant de s’éteindre. Quelle est la vérité de ce coin de pays dans une lumière changeante ? Tous ces portraits, sans doute, sont vrais, comme tous les tableaux de Cézanne à la montagne Sainte Victoire. Mais de transparence, point, d’évidence, pas la moindre car tout sera à réécrire demain. Quelle est la vérité d’une âme, soumise aux mêmes changements, quelle peut être sa transparence, sinon celle d’un prisme : la lumière le traverse certes et l’on peut voir à travers, mais la raison même de son existence est ce rayon qu’il projette, illuminant le mur de milliards de couleurs. De la lumière de la vérité, l’âme restitue le spectre coloré, selon sa nature propre. La quête de la transparence est un spectre qui aurait oublié l'arc-en-ciel. Le prisme ne révèle son identité de prisme que s'il se donne à la lumière. (1) Cf. Jn 14, 7 s (2) "Nul ne connaît le Père sinon le Fils", voir aussi Jn 14, 10-11 La recherche de la transparence est-elle une quête de vérité ? (Loïc Buthaud) Introduction : la vérité comme lumière Nous considérons la vérité comme une pensée arrivant à saisir une réalité telle qu’elle est. La métaphore la plus classique et la plus universellement utilisée pour exprimer la quête de la vérité est la recherche de la lumière, si bien que le langage courant est imprégné de cette analogie : conscience éclairée, illumination de l’âme, raison lucide, intelligence lumineuse, les expressions familières ne manquent pas. L’image de la vérité comme lumière traversant les ténèbres de la raison et l’opacité de la matière se retrouve aussi bien dans le rationalisme moderne qui a ainsi baptisé son siècle de naissance que dans les premiers pas de la philosophie grecque, fuyant l’obscurité aliénante de la caverne pour tourner son regard vers la lumière solaire du bien. Dans le domaine théologique, la veritatis splendor (littéralement : lumière éclatante de la vérité) est également aussi fréquemment présente dans la foi au Christ-Lumière du monde ; ainsi, parmi tant d’autres références : "La nuit n’existera plus ; ils n’auront plus besoin de la lumière d’une lampe ou de la lumière du soleil, parce que le Seigneur Dieu les illuminera (...)" (Apocalypse XXII, 1). Si la vérité, profane ou théologique, rationnelle ou ontologique, a si souvent été pensée à travers les siècles comme lumière à atteindre, but lumineux éclairant l’existence, relevant les voiles de ténèbres dont la doxa ou le péché nous recouvrent, est-ce à dire que l’on peut inverser les termes de la proposition : "toute quête de vérité est une recherche de la transparence", et affirmer que toute recherche de lumière, de transparence peut se parer de la quête légitime de la vérité ? Si nous sommes d’abord dans l’opacité à nous mêmes et aux autres, peut-on (sommes-nous capable et avons-nous le droit de) désirer vivre une relation transparente à nous-mêmes et aux autres ? Pareil voeu ne relève-t-il pas plus de l’illusion que de la vérité ? Ne forme-t-il pas l’alibi d’une volonté de puissance ? I- La transparence de soi à soi : lucidité de rêve et obscure liberté Je peux douter de tout, sauf d’être. On connaît l’aboutissement de la recherche cartésienne de la certitude : "je suis, j’existe, cette proposition est vraie chaque fois que je la prononce ou que je la conçois en mon esprit" (Méditations métaphysiques, II). En quête de vérité, la seule pensée qui soit vraiment transparente à elle-même, transparence "claire", transparence "distincte", est l’évidence de mon existence. Je suis, je ne peux me penser que comme existant, mon existence est transparente à ma pensée, c’est-à-dire à moi-même. Si donc on cherche une première vérité transparente, à la suite de Descartes, c’est vers nous-même et non vers cette obscure matière dont les sens ne me disent que peu, qu’il faut nous tourner. "Mais je ne connais pas assez clairement ce que je suis, moi qui suis certain que je suis". Descartes poursuit sa quête de vérité plus loin que la simple certitude de son existence. La recherche de la vérité appelle ainsi une transparence non seulement de notre existence, mais encore de notre essence. Pour le dire autrement, nous ne pouvons évidemment nous satisfaire de la conscience d’être, nous voulons aussi avoir quelques lumières sur cet être que nous sommes. Ainsi se pose la question de l’identité personnelle, question universelle, question obsessionnelle des romantiques sur la scène des spectacles intérieurs (rêve chez Nerval, mémoire chez Proust, érotisme chez Baudelaire, hallucination chez Rimbaud, etc.). Nombreux sont donc les exemples où un effort introspectif tente de saisir comme en transparence l’identité personnelle. Deux grands domaines participent de cette quête : la littérature romanesque et la psychologie. On pourrait certes trouver antérieurement d’autres exemples de la quête de soi (le "connais-toi toi-même" de Socrate, les confessions de Saint Augustin), mais ils ne nous semblent pas motivés par la simple recherche de la transparence de soi à soi. A la question, la recherche de transparence de soi à soi est-elle une quête de vérité, nous voulons répondre que c’est une quête vaine et le plus souvent illégitime. Cette quête est vaine pour au moins trois raisons. Tout d’abord, l’idée de transparence suppose au moins un objet qui transparaît à travers, et un sujet à qui cet objet apparaît. Or, évidemment, la difficulté vient du fait que dans l’introspection l’objet à mettre en lumière est le sujet lui-même qui s’inspecte. Pour ainsi dire, il manque la distance transparente, l’espace éclairé par lesquels nous pourrions comme nous voir. Ce n’est donc pas tant nous-même mais la représentation que nous en avons que nous considérons alors. Or cette image est formée non par une raison lucide, mais par un narcissisme ancien qui tire ses racines de la prime enfance. Et il semble alors bien difficile de considérer cette image autrement que comme un certain idéal de soi, non comme l’idée juste de notre identité. De plus, pour pouvoir nous connaître en transparence, il faudrait que notre identité soit fixe, immuable, toujours identique à elle même, comme une idée. Or vouloir saisir par la pensée notre identité revient à vouloir saisir les reflets mouvants d’une eau fangeuse. Notre identité se forme et se transforme selon deux facteurs que sont le désir et la liberté, désir et liberté qui sont deux sources d’altérité. Le désir ne détermine pas seulement ce que nous désirons, mais nous-même qui désirons ; le désir définit le désiré en même temps que le désirant. Désirer cette richesse, cette femme, cette gloire, c’est être ce désir. Ne plus désirer cette richesse, cette femme, cette gloire, c’est ne plus être ce désir. Notre être se détermine par nos désirs qui sont changeants, qui se métamorphosent en nous métamorphosant. Le désir qui est notre être est constitutif de la contingence et de l’altérité dont notre être est frappé. La vitalité protéiforme du désir empêche ainsi toute transparence ; seules les eaux mortes laissent transparaître leur fond. La troisième raison de l’impossibilité de la transparence de soi à soi est la liberté. Je ne sais si en moi le désir est antérieur à toute liberté ou s’il la suit. Il reste que ma liberté, pour les mêmes raisons que le désir, rend vain toute volonté de se saisir en transparence. Même en évitant les excès de l’existentialisme, dès l’instant où je pose la liberté, je la pose comme la capacité de décider ; en ce sens, la décision engage non seulement l’acte, mais l’être qui le pose. Par suite, la liberté définit l’identité, non comme un biologiste définit une espèce, immuable, qui se reproduit à l’identique, mais comme une identité éphémère, contingente, qui ne tient que par le maintien de la décision. Ainsi la recherche de la transparence est vaine quand notre identité est prise dans une décision, un projet. Et elle l’est tout autant si nous pouvions ne pas être toujours engagé dans une décision. En effet, si, à l’image de Amiel, je tente de ne prendre aucune décision sauf celle de me décrire, ce n’est pas ma prétendue identité cachée, mon "fond" qui transparaîtra de l’indécision, mais au contraire le néant flou des possibles dont aucun ne sera réalisé, la transparence inutile de l’anonymat à soi-même. Ainsi la liberté déterminant l’être sans nécessité, elle rend aveugle tout regard introspectif à qui échappe l’éventail des possibilités identitaires. Quête vaine, la poursuite de sa propre transparence obscurcit le regard de celui qui en eut la prétention, jusqu’à parfois l’échec tragique, à l’instar de nombreux écrivains animés par le romantisme du projet introspectif. Quête vaine, mais aussi quête illégitime, au sens où la recherche de la transparence de soi à soi n’est peut-être pas animé d’un pur désir de vérité. Que ce soit dans la philosophie stoïcienne ou dans la doctrine freudienne, la mise en lumière de ce qui échappe à la lumière de la conscience à moins pour but la connaissance de soi pour elle-même que la maîtrise de soi. La finalité n’est alors pas spéculative, mais pratique, thérapeutique. Dans la doctrine psychanalytique classique, l’objectif n’est pas tant de "voir" à travers l’univers inaccessible du refoulé, objectif de toute façon absurde, mais de prendre conscience par les moyens indirects du rêve ou de l’association d’idées de ce qui dans l’inconscient empêche l’exercice souverain de la conscience (la névrose ou la psychose). Par suite, la recherche de la transparence n’apparaît légitime que dans le cadre thérapeutique, et dans la mesure infime où des éléments inconscient perturbent jusqu’à la douleur psychique la vie consciente. Mais la recherche de transparence n’est alors pas motivée par une quête de vérité. Ainsi nous pouvons conclure : le principe de la morale sociale : "il faut être soi-même" trouve peu de justifications, et la prétention de l’homme lucide sur lui-même n’a la valeur que du prestige usurpé. De ce qui vient d’être dit, on pourrait déjà conclure que l’impossibilité de se connaître entraîne l’impossibilité de se dire. Il reste cependant que le mensonge , la fourberie, la traîtrise sont réprouvés par la morale. Au contraire, la sincérité, qu’on peut définir comme la transparence de soi aux autres ou à un autre est d’abord perçue comme vertu. Et pourtant, cette même transparence aux autres est également considérée comme le vice d’un impudique dénuement. Aussi nous faut-il réfléchir à la question de la valeur morale que l’on peut attribuer à l’exercice de la sincérité. II- La transparence de soi aux autres : les mensonges de la sincérité et le pudique dénuement (1) Si la vérité n’a que peu d’émules aujourd’hui, on lui a substitué malgré tout son double subjectif, à savoir la sincérité, l’authenticité, comme un devoir éthique de transparence de soi vis-à-vis d’autrui. Autant dire que la rectitude morale de la parole ne tient plus dans son lien avec le monde et les autres mais en amont, dans l’accord avec soi, ou ce qu’on aperçoit et ressent de soi. L’idéal de sincérité, après les analyses faites, est évidemment ébranlé. Si l’on pose en principe la nécessaire sincérité, si l’on donne voix à tout ce qui est en nous, on ne dit plus rien du tout. Déjà parce que ce "nous" est, comme on l’a dit, insaisissable. Je n’aurais pas assez d’une vie pour décrire une seconde d’intériorité. Mais surtout, plus que l’infini, la sincérité engage à dire l’indéfini, l’apeiron, le non-définitif, le toujours éphémère. Si, au nom de la sincérité, la parole doit être l’écran transparent à travers lequel ma subjectivité doit se dire en vérité, alors, et par là-même, je ruine la possibilité d’une éthique de la parole, parce que l’indécision devient l’espace même de la parole. Le mal qui est en moi prête alors autant à se dire que le bien, l’essentiel a autant voix au chapitre que l’accessoire, le fugitif se fait entendre autant que le permanent. Je peux me dédire demain de ce que je disais ressentir hier. Au contraire, la condition de possibilité d’une parole en vérité est la limitation de la sincérité. La parole vraie annonce ce à quoi je m’engage, non les ambiguïtés de ce que j’éprouve. La parole éthique définit mon serment, sans exhiber les variations sentimentales. La parole ne trouve pas son sens dans l’indétermination illimitée de la sincérité, mais dans la limite d’une décision déterminée et du lien qui nous unit à son destinataire. Ainsi, la recherche de la transparence de soi aux autres n’est en aucun cas quête de vérité, mais à tout prendre un mensonge, parce que notre être réside plus en ce que nous choisissons intérieurement qu’en ce qu’intérieurement nous subissons. Par suite, si toute confidence est confiée, c’est-à-dire remise à la garde de l’autre, elle implique le discernement par lequel on choisit ce que l’on confie, et celui qui nous reçoit dans notre parole. En effet, le contenu de la confidence est déterminé par celui à qui elle est destiné, alors qu’une parole obéissant au principe de sincérité n’est déterminée que par celui qui la prononce. Le principe qui doit alors guider n’est pas la sincère recherche de la transparence, mais la vérité limitée d’une relation déterminée et de l’avenir de cette relation qu’elle rend possible. Manifester de la transparence entre soi et autrui n’est donc pas un chemin d’accès à la vérité, mais au contraire illusion sur soi, confusion sur autrui, trouble dans la relation. En revanche, la dimension éthique du rapport de soi à autrui implique certes un dénuement, mais qui laisse tomber les apprêts vestimentaires pour manifester la vérité de notre chair, c’est-à-dire son opacité. En d’autres termes, dire le vrai n’est pas tout dire. Il reste cependant un dernier mouvement par lequel on recherche la transparence, c’est justement celui qui nous amène à chercher, à traquer, "derrière" la visibilité du corps, cet autre qui s’y cache. III- La transparence des autres à soi : la quête du propriétaire Le corps révélation : la présence Le corps de l’autre n’est pas avant tout un objet, une masse, un volume quantifiable, tel que le verrait le médecin. Le sens du corps de l’autre est d’être le signe visible d’une personne, est d’être ce par quoi l’autre se rend présent à moi comme un autre moi, un alter ego, un sujet capable de dire Je, une première personne. Expliquons-nous. Les objets du monde ne sont signes que d’eux-mêmes. Voir un stylo ou une chaussure, c’est ne percevoir qu’un stylo ou une chaussure ; cela est assez évident. Mais voir un autre corps, c’est percevoir la présence d’une personne. Si quelqu’un entre dans la pièce, nous ne dirons pas : "Voilà un corps", mais "voilà quelqu’un". Le corps de l’autre révèle si bien la présence d’un autre sujet, est si bien ce par quoi l’autre se rend présent à moi comme alter ego, que la réalité du corps est même masquée par ce qu’elle montre. En effet, qu’est-ce qu’un visage ? Seulement un menton, plus une bouche, plus des joues, etc. ? Le visage est bien plus que la somme des parties qui le composent. Ainsi, on peut reconnaître en un coup d’oeil le visage de telle personne, tout en étant incapable d’en décrire les différentes partie. Combien pèse un visage ? Rien. Un visage ne pèse rien, il signifie, il révèle. Il révèle la présence de l’invisible, de cet être présent par ce corps, de cet autre Je, inquantifiable, incommensurable. Peut-être plus encore que le visage, le regard de l’autre est le signe, la révélation d’une présence autre au-delà de ce que je peux en voir. Aussi étonnant que cela puisse paraître, un regard est bien plus qu’une paire d’yeux. On le sent bien, croiser le regard de quelqu’un, ce n’est pas voir deux globes assez caoutchouteux, d’une blancheur laiteuse, avec un point noir au milieu entouré d’un rond coloré. Voir un regard, c’est spontanément voir au-delà des yeux celui qui me regarde. Ainsi Berkeley disait de l’œil qu’il était "comme une fenêtre ouverte sur le monde", fenêtre derrière laquelle l’autre est présent. Le visage comme le regard, notons-le bien, ne sont donc pas seulement ce qui traduit ou trahit des sentiments, des émotions, mais la présence de la personne elle-même. La place du corps dans l’amour prend ici une forme originale et fondamentale. Le rôle du corps est de révéler sans cesse l’être aimé comme une personne, à travers son corps, son visage et son regard. Et en même temps, cette révélation est fragile ; elle dépend de mon propre regard. Je peux toujours devant l’être aimé refuser cette révélation, et enfermer ce corps dans une parole : "Tu es toujours le/la même…" Tout à l’opposé le poète Paul Eluard chantait le regard de son aimée : "Le monde entier dépend de tes yeux purs, et tout mon sang coule dans leurs regards" (Paul Eluard, Capitale de la douleur, 1926, La courbe de tes yeux). Mais en même temps que le corps est révélation d’une présence, il est révélation d’une présence libre, libre de se donner, libre de se montrer, libre d’être vu. Le corps est révélation en même temps que voile. Le corps voile : l’absence Le corps manifeste une personne par le visage, le regard, mais une personne authentique, capable de choisir de se révéler ou non. Pour le dire autrement, le sens du corps est d’être révélation, non transparence. Le corps est ce derrière quoi toujours je puis me cacher, le voile opaque et imperméable derrière lequel l’autre ne peut m’atteindre. L’amour des corps, l’union charnelle peuvent ainsi aussi bien sceller l’amour des personnes, qu’être le signe de la solitude des amants. Comme Don Juan, comme la prostituée, nous pouvons donner notre corps sans pour autant nous donner dans et par notre corps. De nombreux couples souffrent de cette illusion que l’union des corps fera nécessairement l’union des âmes. Il y a toujours une distance entre ce que je suis et ce que je montre. Je suis plus ou moins présent à mon corps. Ainsi le corps révèle certes une présence, mais une présence toujours voilée, une présence toujours inatteignable, une présence jamais pleinement présente dans la transparence, bref une présence toujours un peu absente. Le rêve plus ou moins avoué d’amour fusionnel est la trahison de ce que le corps révèle : l’autre est toujours un autre, jamais pleinement connu, jamais pleinement vu, jamais saisi, toujours au delà de ce que je m’en représente. Encore une fois, nous avons toujours dans l’amour la possibilité de refuser ce sens que le corps révèle. Ainsi en est-il par exemple d’une certaine expérience du désir, comme volonté de saisir, de posséder l’autre, tout l’autre et pas seulement son corps. Le désir de transparence s’identifie alors à la quête d’une possession, au désir du propriétaire. Le narrateur de La recherche du temps perdu évoque cette expérience (Proust, Albertine disparue) : "Dans les yeux d’Albertine, dans la brusque inflammation de son teint, je sentais comme un éclair de chaleur passer furtivement dans les régions plus inaccessibles pour moi que le ciel, et où évoluaient les souvenirs, à moi inconnu, d’Albertine (…). Alors, sous ce visage rosissant, je sentais se réserver comme un gouffre, l’inexhaustible espace des soirs où je n’avais pas connu Albertine. Je pouvais bien prendre Albertine sur mes genoux, tenir sa tête dans mes mains (…).Je sentais que je touchais l’enveloppe close d’un être qui par l’intérieur accédait à l’infini." Etonnamment, Flaubert ne fait pas dire autre chose à Frédéric, quand ce dernier voit pour la première fois Madame Arnoux, sur une péniche descendant la Seine (Flaubert, L’éducation sentimentale) : "Ce fut comme une apparition (…). Jamais il n’avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni cette finesse des doigts que la lumière traversait. (…) Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé ? Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes qu’elle avait portées, les gens qu’elle fréquentait ; et le désir de la possession physique même disparaissait sous une envie plus profonde, dans une curiosité douloureuse qui n’avait pas de limite." Le désir de transparence est l’aveu même de ce que l’autre toujours nous échappe, en même temps que le désir vain de relever le voile, de passer outre l’opacité du corps. Le désir de possession dans l’amour scelle l’échec annoncé de cet amour. La jalousie n’est alors que le signe de la recherche chronique de la transparence. Voulant tout saisir de ce que le corps masque, la folie de la jalousie compense l’incapacité de fixer l’autre en transparence. En effet, sur quoi se fonde la jalousie sinon "sur ce scandale de l’identité apparente d’un être dont les sentiments et les pensées pourraient avoir changé du tout au tout sans que je m’en aperçoive. (…) Si le jaloux pense : " elle ne m’aime plus ", c’est qu’il a d’abord pris conscience du fait qu’elle pourrait ne plus l’aimer sans qu’il s’en aperçût. (…) La jalousie consiste alors à guetter en autrui la marque de l’inaccessible, à vouloir saisir les signes de l’insaisissable." (N. Grimaldi, La jalousie, 1993). La recherche d’une transparence de l’autre à soi n’est donc en rien quête de vérité, mais atteinte à la vérité de l’autre, viol de sa véritable altérité, ou, pour le dire en termes plus techniques, objectivation abusive de sa subjectivité. IV- La transparence politique : pouvoir légitime ou confiance blessée ? Si la quête de la vérité est de soi légitime, elle ne justifie pas la recherche idéalisée d’une transparence pure par laquelle nous nous verrions, et nous-même avec autrui. Mais, au delà du simple rapport à soi et à l’autre, la recherche de la transparence est un idéal qui a été pensé également au degré supérieur, celui de la société. En effet, les utopies politiques tracent souvent les traits d’une société transparente à elle-même, phantasme plus ou moins avoué comptant reproduire dans la cité des hommes le modèle de la communauté angélique. Un des fruits de l’histoire est de nous permettre de discerner dans les doctrines totalitaires l’inanité tragique d’un pareil vœu. Mais, trop occupés à juger des autres systèmes, nous oublions de regarder le nôtre ; or, force est de constater à travers les discours que là également la transparence devient de plus en plus une valeur éminemment politique, valeur présentée comme une condition d’exercice de la démocratie moderne. Cette recherche de transparence n’est pourtant pas bien sûr justifié par la quête de la vérité, mais comme un moyen de pouvoir (2). On a montré déjà combien rechercher la transparence en soi ou à travers les autres relevait plus de la volonté de puissance que d’une soif de vérité. De même aujourd’hui, si le politique doit être transparent sur ses actions et leurs coûts, c’est pour que l’électeur le surveille et le sanctionne ; si le dirigeant doit être transparent sur son salaire et son train de vie, c’est pour que l’actionnaire le surveille et le sanctionne. Qui a une autorité (maire, évêque, enseignant, cadre, juge…) doit, en étant transparent, perdre un peu de son pouvoir au profit de ceux sur qui s’exerce son autorité. Par là-même, instaurer le principe de transparence dans les relations hiérarchiques, c’est diffuser le pouvoir vers les sphères inférieures. Puisque notre réflexion porte sur la recherche de la transparence, nous ne nous interrogeons pas sur l’autorité qui fait des efforts de transparence, ni sur sa légitimité, ni sur l’hypocrisie que cette transparence peut-être masque, mais sur ceux qui recherchent cette transparence, l’exigent et en bénéficient. La difficulté qui me parait présente dans ce goût généralisé pour la transparence est qu’il ne semble pas le fait d’une quête de vérité, condition d’une justice sociale, mais le signe d’une défiance suspicieuse pour toute autorité, l’expression du désir d’exercer un pouvoir tout en refusant la responsabilité inhérente à tout pouvoir politique. La deuxième difficulté est que l’écran transparent entre pouvoir et "sujets" de ce pouvoir est principalement l’écran médiatique, écran justement déformant, parasité par d’autres quêtes que la vérité. Certes il est difficile de penser une démocratie sans communication entre le peuple et l’autorité, sans investigations journalistiques, sans liberté de la presse. Certes il est dur de faire l’apologie du secret et de l’opacité dans les cercles du pouvoir. Mais il me semble tout aussi absurde de penser la démocratie sans confiance entre dirigeants et dirigés, de penser la souveraineté populaire sans la responsabilité populaire. Sans doute faut-il louer la transparence et regretter ses excès ; mais je ne vois pas un critère limite permettant de discerner le juste milieu. (1) Voir sur ce thème : J. L. Chrétien, La voie nue, Les éditions de minuit, chapitre 9, Les prestiges pris à revers, p. 175 et suivantes. Nous nous en inspirons (2) Sur le rapport pouvoir/savoir, voir l'oeuvre de Michel Foucault dont c'est un des principaux thèmes. La recherche de la transparence est-elle une quête de vérité ? (Thomas Duranteau) Cette question met en parallèle deux notions qui n'appartiennent pas forcément au même champ lexical, aux mêmes connotations. Alors que la " transparence " renvoie à l'image symbolique concrète d'une présence matérielle qui ne cache rien, la " vérité ", elle, est un vocable abstrait dont il est difficile d'émettre une définition close, tant elle touche à l'absolu. Avec Pilate, il nous arrive souvent de nous retrouver devant l'interrogation : " Qu'est-ce que la vérité ? " (Jn XVIII, 38). Mettre sur le même plan ces deux éléments pose donc une correspondance entre un " tout voir ", " tout savoir " et la vérité. Cette correspondance, présentée ainsi, peut paraître évidente, mais creuse le problème d'une connaissance expérimentale totale comme source de vérité. Nous gardons en base le fait que l'homme est et se veut en quête de vérité. Pour les croyants, la vérité, c'est Dieu. Bossuet dit dans ce sens : " Dieu donc est la vérité, d'elle-même toujours présente à tous les esprits, et la vrai source d'intelligence " (Connaissance de Dieu et de soi-même). Jésus lui-même lance : " Je suis la voie, la vérité et la vie " (Jn XIV, 6). Ne pouvons-nous pas alors penser que la vérité s'est donnée à voir et à connaître complètement à travers la venue de Dieu dans notre histoire ? Jésus ne s'est-il pas donné transparent, lien total vers Dieu ? Non, car Jésus a conservé le mystère, en ce qu'il est aussi " tout homme ". Il se dit être d'abord la voie, le chemin puis " ensuite " la vérité et la vie. C'est la quête, la recherche qui est mise en avant par le Christ dans tout ce qu'elle comprend de doutes et de mystère. Ce dernier mot est vraiment au centre de nos propos. Son étymologie grecque (mustêrion) le renvoie aux cultes secrets, réservés à des initiés, mais le christianisme lui a donné le sens d'un secret inhérent dans le domaine de la foi. Interrogeons-nous sur la place donnée au mystère dans nos sociétés occidentales ? Soit le mystère est vu comme l'ensemble des choses que l'on ne comprend pas ou plutôt qui ne correspond pas à une " vie normale, heureuse et raisonnable ". On essaie alors de dépasser cela par une dite connaissance des mystères. Cela va du consultant d'un voyant pour connaître son avenir à la personne qui critique les médecins juste parce que son enfant est mort et qu'ils n'ont rien pu faire. Soit le mystère est perçu comme une magie due à l'ignorance, dont certains peuvent se servir pour exercer un pouvoir. Un " scientisme ", à vouloir tout rendre compréhensible et rationnel, a abouti à un tel constat. Les deux échappatoires qui ont été trouvées ont donc pour but la disparition du mystère absolu. Tout voir, tout savoir, comme si les choses se limitaient au décortiquement de chacun de leurs éléments, au fonctionnement de leurs particules. Tout voir, tout savoir, comme s'il pouvait être une finalité en soi de connaître l'étendu d'un autre individu par exemple. Grand fantasme de l'humanité ! Savoir vraiment ce que sont les autres, ce qu'ils pensent : fantasme, car c'est ce qui fait l'homme dans la peur et dans le retranchement sur soi. La transparence sur l'autre, comme moyen d'étendre un pouvoir que l'on ne peut détenir. Le Droit s'y perd, la science parfois s'y risque. Les religions comptent les points dans les limites floues d'un mystère à redéfinir. " Aaron et tous les Israélites virent Moïse, et voici que la peau de son visage rayonnait, et ils avaient peur de l'approcher. (…) Quand Moïse eut fini de leur parler, il mit un voile sur son visage. Lorsque Moïse entrait devant Yahvé pour parler avec lui, il ôtait le voile jusqu'à sa sortie " (Exode, XXXIV, 30, 33-34). Moïse ressort ainsi de sa rencontre d'ordre mystique avec Dieu et on peut être surpris du fait que le rayonnement de son visage fasse peur aux Israélites. Moïse met un voile sur son visage : l'image est ici claire d'une certaine cassure de la transparence. Le mystère, dans une juste mesure, se retrouve profondément lié à la confiance. L'un comme l'autre permettent une embrasure, un vide, une respiration comme autant de lieux possibles de liens libres et donc d'amour. La transparence est une communion manquée. " La vérité pour l'homme, c'est ce qui fait de lui un homme " dit Antoine de Saint-Exupéry (Terre des hommes). Nous pourrions ajouter que le mystère pour l'homme est ce qui lui permet de pouvoir dire cela et de pouvoir tendre à le vivre pleinement. La recherche de la transparence est-elle une quête de vérité ? (Anne Vinh) Qu'évoque, pour un homme du vingt-et-unième siècle, le concept de transparence ? Il semble qu'il soit perçu avant tout comme une valeur positive : il met en valeur l'aspect d'immédiateté, représente l'antonyme du secret, le synonyme de la vérité, et résulte du droit de tout savoir sur tout et sur tout le monde. Cette quête de transparence absolue est relativement nouvelle : on peut dire qu'elle remonte environ à une quinzaine d'années environ. Elle s'est manifestée tout d'abord en matière de politique, d'information, de sécurité, de société, puis elle s'étendit à d'autres domaines tels que les arts, les lettres, l'architecture, les biens de consommation. Mais cette transparence peut-elle être assimilée à une quête de la vérité ? Nous tenterons d'apporter une proposition de réponse à cette question très actuelle, en voyant tout d'abord quelles formes la transparence a pu prendre depuis qu'elle est un "must" et comment elle a pu insidieusement évoluer, dans la mentalité de nos contemporains, jusqu'à devenir un absolu vers lequel il fallait tendre, au risque de lui sacrifier d'autres valeurs, tout aussi essentielles peut-être. Ensuite, nous verrons quels domaines semblent encore résister à cette transparence et pourquoi, ce qui nous mènera à analyser les différences fondamentales entre ces deux concepts de transparence et de vérité. La transparence dans la société La "transparence" semble avoir supplanté, à notre époque, le terme de "vérité" : elle est recherchée par nos contemporains dans toutes sortes de domaines. Faisons un bref état des lieux… Le premier à remettre à la mode ce terme de "transparence" de manière spectaculaire fut Mikhaïl Gorbatchev, qui rendit célèbre le terme russe de "Glasnost", en 1985. Venant du Premier Secrétaire du Parti Communiste d'un pays à l'opacité absolue, protégé par un rideau de fer bien peu avenant, cela ne laissa pas de surprendre les Occidentaux. Inévitablement, la chute du mur de Berlin avait eu des conséquences inattendues sur le destin de cet homme exceptionnel, haï dans son pays, adulé par les Occidentaux. Bien vite, ceux-ci connurent un engouement inégalé pour cet homme qui avait révolutionné le plus grand pays du monde, ouvert une brèche entre l'Est et l'Ouest. Publier certains dossiers secrets du KGB démantelé, après avoir fait de la si redoutée Loubianka un moulin ouvert à tout vent, fut un geste courageux, mais aussi très inconscient, car il provoqua sans doute la chute de celui qui osa l'accomplir. Le monde entier se frottait les yeux pour vérifier qu'il ne rêvait pas ! Ce goût pour la transparence aura peut être pour effet de déclencher une certaine émulation en Europe et aux Etats Unis : de plus en plus d"'affaires" se font jour, dévoilant des malversations, des dessous de tables, des affaires de mœurs ou de corruption, sans oublier des crimes contre l'humanité, perpétrés il y a bien des décennies, et débouchant sur des procès. Personne n'est épargné : chefs d'Etat, ministres, hommes politiques de premier plan, multinationales, anciens tortionnaires -devenus des vieillards chenus- sont mis sur la sellette. Aucun détail n'est épargné sur la vie privée, la santé ou les exactions de ces hommes ou de ces entités. La transparence politique exige d'avoir les mains propres (voir l'opération mani pulite des Italiens) : des lois ont été adoptées récemment pour justifier l'origine du financement des partis. Par ailleurs, la société, afin d'accroître le sentiment de sécurité des citoyens, a considérablement développé l'utilisation de caméras de surveillance, non seulement dans les banques et les lieux à risque, mais aussi dans la rue. C'est là une forme de transparence de la vie privée du citoyen qui ne laisse pas d'évoquer ce qu'Aldous Huxley avait imaginé dans son 1984, et même si nous n'en sommes pas encore au point d'être surveillés par un Big Brother, certains s'élèvent contre cette atteinte à leur liberté individuelle. De même, le fichage informatique du citoyen par le biais de diverses cartes à puce (bancaire, de sécurité sociale, de commerçants), va dans le sens d'une transparence totale de la personne individuelle, non seulement vis à vis des autorités, mais aussi vis à vis des commerçants, qui parviennent à cibler ses goût pour lui faire des offres personnalisées à l'extrême. Ces mêmes commerçants, ainsi que toutes les marques, sont obligées à la transparence - plus ou moins réelle - Le rejet des colorants, des produits chimiques, le désir bien citadin de retour illusoire vers un "état de nature", a incité les industriels à leur proposer des des produits incolores, inodores et souvent sans saveur, dont l'apparente pureté rassurait. A cette transparence du produit correspondait bien évidemment aussi la transparence des étiquettes, à savoir -outre sa date de péremption- une annonce plus claire du prix au kilo ou au litre, de la composition du produit. Relative révolution dans la consommation, car jusqu'à présent, le client était souvent berné par des industriels ou des commerçants peu scrupuleux, qui profitaient de la situation pour "noyer le poisson", ou plutôt l'information, pour dissimuler des produits ou des pratiques peu avouables. Plus tard, dans les années 90, et jusqu'à nos jours, on passera de la transparence du contenu à celle du contenant, avec la commercialisation de vêtements et de chaussures transparents, de sacs ou de cabas transparents, censés montrer ce qui d'ordinaire est caché… La transparence dans la communication et les médias Le domaine le plus marquant, en termes de transparence, est celui de la communication, qui connaît une révolution sans précédent. Au fils des ans, on constate une tendance des médias à vouloir tout dire et tout montrer. A la télévision, l'engouement pour les émissions du type "Le jeu de la vérité", qui a pris de nos jours la forme, plus complexe, du reality show à l'Américaine (comme les émissions thématiques visant à mettre à nu la vie des gens, avec l'accord de ceux-ci), pour les spectacles dits "live", qui rendaient obsolètes les artificiels play-backs des chanteurs des années 70, afin de promouvoir des performances artistiques plus authentiques. L'exhibitionnisme naturel de certains trouva plus tard à s'exprimer dans cette quête de sincérité, de transparence. Le paroxysme de cette dernière en matière télévisuelle sera l'émission hollandaise, Big Brother, récemment adaptée en France, qui génèrera la violente controverse que l'on sait. En effet, l'enfermement pendant plusieurs mois de cobayes humains consentants dans un appartement, aussi grand soit-il, avec des caméras braquées sur leur intimité la plus banale ou la plus indiscible, a provoqué une polémique sur le thème de la transparence qui n'est pas prête de s'éteindre. L'individu, né autrefois de la découverte de l'intériorité et de l'espace dit "privé", conquis de haute lutte, semble de nos jours ne pouvoir se construire qu'à travers l'extériorisation. La séparation entre le visible et l'invisible disparaît pour forger une pseudo-authenticité. En effet, s'il est vrai que les personnes mises en présence dans ce jeu n'étaient soumises à aucune mise en scène, on ne peut oublier que le soi-disant "direct" n'a pas été pleinement respecté, et ce pour une simple question juridique : il est interdit de citer des marques à l'antenne, sous peine d'être taxé de faire de la publicité clandestine. La censure a donc transformé ce direct en faux direct… Mais le paradoxe est que ces personnes qui montrent tout, elles, ne savent rien de ce qui se passe à l'extérieur de leur lieu de vie. La transparence n'est qu'à sens unique. Cette transparence des médias va de pair avec celle qu'a adopté la presse, qui se délecte de révélations plus ou moins fabriquées, trafiquées. Les journaux et magazines à scandales veulent tout révéler, tout dire, mais à quel prix ? Combien de morts et de vies brisées ont-ils causé ? De plus, la presse a aussi une fâcheuse tendance à entraver la bonne marche de la justice ou, plus gravement encore, de la sécurité nationale ou internationale, en révélant des détails très dangereux, semant la panique (celles que causent le germe de l'anthrax ou le risque d'attaque terroriste depuis le 11 septembre en sont l'illustration flagrante) dans la population par des rumeurs fondées ou non fondées, dont les conséquences sont bien plus graves que celles des virus informatiques, car elles portent atteinte cette fois à la vie humaine et non plus à des biens matériels. Aux photos en gros plan (ou prises au téléobjectif) des paparazzi correspond l'envie soudaine de l'individu de sortir de l'anonymat en se montrant sur Internet, via une ou plusieurs webcams judicieusement disposée dans son appartement. La vie privée, banale, de l'individu lambda, fait curieusement les choux gras du public. Autrefois, seules les vedettes et les stars l'intéressaient ! Désormais, rien n'est caché qui ne doive être dévoilé dans un souci de transparence. Or cette transparence, fuie depuis toujours comme la peste par les célébrités, est ardemment recherchée par les hommes et les femmes ordinaires. Les plus timides créent leur "page perso" sur le Web, afin de dire quels sont leurs centres d'intérêts dans la vie. Les plus audacieux ou les plus exhibitionnistes exposent au cybernautes du monde entier la platitude de leurs existences. La littérature contemporaine commence à défrayer la chronique, et les romans ou les autobiographies impudiques (Houellebecq, Millet, etc.) sont légion. Cela constitue une poussée du déplacement des tabous : on peut montrer tout son corps, bien des choses intimes, mais on cache son cœur… Catherine Millet, ainsi, est une sorte d'anti-Princesse de Clèves, détaillant ses pratiques amoureuses sans vraiment dévoiler ses sentiments. Transparence et arts L'architecture elle-même se met de la partie, en utilisant de plus en plus le verre comme matériau de façade, pour les portes, les cloisons et les immenses baies vitrées, qui font certes entrer la lumière, mais abolissent la notion de vie privée, cachée : désormais, on vit au vu et au su de tout le monde ! Il n'est plus de mise de fermer les portes de bureaux, sauf si elles sont en verre. On abat les cloisons des appartements pour en faire des lofts, celles des bureaux individuels pour en faire des "bureaux paysagers" dans lesquels des dizaines de personnes doivent cohabiter dans le vacarme, au mépris de la sécurité et de l'efficacité. Le cinéma, lui aussi, se targue de pouvoir tout montrer : violence, sexe, rien ne nous est épargné, au titre de la transparence. Les plus audacieux des cinéastes ne sont pas des hommes, mais des femmes qui, sous prétexte de libération de la femme, se montrent plus violentes et plus indécentes encore, d'autant plus qu'elle savent qu'on ne les taxera pas de misogynie ou de vouloir réduire la femme à un objet de désir. Peu leur chaut de donner des idées aux délinquants, en montrant des scènes d'une rare violence (souvent perpétrée par des femmes au profil d'amazones destructrices), rabaissant l'être humain à l'état d'animal traqué, avili. Bien des criminels, interrogés sur l'inspiration de leurs actes, ont reconnu avoir vu des films ou des cassettes vidéo de ce type. Les jeunes, en effet, ont souvent du mal à distinguer la réalité de la fiction - dont la frontière est très ténue - et par la même occasion, le bien du mal. On peut évidemment s'interroger sur le bien fondé et les conséquences désastreuses d'une telle évolution du cinéma, dont le rôle, comme celui de l'art, devrait consister à donner une vision subjective et distanciée de la réalité, une interprétation plus ou moins onirique ou réaliste, et non pas de la reproduire à l'identique, mais tel n'est pas ici notre propos. Heureusement, la violence et le sexe ne sont pas les seuls avatars de la transparence dans ce domaine : le cinéma aussi a traité de manière humoristique, ces dernières années, ce thème plus "soft", mais très à la mode, de l'individu dont la vie est étalé à son insu sur la place publique, ou qui se retrouve à son insu la vedette d'une émission à une heure de grande écoute. Cependant, ce que les hommes et les femmes de notre temps qualifient de transparence, ne concerne encore que l'extérieur, l'apparent ! En effet, des tendances nouvelles se font jour, qui veulent montrer toujours plus, dévoiler davantage : on en vient à cette curieuse anthologie camescopique, où le fond de l'être, ce sont ces images projetées à l'extérieur de lui, et non plus son for intérieur, ses pensées profondes. Ainsi, au Château d'Oiron, une "installation" montrait, dans les années 90, une projection étrange sur des écrans de télévision : il s'agissait de l'étrange voyage d'une caméra endoscopique… Ceci, considéré comme une forme d'art, est dans la même veine que le travail qu'accomplira plus tard l'anatomiste Günther von Hagens, dont les écorchés "plastinés" - une technique unique au monde, qu'il a mise au point en 1974 - font le tour du monde depuis quelques années, dans l'exposition "Körperwelten", qui rencontre un triomphe égal à la polémique qu'elle soulève. Les muscles et les viscères des cadavres humains ou d'animaux sont désormais immortalisés dans un mouvement plein de vie. Il montre au public ce que seuls les médecins ont pu voir : ce qui se cache sous l'apparence extérieure de l'homme, de l'animal, sous leur enveloppe de peau. Il y a une vie sous la vie, une existence sous l'existence. Transparence et religion Certains domaines résistent à cette tendance actuelle de tout dire sur tout. La transparence n'est pas bonne pour tout ni pour tous ! Contrairement à une croyance des démocraties, la transparence n'est pas nécessairement ce vers quoi l'on doit tendre… La culture judéo-chrétienne est liée à la notion d'intériorité. Ainsi, le secret de la confession est essentiel, car il repose sur la confiance mutuelle entre le pénitent et le prêtre, qui reçoit cette confession au nom du Christ ! Le secret ne confère pas un pouvoir, mais une responsabilité : il n'est pas à lier avec le pouvoir, mais avec la notion de service. L'homme qui s'adresse au prêtre vient dans une démarche de réconciliation pour se mettre en accord avec la foi de son baptême. Le prêtre respecte le silence absolu de ce qui lui est confié ! En définitive, la seule transparence est celle du croyant vis à vis de Dieu, qui résulte de la cohérence entre l'idéal qu'il professe et la vie qu'il mène ! Le jardin secret de chaque personne et la nature de sa relation avec son Créateur sont déjà des domaines très privés, mais, a fortiori, son for intérieur, qu'aucune dictature ne pourra percer, doit rester une affaire entre lui et Dieu, avec parfois la médiation humaine d'un prêtre, au moment du sacrement de réconciliation. La médiation est précisément ce qui est important dans la foi chrétienne : Marie est implicitement considérée comme une médiatrice, comme celle qui montre le chemin vers son Fils, lequel est lui-même le médiateur des hommes vers le Père (Cf. les trois colloques des Exercices Spirituels de Saint Ignace, qui consistent à demander des grâces à la Vierge pour qu'elle les demande à son Fils, puis à son Fils pour qu'il les demande au Père, puis au Père lui-même). Tout ceci est donc tout à fait contraire au principe de transparence, qui rejette la seule idée de médiation. Jésus incite d'ailleurs ses auditeurs à aller prier dans le secret de leur chambre, à ne pas faire connaître leur jeûne, à faire l'aumône avec la plus grande discrétion, contrairement au Pharisien, qui a tout intérêt à étaler au grand jour sa vertu et ses pratiques, car il en est fier et veut se poser en modèle. Jésus, pour sa part, distingue bien la transparence de la vérité ! Le terme de "vérité" revient très fréquemment dans sa bouche. Il fut celui qui apporta la Vérité au monde : il est la "Vérité, le Chemin et la Vie", mais il ne prône pas la transparence, bien au contraire. Il parlait en paraboles et à mots couverts (le Temple détruit en 3 jours…), car le message qu'il voulait faire passer était destiné aux plus pauvres, aux plus humbles, et non aux sages et aux savants. Le sage Nicodème était même obligé de venir lui demander des éclaircissements, car il ne saisissait pas tout ! Le Christ n'était certes pas pour la transparence, qui est trompeuse et facile. La vérité n'est pas évidente à saisir, à comprendre, et il se félicitait que les sages et les savants n'y aient pas accès, tandis que les pauvres et les humbles le pouvaient. Jésus parlait souvent par paraboles, ce qui parfois irritait ses contemporains… C'est une forme de codage du message destiné à des personnes en mesure de le comprendre ! Jésus était donc tout, sauf un partisan de la transparence réductrice ! Ainsi, au début de sa vie publique, Jésus fait taire le démon qui possède un jeune homme, dans la synagogue de Capharnaüm, car celui-ci l'interpellait par la bouche de ce malheureux : "Je sais qui tu es : le Saint de Dieu" ! De même, Jésus, qui interrogeait ses disciples sur son identité ("Pour vous, qui suis-je?") et qui s'entend répondre par Pierre, dans une magnifique profession de foi, "Tu es le Christ", lui enjoint "de ne parler de lui à personne". Les seules personnes auxquelles il ait dévoilé sa réelle identité étaient ses disciples - et encore, seuls Pierre, Jacques et Jean ont été témoins de sa Transfiguration ! Eux seuls ont eu la révélation de sa véritable nature divine ! Mais cette Vérité, aussi éclatante que la blancheur des vêtements du Christ en haut de cette montagne, est difficile à soutenir du regard : sur les icônes orthodoxes, seul Pierre, éberlué, regarde Jésus s'entretenir avec Moïse et Elie, tandis que les deux fils de Zébédée sont prostrés à terre, comme autrefois Moïse devant le Buisson Ardent. Le Christ leur demandera, en redescendant, de taire ce qu'ils ont vu jusqu'à ce qu'Il ressuscite. A Pilate, qui lui demande s'il est le Fils de Dieu, Jésus se contentera de répondre : "C'est toi qui le dis !", le renvoyant à lui-même, ne lui laissant pas l'occasion de le prendre en faute. Cette vérité n'est pas bonne à dire au premier venu, surtout à qui n'est pas digne de l'entendre. Le mystère de la Résurrection, du tombeau vide, avec le linceul roulé à part, dans un coin, est une énigme de plus pour les apôtres. Toute la vie du Christ a été au service de la Vérité, mais il fallait la mériter, la gagner par un travail intérieur de dépouillement et d'ouverture à Dieu. Peu d'hommes en furent capables, même parmi ceux qui constituaient son entourage immédiat. Transparence et vérité Après avoir tenté de cerner la transparence, nous sommes à présent en mesure de la comparer à la vérité. Tout d'abord, elle semble plus facile à obtenir que la vérité. La transparence est d'ordre superficiel, tandis que la vérité se conquiert ou se reçoit au prix d'un long cheminement, d'une purification intérieure. Elle s'obtient facilement, rapidement, sans médiation, par un dévoilement du corps, des actions, des choses. Mais elle ne dévoile pas l'essentiel : l'âme, les pensées, l'éthique personnelle, la foi, les sentiments… Il suffit d'un peu d'exhibitionnisme, de naïveté, ou au contraire, de rouerie. On peut montrer ce que l'on veut bien montrer… La transparence serait donc, en ce sens, un simulacre de vérité. Les demandeurs d'emplois qui passent des entretiens dans les entreprises sont tenus de jouer le jeu de la vérité : on passe au crible non seulement leur curriculum vitae, mais aussi leur vie privée (des questions très personnelles leur sont posées), leur écriture (analyse graphologique), leur thème astral, leur physionomie (morphopsychologie, physiognomonie), et l'on a aussi recours à la numérologie. Tomber dans de telles pratiques n'est guère à l'honneur des employeurs, mais que peut faire celui qui refuse de s'y soumettre ? Connaître tous ces détails sur son futur employé vous donne-t-il pour autant la vérité sur lui ? Il est permis d'en douter… La transparence rassure, alors que la vérité inquiète, blesse, est dure à accepter. La transparence évoque la pureté, la sincérité, mais aussi l'absence de danger, et à ce titre, elle est prônée par nos contemporains comme une valeur essentielle. Elle rassure : ont peut vérifier instantanément ce que l'on veut savoir. En revanche, toute vérité n'est pas bonne à entendre : ainsi, les analyses génétiques de l'ADN ne se font pas à la demande des familles, afin de ne pas briser des vies en révélant la nature des secrets de famille. La vérité est libérante, mais peut aussi être parfois dure à entendre, à accepter. Il n'est pas aisé de la pratiquer dans certains domaines comme la santé : certains préfèrent ne pas connaître la vérité sur leur état de santé, parce qu'ils ne peuvent l'entendre. Un alcoolique anonyme qui reconnaît son alcoolisme devant ses compagnons d'infortune est déjà presque sauvé ! Quelle entreprise, qui pratique la transparence par certains côtés en publiant ses résultats et ses bilans, consultables par tous sur le Minitel, oserait annoncer longtemps à l'avance des licenciements en masse ? On ne peut imaginer un monde où les ministres des finances annonceraient une dévaluation la veille de celle-ci, où des chefs d'Etat dévoileraient clairement la nature de l'armement nucléaire dont il dispose et son emplacement. La société a besoin de secrets pour conserver sa cohésion. Dans le domaine économique, il y aura toujours du secret : les formules doivent rester secrètes sous peine d'être volées ; les brevets déposés sont là pour préserver l'industrie de l'espionnage. Le secret est un élément de la société d'aujourd'hui, il lui est nécessaire ! Il est normal que certaines choses soient cachées. On a trop tendance à faire du secret une absence de transparence: tout le monde n'a pas le droit à tous les éléments. C'est d'ailleurs un signe d'estime que de se voir confier un secret. C'est d'ailleurs, entre autres, sur le secret que sont fondées certaines professions comme les médecins, les psychologues, les banquiers (auxquels on demande, depuis peu, de lever certains secrets pour permettre de juguler l'extension du terrorisme et de la mafia, du blanchiment d'argent). Les banques et les paradis fiscaux sont mis sur la sellette… Reste à savoir si ceux-ci obtempèreront, car cela induit un grand bouleversement dans leur mode de fonctionnement, reposant sur le secret... On peut radiographier un cœur ou un cerveau, on peut les plastiner et les exposer, comme le fait Gunther von Hagens, en les préservant de la putréfaction, mais rien de tout cela ne livera leur secret profond, le for intérieur de l'âme humaine. On ne voit bien qu'avec le cœur, disait St Exupéry. La transparence peut certes aller très loin… Mais apporte-t-elle, pour autant, la vérité à laquelle tous aspirent ? En effet, ce jeu de poupées gigognes peut aller de plus en plus loin, mais il ne livrera jamais cette vérité, qui est certes une, mais dont les facettes sont multiples ! On peut mettre son corps à nu, se faire radiographier comme Hans Castorp, le héros de la Montagne Magique de Thomas Mann, qui, dans le sanatorium, échange son "portrait intérieur" (en fait, sa radiographie pulmonaire sur une petite plaque) avec sa bien aimée, Claudia Chauchat, comme on offrirait son cœur et sa personne de la manière la plus sincère qui soit. La nudité du sentiment, elle, n'est pas et ne sera pas dévoilée. De la même manière, l'homme moderne, censé n'avoir jamais autant communiqué, ne connaît pas même le nom de son voisin. Il dévoile tout de son intimité extérieure, apparente, sous couvert de jouer le jeu de la transparence, mais ne dévoilera jamais ses sentiments. On ne montre plus son cœur ni sa foi, de nos jours, sous peine de paraître suspect. Le problème, avec les sentiments, et la foi, c'est que ce sont des choses intangibles, impossible à prouver - sinon par les actes -, à filmer ou à photographier. Or nous sommes à l'époque de l'apparence reine : dis-moi comment tu t'habilles et je te dirai qui tu es… De nos jours, l'habit fait le moine ! La transparence est stérile et la vérité féconde. Elle n'apporte pas la vérité, ne mène pas à elle. Elle n'est qu'une illusion, un mauvais erzsatz de la vérité! Elle peut être un premier pas vers la vérité, mais ne peut se substituer à elle. Et il semble que la vérité soit pour tous, universelle, tandis que la transparence, elle, est à sens unique. Elle se transmet d'un groupe vers un individu ou d'un individu à un groupe, ce dernier cas étant le plus répandu. La vérité, celle que l'on recherche toute sa vie, est la vérité que les Russes appellent "istina", selon le principe aristotélicien de la vérité d'existence, et par opposition à la vérité subjective, vérité que chacun expérimente personnellement, et qu'ils appellent "pravda" (le titre du journal du même nom est l'exemple flagrant du peu de valeur de cette vérité-là !). On ne peut donc assimiler la recherche de transparence à une quête de la vérité, car ce sont deux démarches parallèles et qui ne se recoupent pas. |





