Qu'est-ce qu'une société juste ?




par Mgr Albert Rouet (Texte 1)
par Loïc Buthaud (Texte 2)
par Bertrand Parisot (Texte 3)
par Stéphane Marcireau (Texte 4)
par Jean-Yves Meunier (Texte 5)





Qu'est-ce qu'une société juste ? (Mgr Albert Rouet)


Il est des mots qui porteront toute leur vie, comme une tare congénitale, l'ambivalence de leur naissance. Ainsi en est-il " société ". Remontons la filière étymologique : elle est édifiante !

Société vient du latin " socius ". Le " socius " désigne le compagnon de chambre, la collaborateur d'un travail : l'associé. Le mot existe tel quel aujourd'hui encore.

Mais à " socius ", le latin indique deux mots ayant opportunément le même sens, celui d'associé. Fort bien. Mais suivons chaque terme (et " suivre " est ici exact).

Le premier " socius " s'attache au verbe " sequor ", suivre, accompagner quelqu'un. La racine du sanskrit donne un sens particulier, suivre, mais pour une activité que le verbe grec qui en découle aussi (épô) a conservé crûment : s'attacher à, préparer ses armes. Un accompagnement armé, militaire : une escouade, un commando, une milice, une patrouille. La confiance règne au sein du groupe, pas vers l'extérieur.

Le second " socius ", l'associé, désigne le compagnon. Il provient lui aussi d'une racine indo-européenne - peut être la même que le premier - pour nommer " le compagnon de guerre " : l'amitié, la solidarité au combat.

C'est donc ce mélange d'hostilité et de complicité qui a donné " société ". Tout comme du verbe latin " hostire " sont sortis hospitalité et hostilité, l'hôte et l'ennemi. Terrible ambigüité humaine. Elle rappelle comment le commandement " Tu ne tueras pas " vaut à usage interne du groupe pour le garder uni, mais pas à usage externe afin de le protéger. La survie exige l'alliance des membres de la communauté (sinon elle éclaterait en morceaux) et la protection parfois offensive contre les étrangers (sinon elle serait anéantie). Voilà le cœur de la société…

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Sur ce fondement, un peu contradictoire en ses effets, le terme de " société " développe un bruissement de significations, selon deux branches principales.

La première branche constate un état de fait et désigne un groupe comme tel : depuis le cercle, le club, la communauté, la compagnie… jusqu'aux synonymes les plus élevés : la civilisation, la culture, la nation…

La seconde branche reste fidèle à une signification active : le rapport établi entre personnes ayant quelque chose en commun, soit professionnellement (consortium, cartel, établissement, holding, trust…), soit socialement selon une hiérarchie (relation, caste, classe, gratin, gentry - " de bonne race " - clan…). Le mot " société ", surtout avec l'adjectif " bonne " ou " haute ", crée un hiatus, une séparation dans un corps plus vaste. L'acte social distingue. L'hostilité perce sous les convenances.

Il est vrai qu'entre l'état et l'acte, l'institué et l'instituant, un mouvement maintient sans cesse la vitalité de la société, soit pour la conserver soit pour la renouveler. Et il faut les deux ; le statisme étouffe, la révolution permanente essouffle.

C'est ici que se pose la question de la justice.

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Revenons un instant à hostilité et hospitalité : sous ce dernier vocable, se glisse la racine du verbe " potere " : pouvoir. Intéressant : il existe un pouvoir, peut-être caché, qui fait pencher la balance dans un sens ou dans l'autre, amitié ou inimitié. Or justice et pouvoir se conditionnent mutuellement. La justice oriente le pouvoir et le pouvoir met en œuvre la justice.

Qu'est alors la justice, non pas seulement exercée dans une société selon ses lois propres, mais pour qualifier cette société de juste ? Il serait tentant de lui faire jouer un rôle équilibrant entre l'entente interne à un groupe et les accords externes : les Romains ne nommaient-ils pas " lois " cette cohérence fondatrice et les alliances passées avec les peuples voisins ? Ainsi la justice tiendrait le juste milieu entre ce qui est établi et les forces innovantes. Elle compenserait le pouvoir des uns par les responsabilités confiées aux autres. Elle pondérerait la masse par la reconnaissance de libres associations…

Pour une part, cette vision est juste. Elle assure la survie d'une société par d'autres moyens que la violence. En cela, elle lève l'ambigüité du mot " socius " : elle le désarme, qu'il s'agisse d'armées ou de groupes de pression. Car elle fixe jusqu'où chacun, individu ou clan, peut s'avancer.

Toutefois, cette vision pèche par irénisme. Outre le fait qu'un tel équilibre soit difficile à trouver et encore plus à maintenir, elle désigne d'elle-même le seul endroit intéressant à occuper à et où s'installer : au point d'équilibre. Il n'est pas sans intérêt de rappeler que toutes les tyrannies s'emparent de ce lieu central ; d'où elles s'empressent d'édicter une justice à leur service, parfois même avec l'accord enthousiaste de la majorité du corps social. Ce fait pointe sur la question principale : qui dit ce qui est juste ? Quel est le pouvoir qui s'arroge le droit de le proclamer au nom de tous ? Les juristes mettent en forme et vérifient la conformité des lois avec les règles (constitutions…) qui encadrent la société, en démocratie tout au moins, grâce à la séparation des pouvoirs.

Mais il faut rappeler ici que l'acte qui fonde la démocratie n'est pas démocratique. Le peuple qui vote pour ce régime répond en fait à une proposition qui lui est faite et qu'il accepte. Cette proposition émane d'une personne, d'un groupe restreint. Elle finit par convaincre l'opinion de sa justesse. En ce sens, le premier signe d'une société juste est donné par l'acception d'une idée, d'une philosophie de la société, par le plus grand nombre des membres. En ce cas, est juste ce qui convient à la majorité.

La majorité peut varier… En fait, on reste toujours dans une conception de pouvoir, ici le pouvoir du nombre. C'est fréquent, mais c'est un pis-aller préparé par ceux qui peuvent justement le mettre en place. Les autres ? Ils suivent. Et l'on sort de la justice.

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Il conviendrait peut-être de raisonner autrement, en se demandant, par exemple, non pas " Qui dit ce qui est juste ?" Mais bien : " Qui ressent que c'est juste ? " Ceux qui établissent la justice parlent au nom des autres. Et ceux qui ne parlent pas ?

C'est le malade qui sait qui le soigne, l'isolé qui connaît son visiteur, le chômeur qui découvre son employeur. Celui qui a ne peut parler qu'à partir de ce qu'il a, donc il étend son empire. Par contre, celui qui n'a pas reconnaît ce qui est bon pour lui. L'in-juste (au sens de : celui qui ne définit pas la justice) reconnaît ce qui est juste pour lui, c'est-à-dire ce qui le fait accéder à un autre mode de participation sociale. De passif il devient actif.

La justice sociale, en ce cas, cherche moins à garder un équilibre, qu'à créer un mouvement, un passage, grâce auquel ceux qui sont à l'écart de cet équilibre, puissent intégrer l'acte qui constitue la société comme telle. Et ce n'est pas la cohésion sociale qui fait ici quoi que ce soit, mais la volonté d'instituer la société comme société humaine. La justice n'est pas un attribut posé sur une société achevée, une sorte d'ornement moral. Il faut commencer par admettre qu'une société humaine n'est jamais achevée. Elle est en devenir.

Ce qui est juste consiste à reconnaître ce fait et à agir en conséquence de manière responsable. Les républicains d'Athènes n'ont jamais pensé à demander l'avis de leurs esclaves. Malgré sa grandeur, Athènes fut injuste. Or les esclaves avaient certainement des choses à dire sur la justice de la société qu'ils servaient. Leur silence imposé mesure la justice qui leur était faite.

La justice commence par en bas : la formule est belle, mais non point sans inconvénients, car une société ne réalise sa cohérence et ne maintient sa survie que par des médiations qui ne viennent pas toutes d'en bas : industrie, commerce, agriculture, équipements, relations extérieures… relèvent aussi de la responsabilité d'une société. C'est dire que la société est une réalité systémique où chaque élément agit sur les autres. C'est leurs articulations qui comptent. Placer l'homme au centre - autre belle formule - reviendrait à arrêter l'histoire et à oublier les interactions politiques qui régissent les relations entre les médiations et les hommes.

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Par conséquent une société juste est celle qui s'efforce de le devenir, reprenant ainsi sous forme de force d'un projet politique ce que " socius " comprend toujours d'hostilité. La lutte devient intérieure : contre les laissés-pour-compte, contre les monopolisations, contre le statisme. C'est bien d'un combat qu'il s'agit.

Un tel projet demande certes que soit reconnue la fécondité sociale de chacun de ses membres, c'est-à-dire son apport à la marche de l'ensemble. Donc des moyens démocratiques d'expression. Il requiert tout autant que soient redistribués équitablement les produits de l'ensemble social. La justice se fait alors circulation. Pas en rond, mais vers l'instauration de plus en plus exacte de rapports humanisants entre les personnes. L'humanisation passe par la gestion des choses. L'avenir de l'homme est la voie de la justice.







Qu'est-ce qu'une société juste ? (Loïc Buthaud)


Pour répondre adéquatement au sujet, il nous semble nécessaire d'éviter deux écueils.
Le premier (mais est-ce encore nécessaire aujourd'hui de l'évoquer ?) consisterait à entendre le " qu'est-ce que " au sens d'une recherche de la définition idéale et pleine de " La société juste ", une société juste dans l'absolu : autrement dit une société en dehors de l'Histoire, littéralement sans histoire, une utopie et une uchronie. Ce genre de représentations parcourt l'histoire des idées de Platon jusqu'aux idéologies des XIXème et XXème. Ou elles ne sont qu'objet de discussion entre intellectuels et leur inefficacité alors les invalident. Ou elles deviennent projet politique, nécessairement révolutionnaire puisqu'elles se pensent contre la réalité des hommes ; ceux-ci payent alors cher de ne pas correspondre à l'idéal, les tragédies totalitaires en témoignent. Il faut donc entendre la question au sens aronien : qu'est-ce qu'une société juste possible ? Ce qui suppose de considérer la société comme une réalité en devenir, s'altérant, et la société juste comme projet dépendant de la situation sociale.
Le deuxième écueil serait d'entendre le mot " juste " au sens moral. Cela signifierait qu'une société juste est une société où chacun de ses membres est un homme juste, accomplissant son devoir moral. Ceci signifierait premièrement que ladite morale ne se discute pas mais est posée dans l'éternité d'un ciel transcendant ; deuxièmement que la société exclut de fait d'autres valeurs. Cela impliquerait enfin l'impossibilité de l'initiative individuelle, puisque dans une société fondée sur le devoir, tout ce qui n'est pas obligatoire est nécessairement interdit.
Par conséquent notre sujet doit à notre sens éviter le champ de la métaphysique et de la morale. La question qui nous est posée semble devoir plutôt être traitée dans le strict domaine de la politique, du droit et de la justice sociale, et singulièrement de l'articulation difficile des deux derniers domaines.
Une société juste ainsi semble en premier lieu être celle dont les lois protègent les libertés des individus ; non pas que nous considérions comme strictement universelles et définitives les déclarations des droits de l'homme conçues comme les principes originels et le cadre de l'élaboration du droit positif ; mais au sens où les doutes et remises en question du droit positif et de sa pratique ont progressivement permis au cours de l'histoire d'établir des droits fondamentaux de l'individu (expression, réunion, sécurité, présomption d'innocence, propriété…), et qu'à ceux-ci peuvent s'ajouter d'autres droits individuels (droit à la scolarisation, à la santé, au logement, à l'accès à la culture) au fur et à mesure du progrès de nos sociétés et des réalités auxquelles elles doivent faire face.
Corollaire de la précédente, une société juste est celle où le pouvoir politique est fondé sur ces droits individuels, c'est-à-dire désigné selon un processus démocratique dont nous connaissons tous les critères (élections, séparation des pouvoirs), et dont l'action est limitée par les droits des individus.
Nous posons donc qu'une société juste est une société civile indépendante d'un pouvoir étatique qui la sert, dans laquelle les individus se voient reconnaître des droits préservant leur liberté et leur pérennité ; en d'autres termes une société libérale.
La difficulté de cette conception est que dans les faits elle ne permet pas de résoudre un certain nombre de problèmes :

1- Le premier est qu'il est difficile d'imaginer comment une société libérale ainsi construite soit encore une société, c'est-à-dire une collectivité bâtie sur des liens d'interdépendance, de solidarité et d'identité commune. En effet, c'est une évidence, le développement du droit des individus renforce l'individualisme, atomise les personnes, morcelle l'édifice social.
A cette objection l'argument libéral consiste à considérer les liens entre les individus sur le modèle de l'échange et la forme du contrat, selon le consentement réciproque de libertés. En effet, la division du travail et des taches crée de fait des liens d'interdépendance (je travaille pour les autres, je bénéficie de leur travail) à travers des relations contractuelles (contrat commercial, de travail, d'association, etc.). Sur ce modèle peuvent s'établir d'autres contrats civils comme le contrat de mariage (échange dans le domaine des revenus, de l'affectivité, de la sexualité, etc.). Une société libérale n'est donc pas une société sans rapport sociaux ; au contraire, elle les suscite.
Cependant l'argument contractualiste semble insuffisant ; la condition d'un échange est que chacun juge que ce qu'il donne a moins de valeur que ce qu'il reçoit ; en ce sens, l'intérêt individuel amène à vouloir donner le moins possible et recevoir le plus possible. La relation d'échange, quand bien même elle crée une relation d'interdépendance, est donc toujours une relation conflictuelle, puisqu'on veut y voir primer son intérêt sur celui avec lequel on consent l'échange. Une société libérale porte en elle nécessairement une certaine violence.
De plus, la théorie libérale du consentement présuppose au minimum deux libertés égales ; or la liberté n'est pas un absolu dont chacun jouirait à égalité. La théorie seule peut imaginer une relation contractuelle réellement symétrique : les rapports humains sont des rapports de puissance, d'influence, de dépendance dans lesquels l'exercice de nos libertés peut être relatif ou altéré ; par exemple dans le contrat de travail, le plus souvent, le travailleur dépend plus de l'employeur que l'employeur du travailleur. Plus je suis puissant, plus je peux établir un contrat à mon avantage, contrat qui par la suite vient renforcer ma puissance.
L'individu reconnu dans ses droits ne peut donc être le fondement unique d'une société, qui plus est d'une société juste. Par conséquent une société juste semble impliquer, en plus des droits individuels, un fondement unificateur transcendant l'intérêt individuel, que celui-ci prenne la forme d'un contrat social originel, d'un projet collectif, d'un système de valeurs partagées. Ce fondement ne trouvera cependant son sens et son efficacité que si les individus le reconnaissent comme tel.

2- La deuxième difficulté que pose la conception d'une société qui se justifierait en se fondant sur les droits individuels est qu'elle considère la personne exclusivement comme individu rationnel à la recherche de la réalisation de ses intérêts individuels, se définissant par ses décisions et initiatives. Or rares sont les individus qui ne se sentent membre d'une société que par des liens juridiques de relations contractuelles. Au contraire, force est de constater que les personnes ont un besoin peu rationnel de se sentir membres d'une communauté culturelle avec laquelle ils partagent rites, valeurs, comportements, goûts, croyances et opinions, etc. De fait, le conservateur n'est jamais libéral, pressentant dans la société contractuelle la ruine des fondements culturels de l'identité collective (nation et partie, structure familiale classique, religion, morale sociale, récits historiques fondateurs, etc.) Les faits donnent d'ailleurs raison à ce pressentiment.
Cependant une société réellement juste est à ce prix, sauf à revenir sur nos principes de départ (pas de considération morale ni de conception d'une société idéale) et sur le respect de la liberté individuelle. Donc une société juste ne peut se fondre dans un particularisme culturel et national, si riche soit-il.
Il reste qu'une société juste doit donc tenir compte du besoin d'identité collective de pratiques sociales, de liens communautaires. Sa justesse, si ce n'est sa justice, en dépend. A l'inverse, une identité culturelle, qu'elle soit nationale, religieuse, ou autre, ne peut être le fondement d'une société juste. Il y a alors deux voies médianes possibles.
* Soit considérer comme un droit individuel le fait d'être membre d'une communauté culturelle ; ce qui signifie la charge pour l'Etat de protéger cette identité, voire de la promouvoir. En ce sens la laïcité à la française n'est étonnamment pas loin de cette conception libérale.
* Soit accepter, à côté des droits individuels, des droits collectifs ; considérer ainsi les églises, les associations minoritaires ethniques, les communautés sexuelles, etc. comme des sujets de droit à part entière, égaux entre eux mais distincts de leurs membres ; le pouvoir exécutif ou législatif devant ainsi agir pour établir cette égalité dans une politique de promotion sociale ou de discrimination positive.

3- Dernier point, mais sans doute le plus important, est la question de la justice sociale. Personne n'est pour l'injustice sociale, mais peu s'accordent sur ce qu'il faut entendre par justice sociale. Quoiqu'il en soit, c'est une tautologie, une société juste est une société où règne la justice sociale. Que faut-il entendre par là ? En aucun cas l'égalité, ni même la recherche par principe d'une plus grande égalité. La question de la justice n'est pas de savoir si elle consiste en ce que chacun ait ce qu'il mérite, mais dans la détermination de ce que chacun mérite. Or, nous l'avons vu, une société fondée sur les relations contractuelles des individus, si elle garantit les libertés de droit, renforce les rapports de force.
Prenons un cas typique. Sans être marxiste, il est évident que plus le rapport entre employeur et salarié est déséquilibré, plus le contrat de travail sert l'intérêt de l'employeur et moins il sert l'intérêt du salarié. Concrètement, cela signifie que l'écart entre la valeur du travail fourni et sa rémunération augmente. Ce qui va à l'encontre d'une société fondée sur l'intérêt individuel.
Ainsi, même dans une société libérale, la mission de l'Etat ne peut donc s'arrêter à la protection et à la promotion des droits individuels ; ou plutôt, au nom du droit des individus, la puissance publique a de fait une mission de justice sociale. Ce n'est donc pas au nom de l'égalité (sinon de droits) que l'Etat doit par exemple aider les travailleurs pauvres (par le code du travail ou la redistribution), mais parce qu'ils le méritent en tant que participant à la production de richesses. Ainsi, à titre d'exemple, l'accession à la propriété foncière des travailleurs pauvres nous apparaît comme un élément essentiel d'une société où la liberté théorique des individus ne se traduirait pas concrètement en " dépendance contractuelle " à l'égard de l'employeur.

Une société fondée sur les droits individuels n'est donc pas a priori une société juste, loin s'en faut. L'ensemble des difficultés qu'une telle société entraîne, comme nous l'avons posé, pourrait nous amener à remettre radicalement en question la société libérale, en essayant de trouver une société juste sous d'autres latitudes intellectuelles. Cependant trois arguments nous incitent à rester dans le cadre théorique de la société de droits individuels. Tout d'abord, aucune ne nous semble mieux garantir un tel espace d'initiative individuelle ; et je cherche depuis longtemps l'anti-libéral qui accepterait qu'on l'en prive. Deuxièmement, c'est la seule école de pensée qui s'est opposée aussi bien aux totalitarismes communistes, fascistes et religieux. Enfin, c'est le système qui convient le mieux au développement de l'économie de marché, économie qui permet le mieux d'atteindre une croissance économique forte, donc d'apporter les moyens d'une politique de justice sociale ambitieuse.





Qu'est-ce qu'une société juste ? (Bertrand Parisot)


Proposons-nous de grands exemples à inciter plutôt que de vains systèmes à suivre.
(Jean-Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse)

Actualité électorale oblige, la mode est au slogan. Pour une société juste, il en est un qui tient fort bien la corde depuis plus de deux siècles. Liberté, Égalité, Fraternité : beau programme en vérité ; comment ne pas croire que cette aspiration des Lumières qui a conduit la République Française depuis la révolution jusqu'à aujourd'hui, ne porte en germe la société la plus juste.
Juste en quoi, au fait ? Même si la tendance actuelle est au soulignement du sens pénal de ce mot, l'enseignant que je prétends être ne peut ignorer le lien avec le vrai et le bon : je cherche à faire ce qui est juste pour mes élèves, non pas en rendant justice, quand bien même la notation d'une copie peut prendre ce caractère tranchant, mais en cherchant à les faire grandir en les aidant à trouver ce qui est bon pour eux et à savoir réfléchir. À savoir construire leur liberté.

Justice ou justesse ?

" L'État se trouve de fait inévitablement confronté à la question : comment réaliser la justice ici et maintenant ? Mais cette question en présuppose une autre plus radicale : qu'est-ce que la justice ? " (1)
Dans nos visions de périodes dorées de l'histoire, nous gardons volontiers l'image d'une société guidée par un exarque éclairé répandant le bien dans son peuple en rendant la justice. Ainsi de Salomon et de saint Louis. Les tribunaux sont aujourd'hui engorgés par un nombre croissant d'affaires. Signe que la société éprouve un plus grand besoin de justice ? Une soif de reconnaissance officielle de leurs blessures ? Et pourtant les jugements rendus ne manquent souvent pas d'être contestés, surtout lorsqu'ils vont, bien que dans la stricte application de la loi, à l'encontre du ressenti des victimes.
La justice recherchée n'est donc pas tant celle d'un système de règles appliquées aveuglément, que celle pour la pratique de laquelle le nom de Salomon est resté : ce n'est pas cette pratique qui l'a distingué, car tous les rois étaient juges dans leur peuple, mais la sagesse de ses arrêts. Sa justesse de vue et de jugement. La justice est le rendu d'un jugement, la justesse est l'atteinte d'un équilibre dans l'établissement de la vérité, entre les parties et dans le but de faire grandir chacun en humanité. Ainsi voit-on aujourd'hui se développer la médiation avant jugement, ou pour éviter celui-ci ; avec plus ou moins de succès, mais l'esprit en est reconnu : écouter les parties pour les aider à entendre l'autre, à avancer ensemble vers une solution satisfaisante pour tous. Celle qui sera perçue comme choisie avec justesse.
La société juste n'est donc pas celle dont où la justice est systématiquement rendue par un jugement, mais où l'équilibre des intérêts se trouve, grâce au développement des relations humaines plutôt qu'un système légal qui ne peut de toute manière tout prévoir.

De l'égalité…

L'égalité entre tous les hommes est reconnue comme fondée en droit, par la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme. Du moins potentiellement. Quant à la réalité des choses : quelle égalité la société assure-t-elle entre un enfant de sans-papiers né en banlieue parisienne et un fils de cadre ? " Celui-là voit mûrir ses nombreux sillons ; celui-ci ne possède que les six pieds de terre prêtés à sa tombe par son pays natal. Or, combien six pieds de terre peuvent-ils fournir d'épis de blé à un mort ? " (2) Le déterminisme social existe et la construction d'une société fondant son droit sur l'égalité nécessite de le combattre d'abord.
Et même si l'égalité parfaite ne peut exister, le devrait-elle ? Songeons un instant à ce qui pourrait l'assurer : seul un tiers aveugle se pourrait de l'imposer. Cela suppose des structures indépendantes des hommes, ou des hommes sans conscience, appliquant froidement les règles établies (l'école obligatoire jusqu'à seize ans, et un collège unique pour éduquer suivant un même moule ; égalité devant l'impôt, et l'indispensable Johnny reviendra résider en France…). " Un fonctionnaire est fait pour fonctionner ", ai-je entendu un jour. Les mises en garde contre un tel système ne manquent pas : " L'État s'en empare [du nouveau-né] : le voilà maître absolu de l'être spirituel comme de l'être organique. L'intelligence et la conscience, tout dépend de lui, tout lui est soumis. Plus de famille, plus de paternité, plus de mariage dès lors. Un mâle, une femelle, des petites que l'État manipule, dont il fait ce qu'il veut, moralement, physiquement, une servitude universelle et si profonde que rien n'y échappe, qu'elle pénètre jusqu'à l'âme même. " (3)
Parce que l'homme est humain, que chacun est différent de son voisin, les demandes, besoins, comportements face à la société seront toujours différents. Aussi les réponses de la société doivent-elles être absolument inégalitaires. Il ne s'agit pas d'être inique, bien au contraire de faire preuve de justesse : répondre à chacun selon ses réels besoins et capacités. Traiter les personnes en parité de droit, en développant des relations adaptées aux situations particulières, dans le sens d'un épanouissement de la personne et des relations au reste de la société : j'appelle cela l'équité. J'accepte de payer plus cher mon chocolat, mes bananes ou mes légumes choisis au marché parce que je sais que le surcoût sert au développement de petites coopératives qui permettent l'amélioration de la vie de dizaines de personnes, ou simplement pour assurer un revenu décent aux agriculteurs locaux, sans qu'ils aient besoin de primes au rendement incitant à l'emploi excessif de polluants. Voilà deux exemples de commerce équitable, l'un labellisé, l'autre non.

…à l'équité

Le principe posé de s'affranchir de l'égalitarisme, se lèvent deux écueils. Qui peut assurer cette équité ? Attribuer ce rôle à un Etat ou une quelconque institution requiert de lui concéder un savoir et un pouvoir considérable sur chaque individu, à chaque instant de son existence et ne peut que faire retomber dans le piège décrit par de Lamennais, Chateaubriand (4). Ce programme relève plutôt de la responsabilité de chaque personne.
Mais ce peut être alors la porte ouverte au plus cynique des libéralismes, les plus riches s'attribuant toujours plus pour " assurer les frais de représentation liés aux fonctions " ou toute autre excuse débile, ne laissant à la masse que le minimum de survie. Mais c'est tout le contraire de la responsabilité, qui passe d'abord par un regard sur l'autre, un regard qui cherche à faire grandir ; par la recherche de l'intérêt de l'autre avant le sien. Mais n'est-ce pas là une définition de l'amour ?

Une Fraternité qui se nomme Charité

Comme la fraternité de la devise républicaine constitue un garde-fou de l'égalité, le garant de l'équité est l'amour, l'agapè, dont le pape traduit l'action par " exercice de la charité ". En établissant la Charité comme composante essentielle de la justice sociale , en tant que signe du lien humain, i.e. souci de l'autre, il remet à sa vraie place ce qui est le vrai fondement et permet la vie en société : l'amour de l'homme et la reconnaissance de sa dignité. " L'amour sera toujours nécessaire, même dans la société la plus juste. Il n'y a aucun ordre juste de l'État qui puisse rendre superflu le service de l'amour. Celui qui veut s'affranchir de l'amour se prépare à s'affranchir de l'homme en tant qu'homme. (…) L'affirmation selon laquelle les structures justes rendraient superflues les œuvres de charité cache en réalité une conception matérialiste de l'homme : le préjugé selon lequel l'homme vivrait " seulement de pain " est une conviction qui humilie l'homme et qui méconnaît précisément ce qui est le plus spécifiquement humain. " (5)

L'utopie d'une société juste présuppose donc en premier lieu la Charité, que la société laïque héritière de la Révolution nomme Fraternité au risque de la réduire : c'est le souci de l'autre et en particulier du plus petit qui est libérateur - par amour, non un souci de l'autre pour soi, pour se donner bonne conscience ou faire reluire son image ou son ego - par la mise en œuvre de l'équité.
Troquant le slogan des frontons de nos mairies pour un autre, je dirais plutôt, allant des causes aux conséquences : Charité, Équité, Liberté.


(1) Benoît XVI, Dieu est Amour, Bayard - Cerf - Fleurus-Mame 2006, § 28a
(2) M'attendant à ce que Carole nous livre une savante exégèse de La Cité de Dieu, j'ai renoncé - comme d'habitude, d'ailleurs - au soutien de la philosophie pour enrichir mon texte, mais non à celui de la littérature. Ainsi, une fois allègrement passées les deux mille premières pages des Mémoires d'outre-tombe, on trouve des merveilles de réflexion politique qui montrent combien Chateaubriand était un visionnaire, nonobstant son royalisme indéfectible. Il faudrait citer l'intégralité du chapitre 6, livre XLIV, voire les chapitres 3 à 7. Pour la présente citation : livre XLIV, ch. 3, La Pléiade Gallimard, Paris 1950, tome II p.919.
(3) Abbé de Lamennais, Du Passé et de l'Avenir du Peuple, cité par Chateaubriand, p.927
(4) ibid. p.927 : " Maintenant quelques mots plus sérieux sur l'égalité absolue : cette égalité ramènerait non seulement la servitude des corps, mais l'esclavage des âmes ; il ne s'agirait de rien moins que de détruire l'inégalité morale et physique de l'individu. Notre volonté, mise en régie sous la surveillance de tous, verrait nos facultés tomber en désuétude. (…) L'égalité complète, qui présuppose la soumission complète, reproduirait la plus dure servitude ; elle ferait de l'individu humain une bête de somme, soumise à l'action qui la contraindrait, et obligée de marcher sans fin dans le même sentier.
(5) Benoît XVI, op. cit. § 29b





Qu'est-ce qu'une société juste ?
(Stéphane Marcireau)


La question d'une société juste, voire d'un ordre juste a été abordée explicitement dans le cadre de la campagne pour les élections présidentielles françaises. Mais n'y a-t-il pas un paradoxe profond à aborder cette question ? Si une société est un ensemble de citoyens (société vient de " socius " signifiant compagnon) qui partagent si ce n'est le même pain du moins un désir de vivre ensemble, on pourrait penser que les conditions d'égalité et de liberté sont déjà réunis… Sinon il ne s'agit plus d'une société mais d'une simple communauté nationale. Nous commencerons donc par cerner pourquoi la communauté est injuste avant de montrer les conditions qui permettraient de rétablir la justice et donc de façonner réellement une société.

De l'impossibilité de parler d'une société injuste

Nous pourrions rapprocher deux expressions : " être en bonne société " et " être en bonne compagnie ". Nous retrouvons le lien entre la société et le compagnonnage qui suggère le fait de partager les mêmes conditions d'existence. Dans la définition du pacte social, Rousseau déclarait s'ailleurs que " chacun se donnant tout entier la condition est égale pour tous, et la condition étant égale pour tous, nul n'a intérêt de la rendre onéreuse aux autres " (Du contrat social). Si l'un des membres de la société rompt ce principe d'égalité et s'attribue des privilèges alors le pacte social et la société volent en éclat. Par ailleurs on remarquera dans cette citation qu'avec l'égalité réside le principe de ne pas faire porter aux autres des charges, c'est-à-dire des devoirs et des obligations, que l'on refuserait soi même de supporter. Il nous semble donc qu'une société a pour fondement la justice et qu'elle disparaît lorsque celle-ci s'évanouit.
La notion de " société injuste " n'est pas suffisamment pertinente et nous préférons utiliser celle de " communauté injuste ". Ainsi, le maître et l'esclave constituent une communauté dans laquelle il n'y a pas d'égalité. D'ailleurs, nous rappelle Christian Delacompagne dans " Une histoire de l'esclavage " (Livre de poche), dans la société grecque ancienne, le terme " enfant " était le terme quotidiennement employé par le maître s'adressant à l'esclave. L'esclave est ainsi celui qui n'est pas autonome et qui ne différencie pas le juste et l'injuste. Par conséquent l'esclave suit le maître car il est incapable de s'inscrire dans une société d'hommes libres.

De l'actualité de l'esclavage

Des communautés humaines ont accepté l'esclavage en leur sein, aussi bien en Orient qu'en Occident. Cependant l'esclavage perdure, mais sous des formes plus prédatrices et destructrices et Delacompagne attire notre attention sur l'essor de la prostitution infantile et sur le développement du phénomène des " enfants-soldats ".
Une communauté peut souffrir l'injustice alors qu'une société ne le peut pas. Remarquons que lorsqu'il y a des réunions de toutes les nations on parle de "communauté internationale " et non pas de société internationale, ce qui suggère que l'on sait que des inégalités existent et persistent au sein de cette communauté.

Nous voyons qu'une société s'appuie sur la présence de personnes qui se considèrent d'égale dignité et qui ne s'exploitent pas. Une société ne peut accepter qu'une partie de ses membres en asservisse une autre partie. Une fraternité semble alors incontournable.

La présence de l'enfant dans la société

L' "enfant" ne désignait pas seulement l'esclave mais aussi le petit homme qui était incapable de parler. Alors où se situe la différence entre l'esclave et l'enfant ? Une société n'est pas constituée que d'adultes libres et responsables, il y a aussi des " jeunes ". Or ceux-ci sont considérés comme des citoyens en puissance au sens où on leur accorde la possibilité de croître et de se transformer. Une société saine est alors celle qui prépare son renouvellement et qui éduque ses enfants pour qu'ils puissent être adultes et responsables et prendre leur place dans la société. A cet égard, rappelons que l'on qualifiait de " société d'ancien régime " une société qui comprenait la présence d'un roi et de sujets, de privilèges et de servage et où les charges et les postes étaient affectés en fonction de la richesse et de la naissance. Dans cette société d'ancien régime, la plupart des adultes étaient considérés comme des enfants, incapables de se conduire… La société était en ordre : pyramidale et cloisonnée... La question d'un " ordre juste " peut ainsi se poser…

S'il te plaît, dessine- moi une société ?


La notion de société semble de l'ordre de l'horizon vers lequel on essaie de tendre malgré les erreurs et les difficultés. Les obstacles sont nombreux parmi lesquels la bassesse et l'imperfection humaine. Cependant l'être humain possède la faculté de dessiner un idéal qui peut inspirer ses actions… politiques par exemple…
Une société possède une organisation, une structure mais ce qui caractérise une société c'est de permettre la transformation des individus et des structures. Qu'il s'agisse des enfants, des adultes, des nationaux ou des étrangers tous sont considérés comme respectables et ayant la même dignité. Rappelons que la notion de respect contient celle de distance et qu'il n'est dès lors plus possible de mettre la main sur l'autre pour l'exploiter et l'asservir.
Accepter l'autre c'est accepter aussi l'imprévu et par conséquent l'évolution de la communauté humaine.
Ajoutons plus prosaïquement que l'éducation des esprits et des intelligences fonde la société. Il s'agit d'apprendre la fraternité et de saisir fondamentalement la valeur de la personne humaine mais aussi de permettre aux individus de développer leurs capacités et de pouvoir accéder à tous les postes en fonction de leurs compétences et de leur travail.
Une société dynamique est donc celle qui se renouvelle en donnant à toutes les générations les outils (spirituels, intellectuels et matériels) pour être libres. On pourrait imaginer qu'une société se fige, s'immobilise et cesse de se renouveler, ce que pourrait nourrir un certain nihilisme. Dans ce cas, une société peut mourir et se transformer en une simple agglomération de communautés.

En conclusion : qui est mon prochain, avec lequel je formerai une société ?

La victime de l'esclavage ou de l'exploitation peut être un enfant comme un adulte, un étranger comme un semblable. Dans tous les cas, il y a le refus du partage (et donc du compagnonnage) et disparition de la société. La société advient lorsqu'on admet une égale dignité entre les membres et que l'on donne à ces membres la possibilité d'être libre. Le rôle de l'éducation est alors fondamental et déterminant. Parce qu'elle est temporelle, la société humaine évolue mais cette évolution doit être le fruit des interactions entre des individus libres et non le résultat d'une poignée de privilégiés même éclairés. Il y a un risque mais c'est le risque qui consiste à responsabiliser les hommes et à les affranchir des tutelles.






Qu'est-ce qu'une société juste ?
(Jean-Yves Meunier)

Thème de campagne d'une candidate à l'élection présidentielle 2007 en France, il eut été intéressant de l'interroger sur la définition même de cette expression. Nous avions jusque là plutôt l'habitude d'adosser à " société " l'adjectif " organisée " du fait de la définition même de la société : assemblage, union, association d'individus. Sans organisation, la société se désagrège et perd sa raison d'être. Et cela suppose un ordre. Ce qui ramène à une précision de la problématique : qu'est-ce qu'un ordre juste ?
Il est reconnu à cet adjectif " juste " de nombreuses qualités sémantiques mais il n'apparaît pas moins qu'adossé à " ordre " (plus qu'à " société " d'ailleurs), il entraîne une sorte d'adoucissement, comme une pondération de ce qui pourrait être perçu comme trop fort, trop brutal ou trop arbitraire.

Pendant longtemps, l'idée d'ordre élaborée par les platoniciens et reprise par Augustin revêtait un sens très positif. L'ordre était le Tout et par définition englobait tout : " Qu'y a-t-il, à ton avis, de contraire à l'ordre ? Rien. Comment en effet une chose peut-elle être contraire à celle qui comprend tout et contient tout ? " (Augustin : De l'ordre, I, 6, 15). Cet ordre extérieur peut être considéré comme l'ordre cosmique auquel rien n'échappe et qui ne peut être nié. Mais l'ordre se construit aussi intérieurement en présupposant une hiérarchie. Non pas une hiérarchie conservatrice mais une hiérarchie de la tolérance et de la richesse où tous les êtres, même les plus humbles et les plus inutiles en apparence, ont leur place. Pour Augustin, cet ordre est indispensable parce que le monde n'est pas parfait : " Là où toutes choses sont bonnes, l'ordre n'existe pas, car il règne alors une égalité absolue, qui ne requiert nullement l'ordre. " (De l'ordre, II, 1, 2). Ce n'est donc pas une fatalité mais plutôt une nécessité. Seul dieu, être parfait, est au-dessus de l'ordre. Et cet ordre est beau et bon puisque provenant de la volonté de Dieu. Il est facteur de paix et soutien de la vie morale. Chaque degré de la hiérarchie (selon le triptyque croissant : être, vie et intelligence) se doit de se soumettre à celui qui lui est supérieur et soumettre celui qui lui est inférieur. Mais contrairement aux stoïciens, cet ordre n'a rien d'immuable. Une dynamique du mouvement est possible permettant à chaque être de s'élever dans la hiérarchie des degrés et donc de se rapprocher de la sphère divine.

Dans cette conception de l'ordre, l'adjectif " juste " devient quelque peu redondant surtout s'il est compris comme ce qui a de la justesse à savoir qui convient parfaitement, qui s'adapte bien à son objet, qui est tel qu'il doit être. En ce sens, l'ordre juste rejoint les philosophies stoïciennes et extrême-orientales selon lesquelles chacun doit se contenter de la place qu'il occupe dans la société. Ce n'est pas du fatalisme mais plutôt une forme de résignation sereine et humble. Il va de soi que des sociétés de type totalitaire ou formée de castes se réjouissent d'une telle conception de l'ordre juste. A travers ces exemples de sociétés, nous sommes amenés à penser qu'un ordre peut autoriser voire favoriser des injustices flagrantes telles que l'esclavage, l'absence de liberté de la presse, exécutions sommaires d'opposants politiques… L'ordre peut donc être injuste. Et par extension la société elle-même. C'est le cheval de bataille des révolutionnaires pour qui tout ordre est par nature injuste. Faut-il alors, à l'instar des anarchistes, préférer le désordre ? Pascal Heisserer (professeur agrégé de philosophie) sur le site Technologies du langage (http://aixtal.blogspot.com/) nous livre son approche : " si l'on part du principe que la réalité chaotique et désordonnée ne profite qu'aux plus forts (les plus riches et les plus puissants), le désordre, source d'inégalités et de violences doit être considéré comme l'ennemi, l'allié objectif de ceux qui créent et se nourrissent des injustices. Il convient, dès lors, pour créer du lien social, de la cohésion et de l'harmonie de combattre le désordre, c'est-à-dire de corriger les déséquilibres. " Devons-nous ainsi condamner sans restriction le désordre ? Ce dernier peut comporter des aspects positifs : il est parfois la phase indispensable entre deux états d'ordre ; il est le terreau fertile de nombreuses créations. Combattre le désordre peut parfois se réduire à entériner un ordre injuste ou pour le moins demeurer dans un conservatisme sclérosant.

La frontière entre un ordre considéré comme juste et un désordre jugé injuste est donc fort ténue. La difficulté principale est de placer le curseur au bon endroit (au juste milieu), curseur qui ne doit pas être fixé une bonne fois pour toute. C'est une question de remise en cause et de rééquilibrage incessants. La société n'est pas juste en tant que telle, elle tend à le devenir grâce aux efforts redoublés de ses membres. L'organisation qui la forme, qui la soutient, doit se garder des extrêmes et inventer des garde-fous. Au risque sinon de tomber d'un côté dans le maintien d'un ordre dépassé et emprisonnant ; de tomber de l'autre côté dans un désordre déstructurant et vain. Entre ces deux extrêmes, la société doit assimiler une meilleure compréhension de la justice. Ce qui est juste est alors ce qui est légitime, fondé, justifié. L'ordre reçoit sa pertinence de lois, de religions ou d'une volonté forte de vivre ensemble. L'ordre n'est plus ce Tout autonome mais plutôt un moyen, un cadre dont sa légitimité dépend de plus haut que lui. L'ordre peut donc être changé en vue de l'obtention d'une société plus juste. Seul un renversement de situation peut rétablir le cours normal des choses : c'est un juste retour des choses qui se produit et qui annule une injustice. La justice se doit d'intégrer du désordre pour amener l'ordre à sa pleine maturité.