Y a-t-il de l'intolérable ? |
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Du moment où l’on "regarde" l’autre, n’est-il pas possible de tout comprendre et donc de tout tolérer. Or le croyant en approchant l’absolu peut entrevoir l’existence du bien, du mal, et de l’intolérable. Le dialogue avec le monde profane et laïc permet certainement d’éviter tout fanatisme. Mais comment élaborer une morale commune au croyant et à l’incroyant ? par Jean-Luc Cravéro (Texte 1) par Stéphane Marcireau (Texte 2)
Quand j'étais petit, ma maman me disait qu'il faut être gentil avec les autres et surtout ne pas les mécontenter par un intérêt inopportun. Chacun vit sa petite vie dans sa petite maison de banlieue au jardin entouré de haies ; un cocon douillet dont il ne sort jamais de papillon. Chacun fait ce qu'il veut et je n'ai rien à dire, il n'y aura pas de conflit parce qu'il n'y a plus de relation. Toutes les opinions sont respectables, chacun est dans le vrai même si j'estime que moi seul ai raison. Et me soupçonner d'indifférence est intolérable, je suis simplement cool. Bon, c'est vrai que je n'aime pas les étrangers, trop différents, les beaufs - mais comment peut-on bien les aimer?- les politiques, tous forcément corrompus, les fascistes, ces salauds, les intellectuels aux ongles sales, les patrons, ces exploiteurs. Je dois certainement en oublier... Mais j'interdis à quiconque de me juger. D'ailleurs, tous ces gens qui critiquent tout le temps et qui prêchent la tolérance sur tous les tons dans toutes les langues, c'en devient lassant, agaçant. Enfin, ils ne peuvent pas s'occuper d'eux mêmes ? Et ce pape qui se mêle de dire comment je dois faire l'amour il ferait mieux de partir à la retraite, gâteux qu'il est. Non, contrairement à ce que vous pensez, la tolérance est une vertu que je pratique assidûment; à certains moments je frôle même la sainteté.
Quoi, voilà quelqu'un qui ne demandait rien à personne, qui vivait honnêtement et bien sagement dans son coin en respectant le code de la route, peut être aussi par peur du gendarme mais cela ne me regarde pas. Et le sort, ce Dieu aveugle bête et méchant, s'acharne sur lui alors qu'il y a tant de salauds qui paradent, comblés par la vie!. Il n'y a pas de justice ma bonne dame, c'est scandaleux et intolérable. Il m’est donc tout simplement impossible de tolérer ce monde, il me faut rétablir la justice, devenir Zorro ou Superman. Mettre au pas les méchants et défendre les petits, les faibles, les victimes, quelle jouissance ! A la fois sensation de ma toute puissance et vengeance de tout ce que j'ai subi. Mais voilà, cette souffrance de l'innocent est un problème sans fin, c'est comme un tonneau percé que l'on cherche en vain à remplir. C'est épuisant. L'espèce humaine est décidément impossible à éduquer, et ingrate qui plus est.
C'est révoltant et le grand responsable en est l'Autre par excellence : Dieu. Ce Dieu qui ne se conforme jamais à mes représentations marquées par mon expérience humaines ( Dieu père ou mère, dieu frère ou ami, Dieu époux ou épouse, Dieu juge, horloger, jardinier ou ingénieur...). Ce Dieu qui ne parle pas , qui ne vient pas se justifier, convoqué pourtant à son procès pour non assistance à créature en détresse. Ce Dieu paraît-il créateur qui tolère un monde empli de mal et de souffrance, qui ne fait pas les choses parfaitement, qui ne m'aime pas tel que, moi, je voudrais être aimé. Alors, il me reste la révolte, détruire cet autre qui ne me respecte pas. Mais cela ne me rend pas heureux; c'est comme tuer un co-détenu, cela ne me fera pas sortir de cette cellule où nous sommes tous enfermés sans remède. Condition humaine-prison. Je peux aussi me plonger dans le désespoir et me détruire au lieu de détruire l'autre. Mais le troupeau humain continuera sa marche historique en passant sur mon cadavre, aveugle et insensible à mon sort; je n'aurai été qu'une bulle d'énergie tôt éclatée et rejoignant les cimetières vagues de l'obscure mémoire de l'Humanité. Quant à Dieu, ce qui est frustrant, c’est que je ne peux l’atteindre pour exercer mes représailles.
Je plane, j'oublie, je jouis, et plus dure est la chute. La réalité est vraiment trop triste, je veux remonter en avion... plus haut, toujours plus haut. Seulement tout ça est assez vain, qui plus est incompatible avec la lucidité et l'amour propre. Somme toute, je crois que le moins intolérable est de rester stoïque. Beau capitaine voguant sur les flots de la vie, seul maître à bord, et qui accueille tempêtes, naufrages et rencontres avec la même égalité d'humeur et le même courage. Après tout, la vie peut aussi être souriante. Dans ces conditions, je me refuse à prier Dieu quand ça va mal. Je ne veux pas qu'il puisse exploiter mes difficultés en se posant comme sauveur. Et puis, je ne vais pas m'abaisser à rejeter un Dieu absent et silencieux ou à soutenir qu'il est mort, ce serait perdre de l'énergie et en rester dépendant. Je veux vivre dans la dignité, une dignité que je me serai forgée moi-même.
Qui peut bien se permettre de me tirer de mon néant pour me considérer sans chercher à m'utiliser ? Pour simplement me donner ce verre d'eau, ce sourire, ce conseil, cette opportunité qui m'apparaissait impossible à espérer l'instant d'avant. Et puis cet étranger a le mauvais goût de ne rien me demander en échange, de ne pas vouloir être payé, c'est proprement insultant. C'est intolérable... jusqu'aux larmes... jusqu'à cette certitude qui fait son chemin vers mes entrailles: C'est possible, je peux compter pour quelqu'un, quelqu'un peut perdre du temps à s'occuper de moi. C'est intolérable mais qu'est-ce que c'est bon ! Oh certes cela ne m'amène pas à ne faire plus qu'un avec ce quelqu'un en une fête continuelle et orgiaque. Je reste bien confronté à ma solitude radicale d'être humain. Mais dans cette solitude, je ne suis plus seul, j'ai un père ou une mère en condition humaine. Et une solitude habitée est moins lourde à porter. Là je peux reconnaître un Dieu attentionné qui travaille en complicité avec un frère ; une puissance de bonté agissante se révèle à moi sans pour autant que tous mes caprices en soient satisfaits.
Parce que garder le soleil reçu bien à l'abri d'un coffre fort serait intolérable. J’ai besoin de partager. Parce que j'ai souffert et que j'ai été rejoint, visité dans cette souffrance. Parce que je veux tisser une autre relation avec Dieu, faite de complicité dans la lutte pour créer l’homme. Parce que l'autre qui erre dans la nuit et le brouillard déclenche en moi une compassion : En le voyant, en l'entendant, je suis remué jusqu'au fond de mes tripes, je me sens à nouveau abandonné, affamé, jugé... Je me découvre, comme dit la Bible à propos de Dieu, des entrailles de mère et je suis saisi d'une envie d'enfanter par l'écoute, la bienveillance, la miséricorde. Et plus si l'occasion s'en présente. En dehors de toute morale culpabilisante ou d'un besoin de justice vengeresse, aider l'autre à être debout devient ainsi pour moi une exigence vitale.
Y a-t-il de l'intolérable ? (Anne Vinh)
L’intolérable est avant tout une affaire de personne. L'affectivité, le vécu, l'éducation reçue conditionnent fortement les réactions de chacun. La violence qui éclate parfois dans les banlieues résulte souvent d'une révolte née d'un sentiment d'injustice profond, d'incompréhension. La moindre parole, le moindre regard, le moindre geste, peuvent être perçus comme des agressions intolérables et déclencher une réaction d'une violence inattendue, et pousser à l'affrontement, voire au meurtre. L'ex-enseignante que je suis n'ignore pas combien il faut peser ses mots lorsqu'on doit réprimander un élève agressif et en situation d'échec scolaire. Par ailleurs, un jeune à l'honneur chatouilleux peut tuer pour laver ce dernier dans le sang. J'ai encore le souvenir inoubliable d'un élève cuisinier, toujours en butte aux railleries de ses camarades, qui avait un jour sorti de sa mallette de couteaux (car le choix en matière d'armes blanches ne manque pas, dans une école hôtelière) un grand couteau aiguisé, avec l'intention évidente d'occire un de ses camarades, qui l'avait humilié pendant le cours précédent en le barbouillant de chapelure ! Il s'en est fallu de peu pour que le cours ne se termine par un meurtre… La vengeance immédiate et violente est souvent la réponse de certains de ces jeunes blessés dans leur amour-propre, qui ne conçoivent de laver leur honneur que dans le sang. A l'heure de la démission parentale en matière d'éducation, il est insoutenable de rencontrer un adulte qui vous résiste, qui vous pose des barrières infranchissables, des limites à ne pas dépasser. Nous sommes à l'ère du "tout, tout de suite" et du "moi d'abord. Le "non", l'interdiction, le reproche ou la sanction sont intolérables, au même titre que la moquerie ou l'insulte. Comment, dans ce cas, participer à la construction de la personne humaine, quand toute attente, toute règle, toute remarque est vécue comme une agression, une ingérence dans les affaires privées, une aliénation de la liberté absolue que l'on s'est octroyé aux dépens de celle des autres ? Cette tâche si noble me paraît ardue, voire utopique, surtout dans certains établissements à risque, où des élèves armés agressent et tuent parfois des enseignants parce qu'ils ont le sentiment (fondé ou non) qu'on leur a manqué de respect, chose intolérable ! J'en veux pour preuve la triste cohorte des enseignants déprimés, suicidaires, qui viennent grossir chaque année les contingents des maisons de repos de l'Education Nationale et des asiles psychiatriques surpeuplés. Eux aussi ont un jour atteint les limites du tolérable.
Outre la perception individuelle, il va de soi que la différence des cultures est souvent à l'origine de l'intolérance. En effet, l'intolérable pour un asiatique n'est pas nécessairement identique à celui d'un européen… Les codes de politesse régissant la vie de tout groupe socio-culturel, maîtrisés au sein de ce même groupe, s'ils sont transgressés par une personne extérieure à lui, génèrent un sentiment d'intolérabilité, d'agression. Demander son âge à une personne dès le premier contact peut sembler extrêmement incongru et choquant à un Occidental, mais c'est absolument essentiel pour un Asiatique, car cette information doit lui permettre de trouver l'appellation la plus convenable pour son interlocuteur. L'âge de l'interlocuteur est décisif, car il induit une marque de respect à porter à la personne la plus âgée. Il existe par exemple en vietnamien des appellations différentes pour une femme plus âgée (ba), une femme plus jeune (chi), une jeune fille (co), une enfant (con), un homme plus âgé (ong), un homme plus jeune ou un jeune homme (em), un enfant (con). Il importe donc de se situer soi-même par rapport à son interlocuteur : une même personne pourra être appelée em par moi et ong par quelqu’un d’autre. Se tromper d'appellation est un manquement grave à la bienséance, voire une insulte à la personne, par conséquent, une telle attitude relève de l'intolérable. Inversement, d'aucuns en Europe considèrent une telle question comme une indiscrétion absolument intolérable, une intrusion dans la sphère privée. Toute personne occidentale bien élevée sait pertinemment qu'il ne sied pas de demander son âge à une dame, par exemple… En revanche, le fait pour une personne de ne pas se présenter au téléphone est perçu en Occident comme une grossièreté insupportable, tandis qu'en Asie, il est tout à fait impoli de se présenter, et encore plus grossier de demander à son interlocuteur de dire qui il est ! L'intolérable peut parfois se loger dans les gestes les plus anodins : les Occidentaux attendris qui caressent la tête d'un enfant au Vietnam commettent sans le savoir un acte sacrilège, donc intolérable : sa tête appartient à ses ancêtres, elle est sacrée. Heureusement, les Asiatiques sont de nature très réservés, pacifiques et n'exprimeront pas leur hostilité ou leur violence : ils se contenteront d'être intérieurement choqués et horrifiés par cet acte pourtant innocent. D'ailleurs, perdre la face en criant sa révolte ou sa haine est encore plus intolérable ! De ces quelques exemples, il ressort que la définition de l'intolérable en matière de savoir-vivre est une véritable gageure. J'ajouterai pour finir qu'elle l'est d'autant plus qu'elle varie non seulement en fonction du continent, mais aussi du pays d'origine : ainsi, les règles de savoir-vivre qui ont cours au Vietnam, en Chine ou au Laos ne sont pas, loin s'en faut, celles du Japon : la vie entière de ses habitants est codifiée à l'extrême, jusque dans les moindres détails. Pour s'en convaincre, il suffit de lire le livre d'Amélie Nothomb, Stupeur et Tremblements, qui décrit le rejet absolu auquel est condamné quiconque a le malheur de ne pas se conformer aux règles ancestrales de la bienséance et du respect de la hiérarchie.
La tolérance est le critère le plus souvent invoqué en matière de religion : force nous est de constater qu'elle est quotidiennement mise à mal par les intégristes de tout poil, partout sur la planète : les musulmans indonésiens, majoritaires, massacrent leurs frères chrétiens ; les Serbes orthodoxes n'ont poursuivi qu'un but : l'élimination systématique des Bosniaques musulmans ; catholiques et protestants se sont opposés en Irlande une guerre sans merci pendant des décennies ; les frères ennemis juifs et arabes, pourtant tous fils d'Abraham, se s’entre-déchirent ; le Pakistan musulman se sépare de l'Inde hindouiste ; les imams Iraniens lancent une fatwa sur un écrivain britannique dont il jugent qu'il mérite de mourir pour ses écrits blasphématoires, l'obligeant à vivre caché et traqué pour le reste de ses jours ; aux Etats-Unis, certains lobbies d'obédience protestante, au nom du droit à la vie… sont prêts à tuer des médecins pratiquant l’avortement. En Occident, l'exemple le plus souvent cité de l'intolérance religieuse est celui de l'islam. Or, comme le souligne très justement l'écrivain libanais d'origine melkite, Amin Maalouf, dans son remarquable ouvrage, Identités meurtrières, il apparaît que les Chrétiens se sont comportés par le passé de manière infiniment plus intolérante que les Musulmans. En effet, tous les musulmans d'Espagne et de Sicile ont "disparu, tous jusqu'au dernier, massacrés, contraints à l'exil ou baptisés de force". Pourtant, à l'heure où les Chrétiens ont beau jeu de critiquer le prosélytisme de l'islam, son intolérance, il est bon de rappeler objectivement, avec cet écrivain qu'on ne peut accuser de collusion avec les musulmans – il reconnaît être "effaré par ce qu'il voit et entend aujourd'hui dans le monde musulman" –, que ces derniers ont fait preuve à l'égard des Chrétiens d'infiniment plus de tolérance. Il rappelle que "l'islam avait établi un protocole de tolérance à une époque où les sociétés chrétiennes ne toléraient rien. Pendant des siècles, ce protocole fut, dans le monde entier, la forme la plus avancée de coexistence." Les Chrétiens constituaient même la majorité de la population dans une ville comme Istanbul, au siècle dernier… Pour mesurer un peu jusqu'où allait cette tolérance, pourrait-on seulement imaginer aujourd'hui que les musulmans soient majoritaires dans notre pays, et que notre vie soit rythmée non plus par les cloches des églises, mais l'appel du muezzin ? On se prend à rêver que les chrétiens (déjà si divisés en de multiples branches), les juifs, les musulmans apprennent un jour à cohabiter pacifiquement, mais l'intolérance religieuse relevant de sensibilités épidermiques, tous s'entre-déchirent.
Jésus a toujours librement su, quand cela s’imposait, transgresser les interdits, choquant délibérément ses contemporains, prisonniers de la Lettre et de la Loi – ceux-là mêmes qu'il traitera de « tombeaux blanchis »… Se rendre à l'invitation du collecteur d'impôts Matthieu, dont il fera plus tard son disciple, sauver de la lapidation la femme adultère - en renvoyant au passage toute l'assemblée à un sérieux "examen de conscience"-, laisser une prostituée baigner ses pieds de ses larmes, les essuyer de ses cheveux et les inonder d'un parfum de grand prix, fréquenter les publicains et les pécheurs, guérir des malades un jour de sabbat, pardonner les péchés, chasser les marchands du Temple, parler à une Samaritaine peu recommandable en plein midi, sur la margelle d'un puits, faire la louange des petits et des humbles, et… appeler Dieu son Père : tels furent quelques exemples de ce qui mit à mal les limites du tolérable de ses contemporains ! Toute sa vie fut consacrée à la transgression des tabous, des règles sclérosantes. Il ne s'agissait pas chez lui de provocation à l'état pur, mais d'une volonté de faire réagir les hommes de son temps, de les amener à réfléchir sur l'essentiel. Par l'amour inconditionnel et universel (donc intolérable pour le peuple élu, qui ne frayait pas avec certaines catégories de la population, certains peuples), qui régissait toute son existence, faisant fi des origines sociales et des religions, par le sacrifice librement consenti de sa personne à l'heure de sa Passion, Jésus-Christ est par essence celui qui a voulu faire éclater la notion d'intolérance, sans pour autant se limiter à la tolérance, qui induirait que l’on se limite à reconnaître et « supporter » l’existence d’un autre différent de soi. L’amour du prochain et même de l’ennemi va infiniment plus loin ! Et pourtant, deux mille ans plus tard, les sensibilités identitaires exacerbées de nos contemporains ont à nouveau reconstruit les barrières, érigé des murs de Berlin, des miradors, truffé le sol de mines antipersonnel, construit des chars blindés et des armes de destruction, exterminé tous ceux qui n'étaient pas comme eux, qui ne faisaient pas partie de leur clan… Identités meurtrières, comme les qualifie si justement Amin Maalouf. Comment ne pas céder à un sentiment de découragement, comment ne pas conclure à un échec, face à cette nature humaine désespérément pointilleuse quant aux limites de la tolérance ? Le message d'amour et d'ouverture du Christ transparaît-il encore à travers les identités revendiquées haut et fort par les hommes, qui vont de notions compréhensibles et théoriquement défendables comme l’identité religieuse, culturelle, sociale, jusqu’à l’absurde fierté d’appartenir à un bloc d’immeubles dans un quartier de banlieue, et qui peut mener des bandes de jeunes à se faire la guerre avec une haine incoercible ?
Se poser la question de savoir s’il y a de l’intolérable suggère qu’il soit possible de penser qu’il n’y en ait pas. Alors dans quel contexte situer cette disparition de l’intolérable au profit d’une tolérance sans borne, illimitée ? Par la suite, comment faire surgir la question de l’intolérable ? L’exemple des premiers chrétiens pourrait nous permettre de saisir l’émergence d’une vision hiérarchisée du monde ouvrant la porte à une différenciation radicale entre le tolérable et l’intolérable. Cependant, dans une société qui se déchristianise, est-il possible de reconduire la différence entre le tolérable et l’intolérable ?
" Je suis homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger " écrit Térence, auteur comique latin (190 à 159 av J.C). Le génie de cet auteur consiste ici à nous relier à l’humaine communauté, dans laquelle l’exclusion de l’autre ne peut avoir lieu pour cause d’inhumanité. Si je peux comprendre l’autre, ses sentiments, ses réactions, ses pensées, il n’est plus possible de partager le monde entre le camp des purs et celui des impurs. Il me serait alors possible de " comprendre " le saint ou le criminel, de me sentir capable de devenir l’un ou l’autre, percevant par la même occasion le fragile équilibre qui régit tout être humain. Une formidable leçon d’humanité et de tolérance est donc donnée par Térence. Cependant celle-ci pourrait conduire à une situation où " comprenant " le saint comme le criminel l’individu ne parvienne plus à faire de nettes distinctions. Au fond, où se situe la frontière entre le bien et le mal si l’un et l’autre se côtoient dans la même personne ? Ne faut-il pas une norme, une loi - déterminant ce qui est permis et ce qui est interdit- qui provienne de " l’extérieur " afin de rétablir cet équilibre ( qui par nature est fragile). En effet, si en moi cohabitent potentiellement le saint et le criminel, il m’est nécessaire de faire advenir la parole d’un arbitre, autre et impartial, puisqu’il n’est pas possible que je sois par moi-même juge et parti.
En ce sens les premiers chrétiens, prononçant " nous ne pouvons pas " dressaient une frontière entre ce qu’il était possible de faire ou de dire et ce qui était intolérable, au nom de l’obéissance à la foi en Dieu. L’on attribue cette citation à Saint Pierre et à Saint Jean, qui répondaient aux princes des prêtres qui voulaient leur interdire de prêcher l’Evangile. Le refus exprimé par le " non possumus " est catégorique et il est possible de montrer qu’en s’approchant de l’absolu le croyant peut dresser une frontière entre les domaines du bien et du mal, s’extirpant des marécages d’une tolérance acceptant " tout et n’importe quoi " pour accéder à des rivages bien différenciés. La tradition rappelle que Dieu, en parlant au cœur de l’homme invite à la conversion, à certains renoncements et au refus de compromis. Remarquons à cet endroit qu’il peut naître une forme de fanatisme où le converti s’apprêterait à purifier l’autre (le païen) contre son gré, estimant posséder une vérité indiscutable mais surtout oubliant qu’ils partagent la même humanité comme nous le montrait Térence.
Le chrétien, même s’il se reconnaît humain –à l’instar des plus grands saints qui se savent traversés par les tentations de pécher- pourra commencer à s’orienter dans le monde avec ces commandements. Le problème qui se pose alors est celui de la répartition de la foi : celle-ci n’est pas universelle et ce qui était intolérable pour un chrétien telle la vénération de l’empereur s’avérait anodin pour un citoyen romain " normal ". Faudrait-il en déduire que l’intolérable n’apparaît que pour le croyant qui prend appui sur l’absolu, qu’il soit chrétien, juif ou musulman ?
Un constat simple et rapide nous amène à constater la présence d’individus ne croyant pas en Dieu ou ne proclamant pas leur foi et combattant pourtant " l’intolérable " (associations de lutte contre la prostitution ou l’exploitation des enfants…). En nous appuyant sur l’ ouvrage de René Girard " Je vois Satan tomber comme l’éclair ", nous voudrions mettre en évidence la pierre angulaire sur laquelle peut s’établir une loi, une morale commune aux croyants et incroyants. Etudiant le décalogue, René Girard met en exergue le dixième commandement qui " au lieu d’interdire une action interdit un désir " : " Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain. Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, rien de ce qui est à lui " (Ex.20, 17). Les commandements précédents, énumérant l’interdiction du crime, de l’adultère, du vol, du faux témoignage trouvent dans le dixième la source de tous les maux : le désir de s’approprier l’autre, de l’annihiler ou plutôt de l’annexer. Oter à l’autre ce qu’il possède revient à lui refuser sa dignité, son droit à exister, à être heureux. Cette attitude intolérable révèle une criminelle intolérance vis à vis de ce qu’est l’autre et de ce qu’il vit. Ainsi ceux et celle qui se battent contre l’intolérable : l’injustice, l’exploitation des enfants, des femmes, des travailleurs… retrouvent-ils l’esprit du dixième commandement, qu’ils soient croyants ou non. Un socle commun, de fait, existe donc.
Il demeure cependant la question du désir : pourquoi vais-je me battre contre l’intolérable et au nom de quoi ? Pour René Girard, c’est le désir d’imiter le Christ qui dirige le chrétien, en vue d’être à l’image du père qui " fait se lever son soleil sur les méchants et sur les bons ", dans un total oubli de soi, une absolue abnégation qui fait écho au dixième commandement. Mais qu’en est-il de l’incroyant ou du croyant d’une autre religion ? Sur quoi se fonde leur désir de respecter l’autre ? La question est ouverte et mérite d’interpeller le chrétien s’il veut comprendre l’autre et cohabiter avec lui. En tout cas ce n’est pas forcément pour les mêmes raisons que tous suivent la règle du respect de l’autre.
La question de l‘intolérable se trouve aujourd’hui à nouveau posée. Si le chrétien se sent proche de tout homme, par son humanité, il peut s’éloigner de la tolérance en s’approchant de l’absolu et rejeter catégoriquement certaines attitudes ou comportement (meurtre, vol…). Le lien avec le monde incroyant se fait alors sur la base du respect d’autrui. Mais est-il possible de n’accepter qu’un aspect du plus important des commandements donnés par le Christ lui-même ? Le respect de Dieu allant de pair avec l’amour du prochain (pour le chrétien) se pose la question de savoir si une " loi laïque " ne risque pas de vaciller sur elle-même, n’ayant pas de fondement extérieur à soi. En ce sens risquerait de (re)surgir de l’intolérable : le traumatisme de la vieille Europe chrétienne après la seconde guerre mondiale se révéla dans le procès Eichmann. Hanna Arendt découvrit en Eichmann un bourreau impassible, inhumain et humain à la fois, père de famille attentif et organisateur rationnel des camps de la mort. L’intolérable résidait dans le fait qu’Eichmann n’avait jamais les autres (les Juifs) devant les yeux. Il ne les pensait pas. Il ne pensait pas, il ne réfléchissait pas, tout simplement, dans une sorte d’inconscience diabolique rapporte Hanna Arendt. Ici, penser ou réfléchir représentent le fait de prendre conscience de ses actes et de leur incidence sur autrui. Il apparaît bien que pour respecter l’autre il faut déjà penser à lui et penser à lui en tant qu’être humain d’égale dignité.
Pour tout dire, voilà la thèse que nous voulons défendre : non seulement il y a de l’intolérable, mais tout nous semble intolérable, et rien n’est tolérable.
Certes, on peut justifier la tolérance, non au nom de la raison morale, mais au non de son efficacité pratique pour atteindre un bien. Et c’est d’ailleurs ainsi qu’elle est le plus souvent justifiée. Depuis Locke et Voltaire, c’est au nom de la finalité de la paix qu’on nous exhorte à la tolérance. Que l’homme tolère la femme, et la femme l’homme, et nous aurons la paix dans les ménages. Que les chrétiens tolèrent les musulmans, et les musulmans les chrétiens, et il n’y aura plus de conflit religieux. Belle paix que voilà. Elle n’est pas fondée sur la reconnaissance de la richesse de l’autre, sur un profond respect d’une différence. Je te tolère, du bout des doigts, parce que sinon je te fais la guerre. Tu pourrais être moine bouddhiste ou paysan péruvien, j’aurais la même attitude vis-à-vis de toi : je te tolère. C’est la paix du chacun chez soi, la paix du chacun pour soi, la paix du moindre mal. Ce n’est pas la paix hospitalière. On peut prôner la coexistence pacifique des ethnies différentes dans un melting pot culturel. A l’échelle américaine, cela s’appelle les getthos ; à l’échelle du monde, cela s’appelle la domination du Sud par le Nord. La tolérance, véritable opinion normative dans les pays libéraux, s’incarne évidemment dans les médias populaires. Ainsi, par exemple, le film E.T. est une véritable apologie de la tolérance. E.T. est laid, petit, hideux, et ne vient même pas d’un pays étranger, mais du fin fond de l’espace. Et pourtant, malgré l’intolérance des méchants, il va pouvoir trouver une place. Nous trouvons dans ce film toutes les contradictions que nous avons voulu développer. S’il faut être tolérant avec E.T., ce n’est pas parce qu’il est différent bien au contraire : malgré sa différence physique, ce que l’on apprécie en lui c’est justement sa propre tolérance que traduit son regard gentil et sensible. E.T., ce n’est pas l’altérité, mais au contraire l’identité humaine en ce qu’elle devrait être idéalement : bonne, généreuse, non-violente, et... tolérante. La tolérance, même pour une extra-terrestre, ne tolère jamais qu’elle-même. Notons par ailleurs que ce chant cinématographique à la tolérance révèle en fait la mise à distance inhérente à toute tolérance. E.T. on l’aime beaucoup, mais on ne va pas aller juqu’à l’accueillir définitivement. A la fin, il téléphone maison, et il rentre chez lui. On peut également constater que la culture anglo-saxonne qui porte en elle comme source de toute justification la tolérance est en train de détruire à petit feu les différences culturelles un peu partout dans le monde. Il y a dorénavant la world music, le world drinking, le world eating, le world sex... Sur un plan politique, la tolerance apparait ainsi comme la justification morale d’une oppression économique. La tolérance n’est donc pas une valeur, mais seulement le dernier moyen de faire coexister dans l’indifférence ceux qui autrement s’entretueraient. Ainsi l’édit de tolérance de 1592 a permis de calmer la guerre réforme-contre-réforme sans pour autant réconcilier catholiques et protestants. Mais la tolérance n’est en rien ni un idéal moral, ni un idéal politique, malgré tout le tapage que l’on fait sur cette valeur. Nous posons donc que toute tolérance masque un mépris de la différence, une indifférence à la différence, et plus encore une position de juge de ce qui doit être toléré et de ce qui ne doit pas l’être. Si bien que celui qui refuse la tolérance ne peut être qu’un fasciste xénophobe homophobe misogyne antisémite raciste. Voilà pour mon compte. Posant comme principe le respect de l’identité humaine et l’accueil de l’altérité, nous considérons la tolérance comme une anti-valeur : il ne faut donc rien tolérer, il n’y a que de l’intolérable. Y a-t-il de l'intolérable ? (Carole Benoist)
Tout va se jouer dans une articulation entre le particulier, le général et l'universel :
- Au niveau du particulier, donc de chaque personne prise dans ce qui la constitue en propre (histoire personnelle, sa sensibilité…), la distinction va se faire au niveau de la réaction subjective. A chacun ses critères qui peuvent varier suivant le jour et l'heure. - Au niveau du général, c'est-à-dire du culturel, il y a un certain relativisme : quelque chose est toléré dans une société ou un groupe social et pas dans l'autre, cette même tolérance-intolérance peut varier selon les époques, voire dans une société pluraliste comme la nôtre coexister (ex homosexualité). - Au niveau de l'universel, il faudrait un ou des critères valables pour tous les hommes pour toutes les époques. Dans l'histoire des hommes il y a eu plusieurs tentatives pour affirmer l'existence de tels critères (christianisme, les Lumières…) et pourtant ces critères n'ont jamais fait l'unanimité quant à leurs fondements. 2° Sur quoi fonder un critère universel permettant de dire l'intolérable ? - Sur la raison ? C'est ce que firent les Lumières avec la promulgation des Droits de l'homme et du citoyen. Mais la raison suffit-elle pour dire le tout de l'homme ? - Sur le respect des activités du corps ? C'est ce que fait Umberto Ecco : "on peut constituer une éthique sur le respect des activités du corps : manger, boire, pisser, chier, dormir, faire l'amour, parler, entendre etc. Empêcher quelqu'un de se coucher la nuit ou l'obliger à vivre la tête en bas, c'est une forme de torture intolérable. Le viol ne respecte pas le corps de l'autre. Toutes les formes de racisme et d'exclusion sont finalement des manières de nier le corps de l'autre". Mais tous les besoins de l'homme ne sont pas uniquement d'ordre corporel mais aussi psychologiques, affectifs, culturels, spirituels. - Sur la dignité ? C'est peut être là une des spécificité (s'il y en a) de l'éthique chrétienne. Il y a plus en l'homme que son corps, sa volonté et sa raison, la notion inaliénable de personne doit intégrer une dimension spirituelle d'espérance fondée sur une vérité de l'homme crée à l'image de Dieu. Le critère de discernement serait-il fondé sur une foi en Dieu et donc en l'homme ? Mais au nom d'un universel abstrait ne risque t-on pas de contraindre un particulier concret, l'homme ? 3° Au nom d'une vérité sur l'homme, ou sur Dieu, ne sommes-nous pas intolérant ? - Xavier Thévenot : le corpus normatif chrétien s'il livre une vérité sur Dieu ne peut être en contradiction avec la vérité de l'homme sans nier l'incarnation. - Le critère de discernement sur lequel va s'appuyer l'herméneutique chrétienne pour discerner la volonté de Dieu va être ce que l'on peut saisir de la vérité de l'homme et de ses besoins fondamentaux. C.F. Eric Fuchs : Dieu ne peut aller contre les trois besoins fondamentaux de l'homme : sécurité, réciprocité, identité. - Si une société ou une culture portent atteinte à la dignité de l'homme, à sa vérité, à ses besoins fondamentaux elle devient intolérable pour tout homme. |





