La confession de foi

septembre 2004

P. Serge Duguet

Pastorale catéchétique et Catéchuménat


Dans la suite de la démarche "Aller au cœur de la Foi" et du vécu des veillées pascales, une réflexion s’impose sur l’acte même qui exprime cette foi.


A quelle situation originelle arrimer la démarche croyante ? Quel est le moment où l’on peut saisir l’émergence de l’Église dans le champ social ? Quelle est la cellule germinale du groupe croyant ?

Deux moments de la vie de l’Église sont révélateurs : dans la liturgie du baptême, le célébrant demande aux parents, parrain et marraine : "Voulez-vous que votre enfant soit baptisé dans cette foi de l’Église que tous ensemble nous venons d’exprimer ?" Proclamation qui effectivement vient de se faire dans un triple dialogue : "- Croyez-vous … ? - Oui je crois." Il en est de même avec un catéchumène adulte qui répond personnellement.
Par ailleurs, les chrétiens baptisés vont redire leur foi ensemble à maintes occasions, mais la forme éminente est celle de la veillée pascale. Chaque chrétien dit "Je crois" avec les autres et le groupe se constitue de ces "je" qui proclament ensemble la foi dans la nuit de Pâques.

Selon Jacques Audinet, on peut dire que l’acte de la confession de foi est posé quand des êtres humains ensemble réunis et selon la Tradition qu’ils ont reçue proclament, reconnaissent, confessent (du latin con-fari : dire ensemble, proférer en public) Jésus Christ mort et ressuscité. Cet acte fait exister le groupe chrétien de manière visible, sociale, vérifiable, en même temps qu’il pose ce qui le constitue comme groupe original, à savoir la relation avec le Père de Jésus Christ, dans la communion de l’Esprit.

De ce point de vue, la confession de foi n’est pas saisie comme une figure particulière parmi les multiples configurations sociales et historiques qu’a pris le christianisme depuis vingt siècles. C’est le fonctionnement original que nous pouvons repérer aujourd’hui, mais qui a toujours existé. C’est un invariant.
Cet acte ne se produit pas par génération spontanée La première confession de foi, c’est à la Pentecôte quand Pierre, au nom du groupe des apôtres, dit : "Ce Jésus que vous avez mis à mort, Dieu l’a ressuscité." (Actes 2, 22-24) Cette confession de foi va se répandre parmi les nations comme par marcottage, de communautés en communautés, et nous sommes nés de cette annonce de la foi.

Pourquoi considérer la confession de foi comme une structure privilégiée, discriminante, fondatrice de l’identité du groupe chrétien ? Dans sa Somme théologique, saint Thomas écrit : "La confession de foi est le produit pur de la foi. Elle en est l’acte spécifique sans l’intermédiaire d’aucune autre vertu." Ce n’est pas une expression parmi d’autres, mais l’acte qui pose et fait exister le sujet et le groupe croyants, acte qui est requis au baptême ainsi qu’aux moments décisifs de l’existence ; figure privilégiée parce que décisive.

Pour continuer notre réflexion nous proposons de considérer que l’acte de la confession de foi établit trois articulations fondamentales.

1- La confession de foi articule le visible et l’invisible

En nommant Dieu dans notre Credo, nous visons l’invisible : le Père qui envoie son Fils pour que l’humanité soit en communion avec lui dans l’Esprit. Nous ne l’enfermons pas dans une définition.
Pour parler de l’invisible, nous ne pouvons le faire qu’à travers nos mots humains, mais le langage a des possibilités pour évoquer ce qui échappe à notre contrôle direct, sinon ne nous pourrions jamais parler de l’amitié ni de l’amour qui ne peuvent se formuler en équations mathématiques. C’est ce que n’ont pas perçu ceux qui s’en tiennent à un langage du Credo purement descriptif et non symbolique.

Les mots sont des index. Ils orientent le regard du cœur en poésie, le regard de la foi dans le langage chrétien. Un adage théologique l’exprime ainsi : "L’acte de foi ne se termine pas à l’énoncé mais à la réalité ultime." Un proverbe dit cela de manière imagée : "Quand on montre la lune avec le doigt, l’imbécile regarde le doigt." Il nous faut travailler le langage pour exprimer les réalités de la foi articulant visible et invisible.
L’Église ne peut se concevoir sans ce rapport à l’invisible. Comme tout groupe religieux, elle a des institutions, des rites, des textes sacrés, des normes… mais elle affirme qu’elle n’est pas d’abord cela, qu’elle n’a de raison d’être que par rapport à la réalité ultime du mystère du salut dont elle est porteuse. Les formes particulières de son existence et de son fonctionnement, quelle que soit leur nécessité, sont relatives à cette réalité dernière manifestée sacramentellement en elle et qui la dépasse.

Cela ne relativise pas la place de l’Église parmi les religions. Ce n’est pas chacun son Dieu, sa croyance ou son idéologie… "Les chrétiens, vous avez votre Dieu, c’est votre affaire…" ou encore : "…chacun sa conviction…" En laissant ainsi parler nous détruisons l’universel. Par contre nous ne pouvons laisser penser que nous occuperions le point de vue absolu sur tout. Nous restons dans une culture donnée, avec toutes ses contingences, même si nous confessons le Dieu unique. Relire ce que Jésus dit à la samaritaine : "L’heure vient où ce n’est ni sur cette montagne, ni à Jérusalem que vous adorerez le Père… mais en esprit et en vérité…" (Jean 4, 21-24)

2- L’acte de la confession de foi articule l’individu et le groupe

C’est un acte fondateur - décisif - de l’identité chrétienne du croyant et du groupe.
L’identité chrétienne du croyant n’est pas d’abord un comportement mais un enracinement. Elle fait surgir un être nouveau qui va trouver son comportement et non s’identifier avec lui. Le "comment vivre en chrétien" découle de cet acte de foi mais n’est pas écrit d’avance. Les styles de vie sont à chercher selon les questions du temps et en cohérence avec l’Evangile. (voir La lettre à Diognète, dans Pierres Vivantes page 92).

Acte fondateur du groupe particulier qui prend position sur l’existence de manière paradoxale et qui fait Église, la confession de foi n’est pas un contrat social, ni un règlement d’association, la société des amis de Jésus. Elle n’est pas liée intrinsèquement à un pays, à une culture, une civilisation. L’Evangile apporte une autre forme de lien de groupe, un lien qui est plus fort que tout autre lien, familial, patriotique… Jésus est clair sur ce sujet : "Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi…" (Mt 10, 37) ou : "Qui sont mes frères, ma mère… ?" (Mt 12, 46-50). La confession de foi nous fait entrer dans la fraternité des fils de Dieu, dans la communion trinitaire.

L’acte de la confession de foi ne se fait pas à tout bout de champs. Il émerge à certains moments privilégiés de l’existence et il a des conséquences sur les modes de vie. Il s’agit de l’acte le plus personnel, de l’ordre de la décision, et toujours tenu pour tel par la tradition (même si l’histoire montre malheureusement des faits contraires) en même temps que nul ne peut confesser sa foi tout seul. Voyez dans la liturgie de la Veillée pascale la structure dialogale de la confession de foi : "- Croyez-vous… ? - Je crois."

J’accueille le don de Dieu et je dis "je crois" avec d’autres "je" dans un "nous" croyant et ensuite je peux parler de ma foi. C’est le témoignage personnel que je peux donner quand je suis appelé à rendre compte de ma foi. Je fais alors profession de foi. "Je suis baptisé dans la foi de l’Église" et la foi de l’Église est toujours plus grande. Son expression s’enrichit par l’apport de chacun car la foi n’a jamais fini de se dire à travers les multiples facettes du témoignage des croyants.

3- La confession de Foi articule un contenu et un engagement

Dans une prise de parole, il y a d’une part ce qui est dit, l’énoncé, et le fait de le dire, l’énonciation, où celui qui prend la parole s’engage sur ce qu’il dit.
Dans l’énoncé de la confession de foi, il y a un contenu : les évènements du salut développés et articulés sur "Jésus mourût et ressuscita." Ce n’est pas une construction d’idées, ou une expression de sentiments, mais l’évènement : Dieu qui s’inscrit dans l’histoire des hommes. Cette bonne nouvelle, l’Evangile, se présente sous quatre récits. Qui dit récit ne les réduit pas à une suite de faits mais c’est une construction qui donne sens, qui révèle l’action de Dieu pour nous. Le Christ révèle le Père éternel, source de vie, et l’Esprit Saint qui achève l’œuvre de sanctification dans le temps de l’histoire.

Les articles du Credo structurent notre foi et à partir de là nous avons mission de l’annoncer ailleurs en risquant notre langage et nos gestes dans la culture de notre temps. Le discours se déploie à l’infini dans un "Je crois en Dieu… c’est-à-dire…" (Bernard Sesboué)

La confession de foi est aussi une énonciation : ce qui est énoncé est pris en charge par quelqu’un. Je peux énoncer des constats, il y a des discours qui n’engagent pas ma vie… mais dans la confession de foi, je m’engage dans ce que je dis, je le prends à mon compte. Je mise ma vie et ma mort sur la vie et la mort du Christ ressuscité. Confesser Jésus Christ implique donc un changement profond de vie, ce que la tradition appelle la conversion du cœur.

Je ne puis confesser ma foi en Jésus-Christ sans en même temps engager ma vie à sa suite cela pouvant aller jusqu’au martyre. Nous sommes précédés par la longue histoire des confesseurs de la foi. Dans des temps tranquilles ou d’indifférence, le "Je crois" n’a pas toujours l’intensité ainsi décrite. Il y a donc un travail des communautés pour faire surgir et nourrir cette confession de foi.

Conclusion

La confession de foi d’une communauté croyante est source, fondement, de toute annonce catéchétique. Elle est engagement de vie en même temps que reconnaissance du mystère du salut en Jésus Christ. Le salut en effet est confessé comme une réalité présente, c’est-à-dire puissance de transformation de l’existence. Ce qu’il a été au temps de Jésus, il l’est maintenant. A la fois réalité et promesse, actualité et espérance, "déjà-là et pas encore".
"L’obéissance de la foi" est ce qui articule l’existence sur la confession de foi. Dès lors, elle n’est pas passivité mais invention. Elle est possibilité de créer des styles de vie à partir des situations nouvelles.

Toute démarche catéchétique, à l’image du catéchuménat, doit rendre possible cette confession de foi qui est donnée comme une grâce. Ce faisant, la catéchèse met en œuvre la foi elle-même. Elle prépare la confession de foi et y conduit mais, en même temps, la confession de foi est plus que le résultat de l’action catéchétique. Elle est don et la catéchèse est déjà la présence agissante de la confession de foi, même si celle-ce n’est pas encore pleinement exprimée. "Notre cœur n’était-il pas tout brûlant tandis qu’il nous expliquait les Écritures ?" disaient les disciples d’Emmaüs. (Luc 24, 32)