décembre 2001 Mgr Albert Rouet
1- Présence du Concile 2- Une nouvelle situation des prêtres 3- Une image éclatée du ministère 4- Un temps de naissance
1. Ce titre provient de l’Epître aux Romains. Pour encourager les chrétiens de Rome, Paul cite cette formule tirée des psaumes 22 et 252. Au moment où notre diocèse s’engage dans une démarche synodale qui traitera, entre autres sujets, des ministres et acteurs de l’Evangile, je souhaite réfléchir avec vous sur les divers ministères que vous exercez comme prêtres. Il sont variés comme vous êtes vous-mêmes divers, mais unis dans l’unique presbytérium diocésain. Il s’agit de vivre le présent comme une grâce donnée et d’envisager l’avenir comme relevant de notre responsabilité. Elle est notre acquiescement à l’espérance que nous offre le Ressuscité.
1- Présence du Concile
2. Depuis une cinquantaine d’années, donc bien avant le Concile Vatican II, la question du ministère presbytéral revient périodiquement sur le devant de la scène. Reprenant la doctrine la plus ancienne sur le sacerdoce commun des fidèles (cf 1 Pi 2, 5), le Concile affirme nettement la nécessité du presbytérat pour qu’existe l’Eglise voulue par le Christ : "Le Pasteur et gardien de nos âmes, en fondant son Eglise, a pensé que le peuple choisi et acquis au prix de son propre sang devait toujours avoir ses prêtres jusqu'à la fin du monde, car il ne voulait pas laisser les chrétiens comme des brebis qui n'ont pas de berger” (Ministère et Vie des Prêtres, 11). Le sacerdoce des prêtres s'articule autour de deux fondements. D'une part, "il repose sur les sacrements de l’initiation chrétienne". A ce titre, le prêtre est d'abord un chrétien qui s’efforce, dans sa vie, de se convertir à l'évangile. D'autre part, le presbytérat "est conféré au moyen d'un sacrement particulier qui, par l'onction du Saint-Esprit, marque (les prêtres) d'un caractère spécial et les configure ainsi au Christ Prêtre pour les rendre capables d'agir au nom du Christ Tête en personne" (Ministère et vie des Prêtres, 2). De ce fait, le sacerdoce ministériel place le presbytérat en situation du Pasteur qui livre sa vie pour les siens (Hé 13, 20). Il est au service du sacerdoce des fidèles, à la suite du Christ Serviteur. Le ministère des prêtres participe à la mission de l'Eglise à laquelle ils collaborent en présidant l’assemblée eucharistique "qui est le centre de la communauté chrétienne" (Ministère et Vie des Prêtres, 5) ; il se tourne "vers tous les peuples et tous les temps, sans aucune limitation de race, de nation d'époque" (Ministère et Vie des Prêtres, 10). Ordonné "pour qu'il soit prêtre à la manière des Apôtres", ainsi que le rappelle une oraison des obsèques d'un prêtre, ce ministère sert directement cette "communion (qui) est la matrice de la mission" (Jean Paul II : Promulgation de "l’Eglise en Océanie", 2). On pourrait approfondir cet enseignement, en particulier pour rappeler l'importance du presbytérium où les prêtres forment “une seule famille" (Charge pastorale des Evêques, 28) ou redire combien l'autorité du prêtre s'exprime en rassemblant le peuple de Dieu, cette "fraternité qui n’a qu’une âme" pour "la conduire par le Christ, dans l’Esprit, à Dieu le Père" (Sur l’Eglise, 28). Vatican II affirme une diversité sacramentelle des ministères ordonnés : évêque, prêtre et diacre. Il conduit à les situer chacun par rapport aux deux autres. La restauration du diaconat modifie la relation des prêtres aux laïcs. Le prêtre n’est plus isolé. Il entre, à sa place, dans la construction du Corps du Christ. les laïcs reçoivent l’exercice normal des responsabilités que leur confèrent les sacrements qui les font chrétiens. 3. Ces quelques notes suggèrent assez l'essentiel pour penser que les prêtres y trouvent de quoi consolider leur identité et nourrir leur vie. Les grandes orientations sont indiquées. Elles soutiennent la fidélité au ministère à travers les difficultés et les obscurités d'une époque de profondes mutations. Que le Concile, cette grande grâce faite à l’Eglise, comme l'écrit Jean Paul II, reste insuffisamment connu et médité, constitue, pour quelques-uns, une raison de leur fragilité et de leurs incertitudes. Le Concile oriente la marche de l’Eglise : il est étonnant de voir réapparaître ici ou là des interrogations et des craintes sur la situation du ministère presbytéral. Elles laissent entendre une nouveauté dangereusement corrosive et provoquent l'affirmation un peu incantatoire de la nécessité des prêtres : "Pas d’Eglise sans prêtre" ! Bien sûr, c'est évident. Pourquoi le redire avec insistance ? Qu'est-ce qui, dans le paysage pastoral, fonde le besoin de rappeler une doctrine qui, chez nous, n'est pas remise en cause ? Et, par un excès compréhensible, l'anxiété de voir disparaître le ministère presbytéral se retourne contre les textes du Concile. Tout en vénérant sa doctrine, on susurre que son application défectueuse serait à l'origine d'un grave abandon du sens du prêtre. Donc, si le Concile a favorisé une telle dégénérescence, c’est qu'il porterait déjà en lui-même comme un virus caché, indiscernable en son temps. Il est des vénérations qui confinent au rejet. Insensiblement, la référence vivifiante au concile est gommée. 4. Cependant la question est posée. Il faut donc y répondre. Je vais développer ici l'argumentation suivante : la théologie de Vatican II n’est pas en cause, sa mise en oeuvre non plus : "A mesure que passent les années, ces textes (du Concile) ne perdent rien de leur valeur ni de leur éclat. Il est nécessaire qu'ils soient lus de manière appropriée, qu'ils soient connus et assimilés, comme des textes qualifiés et normatifs du Magistère, à l'intérieur de la Tradition de l’Eglise." (Jean Paul II : "Au début du nouveau Millénaire”, 57).
Les interrogations ne sont pas d'abord théologiques. En suspectant le Concile, en se dressant contre lui, elles se trompent de cible. Elles dédaignent d'analyser les vrais problèmes et se condamnent ainsi, de manière irréelle, à se projeter avant le Concile pour mieux ignorer les défis contemporains. En cela, ces réactions reflètent simplement les tendances de notre société inquiète de son avenir, sans projet stimulant et vivant d'expédients au jour le jour... 5. Entre la lumière du Concile et les brouillards d'aujourd'hui, s’interposent deux faits nouveaux. L’un touche la situation du ministère presbytéral. L'autre concerne un problème d'image. Le concile n'est aucunement responsable de ces évolutions historiques. Mais nous, dans ces évolutions mêmes, nous sommes responsables de la fidélité au sein des mutations que nous vivons. A l'inverse de la constance qui pétrifie un état, la fidélité est créatrice. Elle vit de l'espérance de Pâques. C’est en cela que se vit la foi, en cette assurance qui nous fait accomplir le pas de la foi, le pas de chaque jour. Sans regret archéologique, l’Esprit de Pentecôte, à l’œuvre aujourd’hui, nous pousse en avant, au plus loin, vers le large.
2- Une nouvelle situation des prêtres
6. La terre des hortensias a été changée ! On y a pilé des ardoises et les belles fleurs roses ont pris une teinte bleutée. Il y a toujours des hortensias ! La comparaison dit plus qu'il n'y paraît. La plus belle théologie du ministère ne peut ignorer la terre où elle s’implante. Sans terre, le grain de blé est stérile. Or notre terre - celle du diocèse de Poitiers où j'écris - a changé. Voici quelques indices. 7. a) Le nombre de prêtres diminue, les vocations diocésaines gardent un mince filet. Ce fait est ancien . Il s’accélère aujourd’hui, au point que nombre de chrétiens se retrouvent avec très peu de prêtres. Ce manque est encore plus criant en d’autres régions. Mais à se fixer uniquement sur le nombre des prêtres, on évite cependant la question plus fondamentale de savoir ce qui est attendu de lui. Comment font donc des diocèses plus populeux et avec moins de prêtres encore ? Il ne suffit pas de se satisfaire de slogans : il faut des prêtres ! Bien sûr, mais pour quoi faire ? En quoi, vraiment, le ministère presbytéral est-il indispensable à l’Eglise, comme nous le pensons ensemble ? Cette exclamation inquiète, cette réaffirmation du caractère vital du presbytérat prise en soi, isolée de toute réflexion sur le contenu concret du ministère, sur la manière de l’exercer en ce temps, sur les relations qui constituent l’Eglise comme un corps bien bâti (cf Ep 4,13), ces répétitions conduisent tout droit à deux attitudes apparemment contraires mais, en fait, rigoureusement jumelles. 8. Ou bien au manque, on répond quantitativement. La tentation serait alors de privilégier le candidat dans son choix personnel au détriment de l'appel d'une Eglise pour les services qu'elle attend. Le presbytérat deviendrait alors une profession libérale, individualiste, sans presbytérium : une communion réduite aux acquêts juridiques (l'ordination, les pouvoirs) mais sans échanges fraternels sinon de simple civilité. Rien d'essentiel ne serait engagé de soi avec tous les autres membres du presbytérium d'une église locale. A terme, un diocèse éclaterait en activités parallèles, sans pouvoir se doter des grandes orientations apostoliques qui caractérisent sa nature et sa mission. La seule assurance que soient exercés les actes du culte finirait ainsi par replier des assemblées à la mesure de leur satisfaction. 9. Ou bien, le manque conduit à s’organiser sans prêtre, comme en survie. La peur de manquer conduit aussi bien à désirer n'importe quelles ordinations pour continuer simplement hier, qu'à théoriser ce que pourrait être une assemblée sans ministère ordonné, simple congrégation de fidèles, comme si l’Eglise était une association civile, un club surgi de la volonté des participants pris un par un. La peur du manque et l'individualisme entraînent une privatisation des approches du ministère presbytéral. Je sais bien qu'une des tendances de notre société pousse vers des choix individuels, alors que l’Evangile parle de communion et de fraternité. C'est donc l'heure de se rappeler : "Seigneur, tu demandes à ton Eglise d'être le lieu où l'Evangile est annoncé en contradiction avec l'esprit du monde..." (Oraison des Laudes, vendredi I). Plus que jamais, le visage du presbytérium apporte un élément où situer le ministère presbytéral : avant de recevoir sa nomination, un prêtre est membre du presbytérium. Il convient ici de citer le début du canon 369 qui résume admirablement la théologie du concile : “Le diocèse est la portion du peuple de Dieu confiée à un évêque pour qu’il en soit, avec la coopération du presbytérium le pasteur...” 10. b) Derrière ce premier aspect, se pose directement la question de la paroisse. Un diocèse est organisé en paroisses. Leur nombre ou leur taille importent moins que leur fonctionnement. Or l'organisation paroissiale, au fil des siècles, a connu divers fonctionnements qui ont façonné la figure du ministère presbytéral. Toucher au nombre de paroisses laisse intacte la manière d'exercer le presbytérat. Il se produit ici une équivalence entre le presbytérat et le ministère paroissial classique... C'est là un fait majoritaire (tous les prêtres ne sont pas en paroisse) qui semble n'appeler aujourd'hui aucune interrogation, alors qu'il surcharge les prêtres, les use rapidement et freine leur présence apostolique auprès des non-chrétiens. Il faut le reconnaître : ce fonctionnement malmène ses desservants. Il n’est ni appelant, ni novateur. 11. C'est donc le fonctionnement paroissial qui appelle une révision. Le but des communautés locales apparaît ici clairement. En équipe, des laïcs exercent la vocation reçue des sacrements de l'initiation chrétienne. En secteur, une équipe d'animation pastorale, des ministères reconnus, un Conseil Pastoral, selon les charges particulières à chacun, animent une unité pastorale fondamentale. Le secteur, avec le prêtre, constitue ainsi une communion concrète de communautés locales. Il fait percevoir, au plus près des gens, ce qu’est l’Eglise comme communion : "Faire de l’Eglise la maison et l’école de la communion : tel est le grand défi qui se présente à nous dans le millénaire qui commence, si nous voulons être fidèles au dessein de Dieu et répondre aussi aux attentes profondes du monde... Il faut promouvoir une spiritualité de la communion, en la faisant ressortir comme principe éducatif partout où sont formés l’homme et le chrétien, où sont éduqués les ministres de l'autel, les personnes consacrées, les agents pastoraux..." (Jean Paul II : "Au début du nouveau Millénaire, 43).
Or il n'existe pas de communauté locale sans prêtre. Le rite de l'installation le montre nettement : le prêtre est le premier appelé et envoyé ; il appelle les autres responsables, l'animateur de l’équipe de base est délégué pastoral du prêtre et il unit l’équipe de base ; le prêtre participe au geste final de l'envoi en mission. 12. Que signifient ces gestes ? Qu'il n'y a pas de communauté catholique sans prêtre qui lui est donné au nom de l'Evêque. Il signifie aussi - les paroles le soulignent - que le prêtre introduit cette communauté en acte de naissance dans la source du Christ. Il lui est envoyé comme le Père a envoyé son Fils en ce monde qu'il aime (Jn 3,16). A l’appel du Père, les prêtres offrent leur vie comme le Christ pour que s'établisse la communion de l'Esprit. Cela ne provient ni de ces hommes, ni de la communauté, car il s'agit du don que le Tout-Autre fait à son Peuple. Parmi tant de laïcs engagés, au dévouement inlassable, les prêtres posent le fondement du Christ, cette pierre angulaire donnée aux hommes et qu'ils reçoivent grâce au sacerdoce ministériel. Ce fondement, en effet, n'est autre que l’acte éternel, inscrit en notre histoire par l'unique mystère pascal, dans lequel le Christ s’offre amoureusement au Père et lui remet l'humanité entière. 13. c) Dernier indice que je note ici : la formation des laïcs. Grâce au travail du Centre théologique et aux services (catéchèse et catéchuménat, pastorale sacramentelle, pastorale de la santé...), des laïcs acquièrent une solide formation pastorale et théologique. Certains ont obtenu des titres universitaires. En outre, le service de la vie spirituelle, des sessions d'accueil et d'écoute, confèrent à des laïcs une connaissance de la spiritualité et un discernement juste qui les aident à conseiller leurs frères dans leur disponibilité à Dieu. De nombreux groupes biblique font goûter la vivante richesse de la Parole. Sans compter les innombrables rencontres de formation : la Formation à l’Animation pour Responsables en Eglise (FARE), le Parcours Initial de Formation (PIF), rencontres des différents responsables des communautés locales... Peu à peu se constitue un corps chrétien capable de rendre compte aujourd'hui de sa foi et de son espérance. Où situer alors les prêtres, s'il ne sont plus toujours ceux qui savent le mieux, s'ils ne sont plus nécessairement les plus compétents ? Récupérer subrepticement une prestance doctrinale par des cours particuliers de sa théologie personnelle serait intéressant à condition que cet exercice entre dans le dialogue public normal à toute vie intellectuelle, sous peine de sombrer dans la récupération d'influence. C'est pour éviter ce piège que l’Eglise confie aux Evêques d'être "les authentiques docteurs et maîtres de la foi" comme dit le canon 753, selon une communion dont le Saint Père, chef du collège apostolique, est le seul juge. 14. Cet indice est d'autant plus intéressant qu'il conduit en pratique à s'interroger sur la situation des prêtres au milieu de laïcs formés. Le fonctionnement des communautés consent une large place aux qualités d'initiatives, au caractère de chaque prêtre, comme à tout membre des communautés. Le face-à-face avec des laïcs compétents questionne la place que les prêtres peuvent prendre. Une part de la représentation du prêtre comme "celui qui sait et donc commande" s'effondre devant des laïcs adultes dans leur vie et dans leur foi. Nous ne sommes plus devant des questions théologiques, mais devant des problèmes psychologiques d'image de soi, venues de si loin. En tant que tels, ces problèmes sont éminemment respectables, car tout homme a droit à une image réconfortante de soi. Il ne conviendrait cependant pas de transformer en querelles idéologiques, sous couvert de théologie, ce qui relève de la maturité psychologique, donc de l'image de soi et de sa propre identité.
3- Une image éclatée du ministère
15. “Je ne peux pas aller à une réunion, me confiait un prêtre, sans que les gens ne me parlent de mon emploi du temps surchargé”. Je peux en dire tout autant ! Les agendas sont noirs, les portables excités, les nuits raccourcies. Nous sommes surchargés, c'est vrai. Il nous arrive même de savoir utiliser cette surcharge comme ultime protection, par habitude lassante. Or la vraie question est de savoir si nous faisons bien ce que nous devons. "Faire bien" : non pas au sens d’agir avec expérience et justesse, de "bien faire". Mais en ce sens : faisons-nous ce que nous devrions faire aujourd'hui ? Je m'interroge souvent sur ce point. Et il est fort possible que l'incertitude qui entoure le ministère presbytéral aujourd'hui vienne de la difficulté à trouver la bonne réponse - si toutefois il n'en existe qu’une ! 16. a) L’image de soi est bien difficile à bâtir dans un monde en mutation. Ce déficit d'image gratifiante est réel pour de nombreuses professions, en particulier pour celles qui, au contact du public, servent le lien social. On dit les institutions malmenées et, comme corps constitué, l’Eglise n'échappe pas à ce déclin d'estime spontanée. Aujourd'hui, l'estime ne dépend plus d'un statut préétabli. Elle demande de l’acquérir. Pour une part, elle dépend des médias - ce qui représente un fait ambigu, puisque l’Eglise doit se faire connaître, mais que sa mission ne cherche pas à plaire aux hommes (Ga 1,10). Les moyens faciles de succès humains n'ont que très rarement favorisé l'Evangile. Se pose alors la quête de repères, dont on parle partout ! Mais les repères indiquent aussi bien la ligne à suivre que les écueils a éviter. Ils demandent à être interprétés : les repères nautiques sont incompréhensibles pour moi ! Tout s'expose aujourd'hui comme repères. Ils s’étalent en totale concurrence. La foi est exposée parmi toutes les autres propositions (cf 1 Co 4,9). Plus que de repères visibles et immédiatement défrichables (ce qui n'arrive jamais : un repère tire son sens d’un ensemble donné), c’est de raisons fondamentales, de bases, dont a besoin ce temps. Un repère peut attirer un moment. Mais se tenir humblement, en pierre solide sur laquelle bâtir fermement, représente un travail qui ne gratifie que rarement l'image sociale. Les prêtres se demandent inévitablement si leur rôle est alors suffisamment reconnu pour qu'ils se tiennent dans l’existence avec une consistance qui aide à vivre. 17. b) Si la religiosité et la crédulité se développent rapidement, c'est la foi qui apparaît aujourd'hui comme étrange. Si les prêtres arrivent à se positionner auprès des chrétiens, leur témoignage public intéresse peu ou il se coule parmi d'autres exemples voisins. Un double risque se lève ici : celui de chercher à conforter son identité par une ascendance sur les fidèles et celui, parallèle, de "forcer la note" pour paraître encore plus prêtre au-delà sa propre humanité pourtant consacrée. Le premier risque impose une autorité, le second se cache derrière un anonymat des gestes à accomplir. La relation avec les autres hommes en est blessée dans sa justesse, ainsi que la "fraternité" dont parle le Concile. Cette fraternité vient du Christ. elle appartient au témoignage de l’Evangile. Se situer en frère appartient donc au ministère. Ce n’est pas une stratégie pastorale, mais le résultat d’un envoi : “Vous lui êtes donné comme prêtre”, dit au prêtre celui qui installe une Communauté locale. Cette fraternité concerne étroitement tous ceux qui reçoivent le sacrement de l’ordre. Elle qualifie donc les relations des prêtres avec les diacres, par l'écoute et l’entraide mutuelles. 18. Ces réactions humaines s'expliquent. Il reste que Vatican II rattache l'autorité au service du bien commun des fidèles, donc au service de la communion, de manière à ne pas éteindre les initiatives que l’Esprit inspire aux chrétiens (1 Th 5,19). L'autorité relève ainsi du discernement qu’une Eglise entière opère sur ses orientations. Très particulièrement, les prêtres s'avèrent ici indispensables pour introduire dans le Corps du Christ les dons divers et multiples dont bénéficient les chrétiens. Ils aident chacun à servir le bien de tous. Même s'ils n'ont pas certains dons que développent des laïcs, il leur revient de les conjoindre en ce Corps qui, tout entier, célèbre l’Eucharistie. Par elle, le Christ bâtit son Eglise. C'est ce que signifie le presbytérat. La foi dans l’Eglise fonde ainsi la conception du ministère du prêtre. Vatican II encore : “Les prêtres ont à reconnaître sincèrement et à faire progresser la dignité des laïcs et leur rôle propre dans la mission de l’Eglise. Ils doivent respecter loyalement la juste liberté à laquelle tous ont droit dans la cité terrestre... Il faut également avoir assez de confiance dans les laïcs pour leur donner des responsabilités au service de l’Eglise” (Ministère et Vie des Prêtres, 9). Les responsabilités que Jean Paul II lui-même appelle “Ministères reconnus” (Au début du IIIe Millénaire, 46).
19. c) Au-delà de la pure réflexion doctrinale, bien des images hantent nos esprits. Elles conditionnent l’approche du ministère presbytéral. Qui ne rêve du curé de campagne, malgré les mutations de l'espace rural ? Qui ne souhaite placer des prêtres auprès des jeunes, comme hier dans toutes les Aumôneries ? Oui, ce sont de belles nostalgies, car la réalité est tout autre. Nous le savons bien et sa dureté se ressent à chaque cycle de nominations. Il convient alors de se rappeler cette parole du Christ : "Ne vous inquiétez donc pas pour le lendemain ; le lendemain s'inquiètera de lui. A chaque jour suffit sa peine" (Mt 6,34). Il nous appartient de chercher aujourd'hui le Royaume de Dieu, avec les moyens d'aujourd'hui. L'évangile ne demande pas de négliger l'avenir. Il exige de ne pas s'angoisser devant le lendemain. C'est en accomplissant notre tâche présente que demain naîtra dans l'espérance. Rêver d’une augmentation rapide du nombre de prêtres reviendrait à considérer le travail de l’heure comme un pis-aller, un tunnel à traverser le plus vite possible. Comme si le fonctionnement des communautés, l'animation des mouvements, les responsabilités dans les services, ces tâches où s'investissent avec générosité de nombreux laïcs, n'apportaient rien de décisif à la vie de l’Eglise et ne portaient pas témoignage, devant le monde, d'un travail en commun, d'équipe d'hommes et de femmes adultes. Donc d’un nouveau visage d’Eglise, à partir duquel redessiner de nouveaux visages du ministère presbytéral. 20. d) Enfin, au moment où s'affirme la réalité des Eglises diocésaines qui fonde leur communion pour la mission collégiale des évêques unis au Pape, une double orientation se fait jour. D'un côté, l’Eglise appelle chaque chrétien à exercer en elle et dans le monde la plénitude de sa vocation chrétienne ; de l'autre, elle s'attache à défendre la paix et la justice au nom du royaume des Béatitudes. C’est là où le ministère diaconal souligne que la construction du Royaume est une réponse enracinée dans le Christ Créateur, à l’acte par lequel le Père a confié la terre aux hommes. Ces deux aspects sont indissociables. Mais les prêtres, accaparés par le service ordinaire des croyants, se demandent comment, eux aussi, ils ouvrent leurs communautés aux autres, quel élan missionnaire ils promeuvent. Tout est à faire, et dans l'urgence. Où trouver le recul nécessaire pour discerner le plus vital ? Que doivent-ils faire de plus essentiel ? Est-ce que leur ministère ne se réduit pas progressivement à des actes cultuels précipités ? Que les prêtres ne soient pas ceux qui préparent entièrement à un sacrement, qu'ils le célèbrent et confient à d'autres le soin du suivi, apparente leurs interventions à celle de l'évêque : c'est en effet ce que j'accomplis régulièrement dans la confiance partagée avec prêtres, diacres et laïcs qui sont sur le terrain. C'est certainement cette confiance donnée au nom du Christ qui apporte un élément indispensable aux questions posées. Être le serviteur de la confiance, en signe de la confiance reçue à l'ordination, est un beau ministère. Et vivifiant.
4- Un temps de naissance
21. La naissance se fait dans la peine (Jn 16, 21). Le brouillard qui entoure le ministère presbytéral n'est pas surprenant. C'est la pleine clarté qui étonnerait aujourd'hui ! Car elle serait factice. Vous serez peut-être surpris que je fasse ici peu appel à des réflexions qualifiées de spirituelles ! Je veux m'en expliquer. La vie dans l'Esprit est la plus grande des grâces, j'en suis persuadé. Car elle désigne la sainteté à laquelle nous sommes appelés (1 Th 4, 3). Justement, elle ne peut être dissociée de ce fait que l’Esprit est créateur et qu'il fait corps pour le Christ à l’incarnation, pour l’Eglise à la Pentecôte. Le Christ est Seigneur de l'histoire et rend chaque temps une “année de grâce". Sa fidélité passe aussi par notre propre histoire, par notre situation. Il est notable que les plus grands mystiques ont mis la vie spirituelle en relation avec l'intelligence, plutôt qu'avec le sentiment. Car l'intelligence scrute l'intérieur d'une position. Elle déchiffre les signes du temps. Il n'existe pas de vie spirituelle authentique sans réflexion ni examen des données en cause dans un temps précis (Lc 14, 28-30). Elle s'incarne précisément dans un contexte pour le saisir par l'intérieur. Lire exactement la situation actuelle appartient, de ce fait, à la vie spirituelle comme à la réflexion théologique. C'est pourquoi les incantations restent insuffisantes. 22. a) Une communauté catholique ne peut se passer de prêtres. Quand on reproche "d'organiser la pénurie", on se fonde sur l'image d'un temps plein (de prêtres en chaque paroisse), sur un fonctionnement historique et contingent. Autre chose est possible, car d'autres fonctionnements ont existé hier et existent ailleurs. La pénurie dépend aussi d'une organisation. Il faudrait donc corriger nos plaintes. Certes, notre pauvreté est réelle. Notre richesse est plus grande, elle est celle des hommes créatifs. La question centrale n'est pas : "des prêtres, combien ?" elle est : "des prêtres, pour quoi faire ?" donc : qu'attendre d’eux pour déterminer leur place féconde ? 23. Notre diocèse, depuis le synode de 1993 et le travail du père Rozier, sait où il va. Les orientations sont claires. Nous y allons à notre pas, suivant notre cheminement, mais nous savons où aller. C'est beaucoup et c'est réconfortant. Les secteurs vivent une communion de communautés locales ; les territoires animent une communion de secteurs ; le diocèse récapitule dans le Christ la communion des territoires. En même temps, les mouvements apostoliques ont charge de raviver l’élan missionnaire pour que communion et mission restent animées conjointement par un partenariat entre territoires et mouvements. Le prochain synode reviendra sur ces thèmes. Il cherchera comment s'articulent concrètement les différents ministères et les acteurs de l'évangile. 24. b) Mais il est utile, au moment où commence la réflexion sur les ministères, de rappeler ce que nous disons habituellement des trois principaux aspects du ministère presbytéral. Les prêtres exercent une mission de paternité dans la foi. Ils aident les laïcs à devenir adultes dans la foi, justement. Pas seulement au niveau des compétences acquises, mais dans la fidélité aux sacrements reçus. Etre adulte dans la foi consiste dans l'aptitude à faire corps dans le Christ et dans la capacité de rendre compte de la foi comme amitié avec le Christ. Les prêtres relisent la vie avec des laïcs ; ils les introduisent dans l'action de grâce d'avoir été choisis "pour servir en sa présence" (Prière eucharistique II) ; ils aident à discerner les signes du temps comme indications pour l’Eglise entière. Leur joie réelle est de voir que plus les laïcs sont adultes, plus ils ont besoin de leur ministère de fondation. 25. Au nom du Christ qui "ramène à l’unité les enfants de Dieu dispersés" (Jn 11,52), les prêtres sont au service de la communion. Ils président l’Eucharistie, ils donnent la réconciliation, aux communautés auxquelles ils sont envoyés. Egalement, ils associent des laïcs à la préparation des baptêmes et des mariages, au ministère de compassion (obsèques). La communion ne demande pas de tout faire ! Elle place au point de rencontre, en cette croix où l’espace rejoint la marche vers Dieu. Réunir des chrétiens, c'est les remettre au Christ. Cette offrande sacerdotale rejoint le Père. 26. Envoyés à la manière des apôtres, les prêtres portent le souci d'ouvrir à la mission. Donnés à des communautés, ils ne sont pas leurs captifs, ni leurs miroirs. Signes de l'Autre et des autres, les prêtres empêchent les communautés de se replier sur elles-mêmes. Cette ouverture appelle un coeur large, attisé par la mémoire "du don de Dieu" (2 Tim 1, 6). Et ce don est pour tous les hommes et pour tout l’homme. En cela les prêtres sont des hommes “catholiques” : des frères. 27. c) Les temps sont difficiles, c'est vrai. Mais y a-t-il eu jamais une époque facile ? Parfois la facilité endort. Les difficultés actuelles stimulent : c'est l'heure de l'espérance. Une évolution est à faire. Elle est déjà largement commencée. Et si elle avance, c'est en grande part grâce à vous, prêtres du diocèse. Vous avez accepté de vous laisser conduire où vous n'auriez sans doute pas pensé (moi non plus !) au jour de votre ordination. De cela, je vous remercie. Ne craignez pas que reviennent des images du passé : elles ne sont qu'une piètre copie du présent. Au contraire : au milieu de graves ennuis, Saint Paul écrit aux Philippiens qu'il aime beaucoup : "je n'ai qu'une pensée : oubliant le chemin parcouru, tendu de tout mon être en avant, je cours droit vers le but” (3,13-14. Le but est le Christ que nous célébrons à chaque eucharistie. C'est lui, et lui seul notre unique soutien. 28. Les temps sont difficiles, pour nous comme pour tant d’hommes et de femmes. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas faire de projet. Tout au contraire ! L’initiative est plus appelante que la proposition de venir remplacer ceux qui ne peuvent plus exercer de ministères actifs. L’initiative et la créativité reconnaissent que le Christ est fidèle aujourd’hui à son Eglise. Elles sont nos réponses à son espérance. Elles appellent, de notre part, une disponibilité comme démarche de celui qui est envoyé. Celui-ci ne cherche pas à faire ce qu’il aime, mais il apprend à aimer ce qu’il fait. Ce soir où je vous écris, c’est Noël. Notre ministère de prêtre nous donne de vivre souvent Noël, à chaque fois qu'une liberté accueille le Christ qui vient. C'est Noël, avec sa clarté que suivent les pauvres. C'est Noël pour toujours. Vous le savez bien et je vous en remercie. Très fraternellement.
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